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Quand
j’ai reçu un mail d’André Chouraqui me demandant si je voulais
bien faire le compte-rendu sur notre site de son dernier ouvrage :
« Le Livre de l’Alliance » écrit en collaboration
avec Gaston-Paul Effa, j’ai comme toujours été honorée de
l’honneur qu’il me faisait (d’autant plus qu’il m’envoyait
en même temps quelques mots élogieux sur mon propre livre) mais je
me suis dit qu’une fois de plus il m’arrivait une chose que je déplore,
celle de ne pas connaître l’un des deux écrivains. Dirai-je que
j’ai eu moins de scrupules en ce qui concerne « Le Sage et
l’Artiste » parce qu’Elie Chouraqui est plus cinéaste
qu’auteur mais il n’en est pas de même avec Gaston-Paul Effa :
Dès que j’ai commencé à lire la lettre qu’il a envoyée à
André Chouraqui avant de se rendre à Jérusalem, j’ai savouré
la poésie qui émanait de tous les mots, de tous les propos de cet
homme que je découvrais. J’ai aussitôt, selon mon habitude,
interrompu ma lecture pour apprendre à connaître l’écrivain à
travers ce que d’autres avaient pu dire ou écrire sur lui :
Gaston-Paul Effa est un écrivain et
professeur de philosophie d’origine camerounaise qui vous touchera
par sa sagesse, son humilité et la pertinence de ses mots si vous
le rencontrez par le livre ou dans la vraie vie... La musicalité de
ses romans, son parfum, ses hommages constants aux voix, aux matières
et aux couleurs de l'Afrique sont un délice... Il a publié
« Tout ce bleu » en 1996, « Mâ » en 1998,
pour lequel il a obtenu le Grand Prix littéraire de l’Afrique
noire et le Prix Erckmann-Chatrian en 98. Les éditions Pierron ont
publié « Couleurs des temps » en 1999, et Gallimard
(2000) « Le cri que tu pousses ne réveillera personne. »
Il a sorti aussi « Cheval-Roi » aux éditions du Rocher
(2001.) A découvrir d’urgence ! (Ces
lignes sont le prologue à une interview de Frédéric Vignale-Weber
donnée en 2002.)
J’avais
comme un sentiment de manquer quelque chose. Mon petit doigt me
disait de chercher un peu plus et quelle ne fut pas ma surprise
quand j’ai appris que Gaston-Paul Effa n’en était pas à sa
première expérience à deux voix puisqu’il venait de publier
« Le Juif et l’Africain » avec Gabriel Attias, écrivain
d’origine marocaine, professeur de civilisation hébraïque à
l’Université de Strasbourg. Décidément, cet auteur semble
n’avoir peur de rien : le livre a été publié en Mai 2003
par les Editions du Rocher à Monaco, c’est-à-dire six mois avant
que le second ne le soit par Bibliophane-Daniel Radford à Paris en
Novembre.
Il est
évident que Gaston-Paul Effa devait tout de même s’intéresser
au judaïsme puisque dans l’interview dont j’ai parlé plus
haut, il a répondu à cette question de Frédéric Vignale-Weber :
-
Peut-on dire qu’une de vos particularités fondamentales est d’être
en quête d’une certaine vérité ancienne ?
- Nous n’inventons rien, nous
approfondissons, revisitons. Comme dit un midrach : à la
naissance d’un enfant, un ange le frappe au visage et lui fait
oublier toute la félicité du sein maternel. Vivre consiste à
rechercher ce paradis perdu. Je rappelle qu’un midrach est un commentaire
rabbinique de la Bible ayant pour but d’expliciter divers points
juridiques ou de prodiguer un enseignement moral en recourant à
divers genres littéraires : récits, paraboles et légendes.
