Une photographie de Stéphane Popu

 

 

Passions extrêmes

 

A propos du film de Mel Gibson

 

par Lise Willar

 

 

 

Mots...dits

 

 

 

Sommaire des Mots...dits

Je ne voudrais pas donner à ces Mots…dits le nom du film de Mel Gibson parce  que je ne peux pas recommencer chaque fois le « coup » de la magie des nombres et des chiffres : parler d’un livre avant de l’avoir lu ou d’un film avant de l’avoir vu. J’aimerais seulement faire part de quelques réflexions qui me sont venues en écoutant les points de vue de différents personnages sur les différents « antis » qui, outre les discussions sur les prochaines régionales, le mécontentement des scientifiques, des archéologues ou des intermittents du spectacle… sont notre pain quotidien.

 

Passions extrêmes

 

Je n’ai pas l’intention d’aller dans l’ordre chronologique, simplement de faire appel à ma mémoire. Michel Boujenah était il y a quelques jours l’invité de Laurent Ruquier dans son émission « On a tout essayé. » Il venait entre autres présenter le DVD  de son film à grand succès « Père et Fils. » Un des membres de l’équipe dont je n’apprécie pas toujours les questions lui demanda s’il l’aurait traité d’antisémite parce que le film, sortant aujourd’hui dans l’atmosphère que l’on sait, ne lui avait pas plu et qu’il l’avait déclaré ouvertement. Michel Boujenah, visiblement agacé par ce genre de propos, répondit qu’il en avait assez d’entendre parler tous les jours d’antisémitisme, d’antijudaïsme, d’anti islamisme… que tous les goûts étaient dans la nature et qu’il était en particulier contre la suppression du spectacle de Dieudonné à l’Olympia, non pas qu’il ait apprécié les déclarations de l’humoriste loin de la scène, au contraire il les avait détestées, mais parce que les lobbys juifs n’avaient à proférer de menaces contre quiconque. Ceci dit, il a reproché à Dieudonné d’avoir fait le jeu de ses détracteurs et de n’avoir pas déclaré qu’il donnerait le spectacle en assurant sa propre sécurité comme lui-même l’avait fait à maintes reprises sans jamais en parler à quiconque et suite aux menaces (de mort y comprises) dont il avait été l’objet s’il se produisait sur scène. J’ai trouvé la réponse de Boujenah époustouflante et j’aimerais que de nombreux humoristes aient son courage et son à propos.

Je passe maintenant à l’émission de Marc-Olivier Fogiel sur la 3 « On ne peut pas plaire à tout le monde » dont je ne retiendrai que l’intervention d’un prêtre traditionaliste en retraite qui a été invité par Mel Gibson à célébrer tous les matins la messe en latin pendant qu’il tournait « La Passion du Christ » car l’évêque canadien qui le fait habituellement avait été rappelé par sa hiérarchie. J’ai été offusqué par chacune des paroles de cet homme qui vit à Rome et qui devrait être excommunié depuis longtemps par le Vatican pour non respect avéré des « consignes » de Vatican II, à savoir en tout cas que le peuple juif n’est pas un peuple déicide. Il a dit que tout dans le film était véridique et que les campagnes menées par les médias et les Américains eux-mêmes contre la sortie en salle étaient de pures inventions de journalistes. Quand Marc-Olivier Fogiel lui a rapporté les propos négationnistes du père de Mel Gibson, il a nié une fois encore la réalité de ces dires.

Parmi les invités de Marc-Olivier Fogiel, seule Marie Laforêt - ses remarques m’ont fait très mal - s’est trouvée en plein accord avec les propos du monsieur même quand il a affirmé que les Juifs avaient fabriqué la croix. Jamais je ne me souviendrai plus qu’elle avait de beaux yeux… Il semble que le très conservateur Cardinal Lustiger ait des réserves à l’égard du film et des images proposées par Mel Gibson, c’est tout à son honneur. Je souhaite que le Vatican, en la personne de Jean-Paul II, exprime de semblables réserves.[1]   

