Une photographie de Stéphane Popu

 

 

Madrid : 11 mars 2004

 

 

par Lise Willar

 

 

 

Mots...dits

 

 

 

Sommaire des Mots...dits

 

Il est évident qu’écrire des Mots…dits quelques jours après les évènements tragiques du 11 Mars me paraît futile. Un silence recueilli serait de mise et non des paroles qui, aujourd’hui, sont autant de pavés dans la mare. Comment des mots peuvent-ils en effet exprimer l’angoisse devant l’horrible, l’insoutenable ? Et puis, il y a au fond de nous, en même temps que de la compassion, une dose extrême d’égoïsme. Nous plaignons les victimes d’Atocha de tout notre cœur mais nous pensons au même instant : A quand notre tour ? A quand mon tour ? Et nous supputons : l’Espagne, d’accord, ses troupes étaient engagées aux côtés des Etats-Unis dans le conflit iraqien, la Grande-Bretagne, l’Italie, la Pologne, d’accord, mais la France a été dès le début contre un engagement militaire, elle ne risque rien, n’est-ce pas ? Alors le problème de la loi sur la laïcité surgit dans nos têtes :  nous avons appris qu’une lettre a été reçue hier 16 mars par le chef du gouvernement et plusieurs journaux dans laquelle un groupe islamiste qui se fait appeler « les serviteurs d’Allah le puissant et le sage » menace la France et les intérêts français à l’étranger d’attentats. Ces menaces ont semble-t-il été signées du nom du chef du commando islamo-tchétchène Movsar Baraïev à l’origine de la prise d’otages du théâtre de Moscou en octobre 2002 (1). Nous nous demandons par la même occasion si les menaces d’AZT ne vont pas tôt ou tard se concrétiser… et nous sommes bien obligés de revenir à la case départ. Nous sommes dans le collimateur des terroristes au même titre que tous nos partenaires européens. Il faut bien faire avec et ne pas se voiler la face.

Alors une autre question se pose : Solidaires d’accord mais contre quoi, contre qui ? Contre cette « nébuleuse » Al Qaida dont les ramifications paraissent étendre leurs tentacules sur le monde entier ? Que signifie ce mot d’ailleurs ? Nul besoin de chercher très loin : le Petit Larousse me dit qu’au sens propre c’est un vaste nuage de gaz et de poussières interstellaires. Comme je ne comprends pas très bien le langage scientifique, je passe au sens figuré : C’est un rassemblement d’éléments hétéroclites, aux relations imprécises et confuses.

Nous voilà bien ! Comment lutter contre un tel rassemblement ? J’ai presque envie de dire que les guerres d’antan  avaient du bon parce que les opposants se trouvaient face à face sur un champ de bataille défini à l’avance et comme les hommes n’ont jamais pu s’encadrer, au moins ils savaient où tirer ! Et encore, ce n’est pas vrai dans le cas d’Attila puisqu’il détruisait tout sur son passage ! Comme quoi, il n’y a jamais de vérité absolue. Prenons les Américains : Ils furent pour un temps convaincus par Bush et Colin Powell que partir en guerre contre l’Iraq à la recherche des armes de destruction massive était une priorité absolue et le commencement de la fin. Leur revirement vis-à-vis du Président avait bien entendu en arrière-plan, désormais indissociable des mémoires américaines, les destructions du 11 septembre. Au départ, la question de savoir si Saddam Hussein était la cible comme terroriste en chef du pays n’était même pas débattue. Les Américains et leurs alliés n’accordaient plus leur confiance à l’ONU, ils voulaient trouver leur butin parce qu’ils pensaient avoir plus d’atouts pour le faire que les inspecteurs officiels.

 Les médias qui ont gobé ou en tout cas publié toutes les informations fournies non par les évènements comme il est d’usage mais par l’exécutif ne savent plus à l’heure actuelle à quel saint se vouer. Devant l’absence concrète d’armes de destruction massive, Bush a décidé de se rabattre sur la capture de Saddam Hussein et de ses acolytes. Personne n’a d’ailleurs jamais mis en doute le fait que l’homme fut un des dictateurs les plus ignobles de tous les temps mais puisque la piste suivie n’était plus la même qu’au départ, il est peut-être utile de rappeler qu’il n’a pas perpétré les attentats du 11 septembre contre les Tours du World Trade Center ni ceux de Bali, du Maroc, du Pakistan… ou ceux d’hier à Madrid : C’est la nébuleuse, il faut bien le reconnaître !

Qui parmi les journalistes américains avait osé dire à Bush dès le départ qu’il se trompait de cible : Susan Sontag à laquelle je voue toute mon admiration depuis des années et quelques professeurs dont Francis Boyle, Noam Chomsky, Gore Vidal, Howard Zinn, Edward Saïd… auxquels on a depuis mené la vie dure dans les Universités où ils enseignaient, les menaçant même d’expulsion pour certains d’entre eux. D’autres au contraire parmi lesquels Samuel Huntington, Francis Fukuyama avaient fait paraître dans Le Monde un manifeste adressé à leurs homologues du vieux continent dans lequel ils se déclaraient solidaires des valeurs américaines et de ce qu’ils appelaient « une guerre juste. »

Un article d’Olivier Pascal-Mousellard dans le Télérama de cette semaine (13 au 19 mars 2004), « Un an de désinformation massive », montre le revirement des médias américains qui, du New York Times à la chaîne CNN en passant par USA Today et Time, n’ont jamais pris la peine d’étudier les faits et ont donné un satisfecit absolu à la parole sacrée de la Maison Blanche. On avait même pu lire dans le Wall Street Journal : Si vous croyez l’Iraq, c’est que vous êtes probablement un inspecteur suédois », paroles moqueuses à l’égard de Hans Blix prononcées par des personnes trop sûres d’elles.