Ayant
l’intention pour cette fois-ci de m’intéresser (après réflexion)
au seul ouvrage écrit avec André Chouraqui, j’ai parcouru (après
ma visite hebdomadaire en ces temps de lecture intense à la FNAC où
j’ai fait l’acquisition des deux ouvrages) « Le Juif et
l’Africain » afin de me familiariser un peu avec Gaston-Paul
Effa et ces peuples opprimés dont il est issu et dont Armand Abécassis,
professeur de philosophie générale et comparée à l’Université
de Bordeaux, donne quelques traits dans sa préface :
« Entrer
dans la nuit les yeux ouverts », lit-on dans ce livre. Mais quelle
nuit ? Celles des peuples opprimés d’abord dont le peuple
juif et l’africain offrent deux modèles historiques et métaphysiques.
Celle de la
terre d’Afrique livrée à la conquête impérialiste comme la
terre d'Israël depuis les Babyloniens et même les Assyriens avant
eux.
La nuit des
langues africaines secondaires et même barbares, disait-on en
regard des langues occidentales, et celle de l’hébreu également
à ce point ignorée, oubliée qu’elle est passée dans le
proverbe pour dire « c’est de l’hébreu pour moi »
comme on dit, « c’est du chinois. » Mais on dit aussi
« c’est du petit nègre »…
La raison
pour laquelle je n’ai pas pu, comme j’en ai d’abord eu
l’intention faire une lecture simultanée des deux livres, c’est que
tout d’abord, je ne sais pas lire deux ouvrages en même temps, je
m’embrouille et je dois revenir trop souvent sur l’un des
textes. En fait, quand j’ai décidé de m’intéresser à un
auteur, j’ai toujours choisi de le faire chronologiquement, à
l’exception de Salman Rushdie dont j’ai lu « Les Versets
Sataniques » avant ses premiers ouvrages en raison de son
actualité pressante mais pour tous les autres, André Brink et André
Chouraqui notamment, j’ai procédé chronologiquement afin de
constater l’évolution de leur pensée et dans quelle mesure elle
était influencée par les évènements, leur âge et leur
environnement. Et puis, dès les premières pages du livre « Le
Juif et l’Africain », j’ai cru percevoir que les
intentions des auteurs étaient d’étudier en fait les
comparaisons qu’on peut établir à tous les nouveaux, ethniques,
religieux, sociaux, linguistiques… entre les deux cultures, les
deux traditions, l’une du livre, l’autre de l’oralité. Je ne
pense pas que telle soit les intentions de Gaston-Paul Effa et
d’André Chouraqui dans « Le Livre de l’Alliance. »
La preuve
immédiate en est que cet ouvrage n’a pas de préface mais que
Gaston-Paul Effa se jette immédiatement dans le vif du sujet en
adressant, avant même d’aller à Jérusalem, une lettre à André
Chouraqui : Ayant évoqué sa naissance dans une tribu animiste
dont son grand-père était le patriarche, il se réfère immédiatement
à la Bible de Chouraqui et plus particulièrement au chapitre neuf
« Pacte de Noah » - essentiel pour lui, noir africain -
d’Entête ( Béréshit, Exode), lignes 18 à 26 :
Et
ce sont les fils de Noah, sortant de la caisse :
Shem,
Hâm et Ièphet ; Hâm est le père de Kena’ân.
Ces
trois sont les fils de
Noah :
De
ceux-là s’est dispersée toute la terre.
Commence
Noah, l’homme de la glèbe, il plante une vigne,
Boit
du vin, s’enivre et se découvre au milieu de sa tente.
Hâm,
le père de Kena’ân, voit le sexe de son père.
Il
le rapporte à ses deux frères dehors.
Shem
prend avec Ièphèt la tunique : ils la placent sur l’épaule,
les deux.
Ils
vont en arrière et recouvre le sexe de leur père, ils ne le voient
pas.
Noah
se ranime de son vin.
Il
pénètre ce que lui a fait son fils, le petit.
Il
dit : »Kena’ân est honni.