Je rappelle ici que « La Passion du Christ » est un film de l’acteur, réalisateur et producteur Mel Gibson qui, dès la fin de son tournage et avant même sa sortie dans les salles, fut assuré d’un énorme succès grâce au soutien actif des communautés religieuses qui ont acheté plus de deux millions de DVD fabriqués pour les besoins de la cause. « Je suis victime de persécutions religieuses, en tant qu’artiste et en tant qu’homme », s’est lamenté le réalisateur dans les colonnes du Los Angeles Time. Depuis plus d’un an, il est la cible de vives critiques de la part de membres influents de la communauté juive qui lui reprochent d’attribuer aux juifs la responsabilité de la mort du Christ, dans la lignée des Evangiles. L’auteur s’en défend, avec virulence. Le New York Times relate ses propos, tenus en prime time sur la chaîne ABC. « L’antisémitisme est un péché, tous les conseils papaux l’ont condamné, c’est totalement antichrétien. »

Si l’on met de côté la polémique théologique, on peut s’étonner de voir l’acteur afficher ainsi un profil de martyr quand on pense au succès dont le film est d’ores et déjà assuré. « La Passion du Christ » est sortie en salle aux Etats-Unis le 25 février - sa sortie n’est pas encore programmée en France - à l’occasion du mercredi des Cendres et du début du carême dans le calendrier catholique. Comme le réalisateur le pensait, il a rapporté en ce premier jour plus de vingt millions de dollars, remboursant ainsi Mel Gibson de son investissement personnel de 25 millions de dollars. J’ai vu, estomaquée tout de même, quelques personnes à la sortie du cinéma dire toute l’admiration qu’elles avaient ressentie durant la projection. Certains des spectateurs étaient venus directement de l’église où ils avaient assisté à la messe des Cendres.

Mel Gibson appartient à une communauté catholique traditionaliste qui rejette les réformes de Vatican II sur le déicide. De qui a-t-il hérité cette « tentation » pour l’évangélisme ? De son père Hutton Gibson qui a passé les deux dernières décennies à publier en Australie une revue qui véhicule ses imprécations contre la libéralisation de l’Eglise catholique. Hutton Gibson s’élève contre le contrôle des naissances, l’avortement volontaire mais surtout contre l’œcuménisme. L’Eglise Catholique demeure la seule et véritable Eglise dont la mission est de convertir tous les êtres humains de la planète aux enseignements originaux traditionnels. Il considère comme blasphématoire le fait que l’Eglise ait permis l’entrée en son sein des francs-maçons et l’évêque traditionaliste excommunié, Monseigneur Lefèbvre, ne trouve même pas grâce à ses yeux, ce qui en dit long sur ses idées extrêmes.[2]

Une semaine avant la sortie du film, Hutton Gibson a répété ses allégations selon laquelle l’holocauste était exagéré. Dans une interview sur une radio américaine, il a dit que de nombreux Juifs comptés comme des victimes des camps du régime nazi avaient fui en Australie ou aux Etats-Unis, ajoutant que les chambres à gaz et les fours crématoires n’étaient pas entièrement de la fiction mais presque car ils n’auraient pas été capables d’exterminer autant de personnes. « Savez vous ce qu’il faut pour se débarrasser d’un corps ? Pour l’incinérer ? Il faut un litre de pétrole et vingt minutes. Alors, six millions. Les Allemands n’avaient pas de gaz en assez grande quantité pour le faire. C’est la raison pour laquelle ils ont perdu la guerre. »[3]

Si j’ai été offusquée par les propos du prêtre que j’ai vu chez Marc Olivier Faugiel, je ne l’ai pas été moins Vendredi 27 février dans l’émission  d’Emmanuel Chain « Merci pour l’Info » sur Canal+ où des informations nous ont été données sur les réactions des traditionalistes français qui se sont regroupés en association pour en obtenir la distribution du film en France. L’animateur de la campagne, Daniel Hamiche, éditeur, royaliste de la branche légitimiste, déploie une activité tous azimuts en faveur de ce film « prodigieux », « miraculeux. » Bernard Antony, président de l’association Chrétienté-Solidarité, qui regroupe la mouvance catholique du Front national, a également dénoncé une « censure. » Le Mercredi des Cendres, Daniel Hamiche avait animé une conférence-débat à Bordeaux sur le film avec l’un des prêtres français ayant assisté Mel Gibson pendant le tournage : L’abbé Michel Debourges. Ce dernier, membre du très traditionaliste « institut du Christ Roi Souverain Prêtre », a célébré quotidiennement la messe en latin pour le réalisateur lors du tournage des scènes en extérieur à Matera, dans le sud de l’Italie. Un autre Français, le père Jean Charles Roux, a également fourni son assistance à Mel Gibson. Je suppose que c’est ce dernier que j’avais vu chez Marc-Olivier Fogiel car l’abbé Michel Debourges est plus jeune et je l’ai revu au cours d’un voyage qu’il fait en France pour demander aux catholiques traditionalistes de réclamer la sortie du film.