 Aujourd’hui, à la veille de l’anniversaire du déclanchement de la guerre d’Iraq, le 20 mars 2003, et face à des évènements dont ils n’ont jamais supputé  l’ampleur - attentats quotidiens contre les troupes engagées, mort de plus de deux cents GI’s, découverte d’ethnies, chiites, sunnites, kurdes…, dont les simples soldats ne connaissaient ni les idéaux, ni les divergences, ni parfois l’existence même - les médias se rattrapent : Le mensuel « Mother Jones » parle de l’usine à mensonges, le New York Times évoque  la version de Bush,  le révisionnisme de Bush ,  Bush en plein déni. Le Washington Post ironise sur l’Arsenal de Papier.  On peut lire Bush est un menteur à ranger parmi les Présidents les plus malhonnêtes de l’Histoire américaine. Bill O’Rilly de Fox News Channel qui atomisait les opposants à la guerre présente ses excuses aux téléspectateurs :J’avais tort et je pense que les Américains devraient se sentir préoccupés (doux euphémisme !) Je suis beaucoup plus sceptique sur l’administration Bush aujourd’hui.

Au moment même où je parle des journaux américains et du virage qu’ils ont dû prendre après une année de bons et loyaux services, je me souviens que durant mes études universitaires (1968-1975) j’ai écrit un papier sur la presse américaine, cette « fourth branch of governement » (la quatrième branche du gouvernement), ce qui voulait dire aussi puissante que l’exécutif, le législatif et la Cour Suprême. Il ne serait donc plus de mise aux Etats-Unis de dénoncer les manœuvres du chef de l’Etat (au moment même où elles se produisent) comme l’ont fait les journalistes du Washington Post au temps de « Water Gate », révélations qui portaient sur cinq individus appréhendés en 1972 par la police alors qu’ils inspectaient le siège du Parti Démocrate (immeuble du Watergate à Washington) et la responsabilité de la Maison Blanche dans l’affaire. Accusé d’avoir entravé l’action de la justice, Nixon dut démissionner en 1974 avant d’avoir à subir le processus de l’ « impeachment. » Les excuses que présentent aujourd’hui les journaux à leurs lecteurs et les médias à leurs téléspectateurs suffiront-elles à les dédouaner ? Sans doute, puisque les hommes ont la mémoire courte…

Je ne puis m’empêcher à cette minute même de comparer « le jeu » d’Aznar à celui de Bush. Tous deux, pour appliquer leur politique en toute impunité, ont exercé leur influence sur les médias avec cette excuse pour le second : la découverte il y a une quinzaine de jours d’une camionnette de l’ETA contenant cinq cents kilos d’explosifs a pu l’amener dans un premier temps à se poser des questions mais il aurait dû très vite se pencher sur d’autres faits et d’autres sources. Je connais mal les journaux espagnols, ne les ayant véritablement découverts que durant les nombreuses interviews de journalistes depuis quelques jours mais j’aimerais être persuadée que certains ont publié les informations sous la contrainte. Cette contrainte a en tout cas été exercée sur les ambassadeurs espagnols de par le monde, les priant de faire savoir aux pays concernés que les attentats de Madrid était l’œuvre de l’ETA à l’exclusion de toute autre entreprise terroriste.

Bush a plus de chance peut-être qu’Aznar qui a été pris à temps dans l’imbroglio de ses déclarations. Le Président américain dispose encore de quelques mois avant les élections pour trouver une tactique politicienne qui lui permettrait de regrouper ses partisans. Il faudrait qu’un grand coup frappe « la nébuleuse » suite à une entreprise solidaire de l’Europe et des Etats-Unis simultanée au désengagement des forces américaines en Iraq (pour autant qu’il soit possible à court terme.) Seulement personne au monde, je le crois, n’est capable d’évaluer les moyens d’actions d’Al Qaida et de tous ses satellites. Je suppose que cette djihad atroce entreprise par des fanatiques n’a pas et n’aura jamais d’équivalent parmi les « croisés » de nos démocraties qui promettent beaucoup mais n’ont pas toujours les possibilités d’accomplir (je n’entrerai pas aujourd’hui dans des considérations politiciennes ou capitalistes.) Je continue à penser que les Etats-Unis et l’Europe devraient se concerter sérieusement pour trouver et proposer aux parties concernées une solution à la guerre entre Israël et la Palestine. La conséquence d’une réussite ne serait sans doute pas la disparition de la « nébuleuse » mais un grand coup lui serait porté.

Avant de terminer, je me tourne une fois de plus vers l’Espagne en souhaitant que le prochain chef du gouvernement soit plus clair et objectif dans ses déclarations et ses initiatives que le précédent. Je me recueille comme je l’ai toujours fait après les évènements dramatiques perpétrés durant ma déjà longue existence.

 

(1)              Les dernières informations données par la presse laissent penser que      ce   message pourrait n’être  qu’une manipulation, peut-être d’un mouvement d’extrême droite, destinée à semer la confusion  et la crainte.