Il
sera pour ses frères un serviteur des serviteurs. »
Il
dit : « IHVH, l’Elohîm de Shém, est béni !
Kena’ân
sera leur serviteur. »
Si je me
suis reportée ici même à la préface d’Armand Abecassis - André
Chouraqui voudra bien m’en excuser - c’est que, lui aussi, évoque
l’ « aventure » de Noé. Il semble que les
Africains paient encore aujourd’hui la faute commise par Hâm, en
l’occurrence avoir rapporté à ses frères que leur père était
nu plutôt que de le recouvrir discrètement sans en parler à
quiconque. Le Talmud va d’ailleurs - comme je l’ai déjà raconté
dans les mots…dits que j’ai écrits sur les Contes Talmudiques
de Gérard Haddad - beaucoup plus loin : Il suggère que Hâm a
non seulement vu son père nu mais qu’il l’a peut-être violé
ou abusé sexuellement de lui, ce qui pourrait être une réponse
plus compréhensible au blasphème prononcé par Noah à l’égard
de son fils et du fils de son fils, Canaan, et de toutes les générations
après eux. Il est évident qu’on peut considérer le fait de
« rapporter » comme une faute qu’une mère par exemple
reprocherait à son enfant mais le condamnerait-elle pour autant à
une punition exemplaire que ne comprendrait pas l’enfant ? Et
puis, comment se peut-il que Noah, tout patriarche qu’il était
(mais il ne le savait pas à l’époque !) ait condamné sans
l’aval de Dieu tout un peuple à l’esclavage et à la
couleur noire qui paraissait aller de pair avec l’état
d’esclave et surtout en quoi les Africains sont-ils responsables
des paroles de Hâm ? C’est étrange mais j’ai en tête à
ce moment précis le livre de Jean d’Ormesson : « L’Histoire
du Juif Errant » que je n’ai pas aimé car il « célèbre »
la condamnation de Jésus à l’encontre d’un homme qui devra
marcher jusqu’à la fin des temps parce que, nous dit-on, il a
refusé un verre d’eau à un autre homme qui allait mourir au
Golgotha. Je me fais alors cette réflexion : Si j’ai mal
supporté la condamnation du Juif à errer, je peux comprendre la réaction
de Gaston-Paul Effa devant l’incompréhensible condamnation - à
ses yeux - de Noah.
Je me
permets d’extrapoler en évoquant ici même le chapitre dix sept
d’Entête « Circoncision » et « Annonciation
d’Isaac » : Aux lignes
19 et 20
Elohïm
dit : « Mais Sara, ta femme, enfante pour toi un fils.
Crie
son nom : Is’hac – ‘il rira.’
Je
lève mon pacte avec lui, en pacte de pérennité,
Pour
sa semence après lui
Quant
à Ishma’él, je t’ai entendu : voici, je l’ai béni.
Je
le fais fructifier, je le multiplie beaucoup, beaucoup.
Il
enfantera douze nassis, je le donne pour grande nation.
Quelle différence entre les perspectives d’avenir
de deux peuples, l’Africain et l’Arabe, l’un promis à
l’esclavage éternel, l’autre à la fructification et à la
multiplication ! Les Musulmans devraient parfois s’abreuver
à d’autres sources que celle du Coran, à croire qu’ils ne
savent pas ou ont peut-être oublié que la traduction d’André
Chouraqui, ce poème admirable, eut l’aval des autorités du
Caire. Pour en revenir à mon sujet après une « digression nécessaire »,
je dirai que la « revanche » des Africains est
sans doute concrétisée par ces mots de Gaston-Paul Effa qui, après
avoir montré combien l’animisme était régi par
un profond sentiment de l’unité de la vie, constate
d’entrée de jeu les effets du monothéisme qu’ont rejeté ses pères
malgré les efforts prosélytes du christianisme et de l’Islam :
L’effroi et la dissonance qui aujourd’hui
gouvernent le monde ne sont-ils pas dus aussi au monothéisme ?