J’ajouterai que durant l’émission d’Emmanuel Chain le Père Alain de la Morandais, tout en affirmant qu’il n’avait aucun désir de voir le film, s’est déclaré comme tous les tenants de la liberté d’expression contre l’interdiction de sa sortie. C’est la position de Laurent Weill et de Michel Laroque qui ont vu le film à Los Angeles et l’on trouvé à la fois très moyen et trop violent mais sont aussi contre toute interdiction parce que le public est assez adulte pour se prendre en mains et juger en son âme et conscience. Abel Jafri, un acteur musulman qui jouait un gardien du temple, était un des invités de l’émission : il ne l’a pas trouvé antisémite et a déclaré qu’il aurait refusé le rôle s’il l’avait jugé contraire à ses propres convictions. Il a dit que le plus difficile avait été d’apprendre l’araméen et le latin ancien, langues dans lesquels s’exprimaient les hébreux d’une part, les soldats romains d’autre part. Il a également suivi l’un des offices donnés dans la chapelle du réalisateur qui bien sûr encourageait tous les acteurs et techniciens à le faire mais n’a pas été convaincu par la performance…

Il semble que je veuille sauter du coq à l’âne mais si j’ai parlé du « film » alors que j’avais décidé de ne pas le faire (une des contradictions de l’âme humaine et de la mienne en particulier !) c’est parce que d’une part, je voulais parler de tous les « antis » mais également parce que les convictions de Mel Gibson héritées de son père m’ont étrangement rappelé celles de Tariq Ramadan héritées, elles, de son grand-père et de son père. Dans les deux cas, ne peut-on employer une expression sans doute éculée mais si actuelle en l’occurrence : « Tel père, tel fils » ?

Je rappelle ici que l’organisation des Frères Musulmans a été créée en Egypte en 1928 par Hassan Al-Banna, le grand-père de Tariq Ramadan. Al-banna pensait que le principal danger pour l’Islam provenait de l’influence des idées occidentales, aussi prêchait-il le rejet de toute notion occidentale. Cette idée du retour à la « pureté » de l’Islam des origines et de l’éradication de toute influence ou institution non islamique est au cœur de la doctrine d’Al-Banna, et elle influencera durablement le courant de pensée qu’il a fondé. On la retrouvera plus tard, notamment chez Al-Tourabi, au Soudan, chez l’Ayatollah Khomeiny, en Iran, et jusque chez Ben Laden.

L’antisémitisme des Frères musulmans était un mélange d’antijudaïsme musulman traditionnel et d’antisémitisme moderne européen. Cet antisémitisme virulent explique le rapprochement idéologique entre les Frères musulmans et le nazisme, qui s’exprima notamment par l’asile offert aux dirigeants nazis après la défaite de l’Allemagne en 1945. Pour les disciples d’Al-Banna, l’extermination des Juifs par Hitler était dans le meilleur des cas ignorée quand elle n’était pas justifiée ouvertement (voir Hutton Gibson !)

La personnalité du père de Tariq Ramadan est beaucoup moins connue en Occident que celle de son grand-père, bien qu’il ait joué un rôle non moins important dans l’histoire du fondamentalisme islamique contemporain. Said Ramadan est né le 12 avril 1926 à Shibin El Kom, au nord du Caire. A l’âge de quatorze ans, il entend parler Hassan Al-Banna dans une conférence à Tanta et rejoint le mouvement des Frères musulmans. En 1946, après des études de droit à l’université du Caire, bastion de la Confrérie à cette époque, le jeune homme est choisi par Al-Banna - dont il deviendra le gendre - pour être son secrétaire personnel, et également l’éditeur de la revue islamique Al Shihab.