Cet avenir du dénuement et de la dépossession, cette nuit creuse
et blême n’annoncent-ils pas le déclin de l’Orient et de
l’Occident ? C’est bien le monothéisme qui fait exploser
les deux tours du World Trade Center, le 11 septembre 2001.
Malgré
tout, l’Africain ne repousse en aucun cas l’idée d’un
« Livre de l’Alliance » après avoir toutefois expliqué
ce qu’était dans la mythologie Fang-Béti la vie d’un homme qui
comporte sept nœuds, véritable
parcours initiatique :
L’enfant et la mère, l’ouverture au monde, le choc des générations,
la voie vers les anciens (ces trois premiers nœuds s’étant
« défaits » sous le contrôle de la mère omniprésente),
le droit à la parole, l’enseignement assisté de sages,
l’alliance ou le rite enfin quand la
coupure a lieu et l’homme habite dorénavant un labyrinthe désert,
à la fois personnel, familier et soustrait au temps. André Chouraqui est arrivé à ce septième nœud
dont son interlocuteur est encore loin. C’est à son entrée dans
cette ultime phase que, Béti-Fang, il eût été circoncis, opération
qui n’est pas le corollaire d’une entrée dans la vie mais au
contraire d’une coupure avec elle, du lien qui s’établit entre
l’initié et le néant, entre l’homme et Zamba, le créateur,
lien qui lui permettra peut-être de renaître au
monde et à l’esprit.
Ce sont bien des océans
qui séparent les deux auteurs, ce qui n’exclut pas un espoir de
joie et de compréhension suite au voyage à Jérusalem et à la rédaction
du Livre.
De
l’Alliance, il en est question dès le premier jour du dialogue et
dès les premiers mots de Gaston-Paul Effa (qui voudra bien
m’excuser si je l’appelle de temps à autre le Philosophe quand
je me réfère à lui) car le mot ne semble pas avoir le même sens
au départ pour les deux hommes : En Afrique, l’alliance
intervient entre deux peuples à l’issue d’un conflit. Pour
André Chouraqui, il s’agit là d’une alliance entre les hommes,
primordiale sans doute mais peut-être plus restrictive que le terme
« brith » ou « berit » qui évoque
une alliance entre Dieu et les hommes. Rappelons ici qu’il y eut
des alliances entre Dieu et Noé, Dieu et Abraham puis l’alliance
du Sinaï qui fut en fait un renouvellement de celle qui existait
entre Dieu et Abraham. En Afrique, l’esclavage, la traite des
Noirs comme on dit, a interdit toute alliance entre l’envahisseur
et les êtres humains qu’on a pris, séparés de leur tribu
(parfois avec l’autorisation du chef), ces pauvres gens qui
croyaient parfois qu’en partant avec des blancs, ils deviendraient
leurs égaux ! En fait, on tentait là de les priver à tout
jamais d’une identité, ce qui les différenciait peut-être des
Juifs qui tout au cours de leur histoire souvent tragique, qui éparpillés
de par le monde en raison de la diaspora, se sont accrochés à
cette identité.
Les
Africains qui n’ont pas été pris ont subi un autre « outrage »,
celui du prosélytisme catholique dont les Jésuites ont été comme
toujours les plus fidèles champions et du prosélytisme musulman
qui s’incarna en la personne de El Hadj Omar Si quelques lignes plus
haut, j’ai dit « peut-être » en parlant d’une
privation d’identité, c’est qu’en fait, comme les Juifs à
leur foi, les Africains se sont accrochés à l’animisme mais, là
encore, on ne peut parler d’alliance car si le Juif a un rapport
direct avec Adonaï, le Musulman avec Allah, l’animiste
se sent immédiatement responsable de ce qui lui arrive…En dernier
recours seulement il se demande ce que Zamba, l’esprit des
esprits, pourrait bien faire. Les
Africains se sont toujours sentis spoliés par le christianisme.