Je ne reviens pas sur Tariq Ramadan lui-même, j’en ai suffisamment parlé dans d’autres Mots…dits. Je viens d’ailleurs d’apprendre qu’il ne pourrait plus se targuer de son titre de professeur d’Islamisme à l’Université de Genève car celle-ci ne lui a pas renouvelé son contrat à la rentrée de Janvier 2004. Je m’arrête donc, je crois en avoir assez dit pour cette fois sur les extrémistes et les extrémismes de tous bords qui, comme l’a si bien montré Michel Boujenah, ne font que nous pourrir l’existence.

 

Additif : Au moment où les discussions, les commentaires, les allégations, les cris du cœur,  les avertissements, les menaces, les déclarations d’amour au Christ de Mel Gibson… n’en finissent pas de remplir les pages de tous les médias et des informations télévisées, on nous a reparlé le 28 février de la pédophilie aux Etats-Unis. Est-ce un hasard, une coïncidence, est-ce une volonté de ne rien cacher, face à cette vision d’un public chrétien exalté, de la laideur avérée de certains prêtres ? Je ne sais mais nous avons appris que 4 392 prêtres catholiques sont accusés d’agression sexuelle sur mineurs, selon une étude nationale réalisée par le John Jay College of Criminal Justice à New York, publiée vendredi 27 février. Près de 11 000 enfants auraient été victimes de leurs attouchements entre 1950 et 2002.

Les évêques ont tenté de cacher cela pendant des années mais certains d’entre eux semblent vouloir aujourd’hui témoigner : Jeudi 26 février, l’archevêque de Boston, Monseigneur Sean O’Malley, a révélé que 162 de ses religieux avaient été accusés d’agression sexuelle sur 815 enfants depuis 1950. Sept d’entre eux seraient responsables à eux seuls des abus sexuels subis par plus de la moitié des victimes.

L’archidiocèse de Boston a dû verser 97, 12 millions d’euros à titre de compensation à des victimes d’abus sexuels. Monseigneur O’Malley a succédé au Cardinal Bernard Law, obligé de démissionner en décembre 2002 après avoir été accusé d’avoir couvert systématiquement le scandale des prêtres pédophiles et de s’être contenté de muter ces prêtres de paroisse en paroisse. Ceci dit, il semble qu’on n’ait révélé jusqu’ici aucun nom de prêtre au public. Je sais bien que les évangélistes et les chrétiens traditionalistes rétorqueront que toutes ces fautes sont imputables aux prêtres qui relèvent du Vatican et que les leurs sont infaillibles. Oui mais…[4]  

 

   



[1] Il semble que tel ne soit pas le cas puisque selon les uns, le pape, ayant tenu à visionner le film, aurait déclaré en polonais à l’un de ses conseillers : « c’est la vérité. » D’autres ont en revanche affirmé que le film n’avait pas été visionné au Vatican.

[2] Je ne puis m’empêcher à cet instant même d’évoquer une rencontre que j’ai faite il y a bien des années au péage de Lyon, un beau jour d’été. Un prêtre en soutane attendait qu’une voiture veuille bien le remonter sur Paris. M’étant arrêtée pour lui demander s’il n’avait pas d’intentions agressives car nous n’avions plus l’occasion de voir des prêtres en soutanes, il me répondit qu’il était australien et que je n’avais rien à craindre. Je l’ai fait monter et j’ai tout de suite mis les choses au point : Je suppose que vous allez à l’église Saint-Nicolas du Chardonnet (fief des traditionalistes), lui demandai-je. Il y allait et me raconta son histoire : Diplômé de bas latin, il avait entendu avec un de ses amis une messe en latin et avait été si émerveillé qu’il avait décidé ce jour-là de s’en tenir dorénavant au catholicisme traditionnel. Je ne lui ai pas caché que j’étais juive, nous avons déjeuné ensemble, échangé une foule de propos, je l’ai mis dans le métro en le recommandant à un voyageur et, pour me remercier, il m’a donné une médaille de la Vierge que j’ai toujours gardée.  

 

[3] Interview de la radio WSNR dans l’émission « Speak your Piece » (Parlez tout votre loisir.)

[4] Nous venons d’être informés que le film de Mel Gibson sortira en France début avril.