Gaston-Paul Effa nous explique que Jésus est resté pour eux un étranger,
il a posé
problème. André
Chouraqui et son interlocuteur se rejoignent peut-être pour la
première fois dans le livre quand le premier dit : L’esprit
africain, traditionnel, au même titre que le judaïsme, recherche
d’abord l’idéal au niveau individuel, pour parvenir logiquement
à un universel meilleur. Dans le christianisme et dans l’islam,
c’est la démarche inverse, non ? Question
à laquelle Gaston-Paul Effa répond enfin : Exactement.
Dans la logique de la conversion, le particulier doit s’effacer au
profit de l’universel. Il doit entrer dans un moule, se conformer,
sous peine d’être exclu. Mais en Afrique, les peuples ont composé
avec ces nouvelles religions plutôt qu’ils ne les ont adoptés.
J’ai
l’impression qu’à partir de là, tout va être plus simple,
plus explicite. André Chouraqui pourra poser des questions sur les
religions dominantes de l’Afrique, les traditions orales aussi
vivantes chez l’un que chez l’autre, Gaston-Paul Effa pourra en
poser à son tour sur le fait qu’Israël, un tout petit peuple, se
soit trouvé au centre d’intérêts mondiaux de manière si
constante, et cela depuis l’Antiquité. Les
réponses viendront, logiques pour qui veut bien suivre le
raisonnement du Sage montrant que la nation s’est formée en
contradiction avec un entourage plus puissant en nombre, en culture,
en civilisation…le
judaïsme ne s’étant pas laissé laminer par l’Occident,
logiques pour le Philosophe dont le continent a été dépossédé
à
tel point que lui-même qui est arrivé en Alsace, élève de la
compagnie de Jésus, pour y passer son baccalauréat, parle
l’Alsacien mieux que sa langue maternelle qu’il avait oubliée
parce qu’on avait voulu également l’en déposséder. Ce verbe
qu’emploie souvent Gaston-Paul Effa exerce sur moi une sorte de
fascination : L’envahisseur chrétien ou musulman n’a pas
volé, trafiqué, pris en esclavage, soumis… il a dépossédé,
terme cent fois plus fort et qui paraît en quelque sorte plus définitif,
irrévocable, irréversible que tous les autres.
André
Chouraqui est heureux, il peut maintenant parler d’une de ses
passions : le langage. Il comprend ce qu’il peut y avoir de
douloureux dans le fait de réapprendre sa propre langue. Il se
souvient que le meilleur moyen d’éliminer un peuple, c’est de
le déposséder de ses racines. Il a toujours craint autant sinon
plus que Nabuchodonosor, Titus, Haman, Hitler… le Grec
universaliste qui voulait non pas la soumission ou la mort mais
l’assimilation totale. Il explique à Gaston-Paul Effa que
certaines dissensions entre les tenants des trois religions
abrahamiques tient à ceci : Les juifs
parlent hébreu et la Torah est écrite en hébreu, les musulmans
parlent arabe et le Coran est écrit en arabe, les chrétiens ont
propagé le Nouveau Testament en grec. Les
guerres fratricides ne s’expliquent pas seulement par la différence
de langue mais elle y contribue.
Le
Philosophe pose alors des questions plus personnelles et demande au
Sage (décidément j’aime ces termes) les raisons qui l’ont
poussées à traduire le Coran, l’Evangile et la Bible. Il a
observé comme nous l’avons tous fait la poésie qui émanait de
la Bible (je l’ai moi-même encore plus ressentie dans la lecture
du Coran) et André Chouraqui peut encore nous surprendre en répondant
qu’il a photographié
le texte hébreu et cela a donné la poésie du texte français, comme
cela, comme si ça coulait de source ! Il ajoute : L’hébreu
est une langue créante, fécondante – elle a créé le monde –
contrairement à toutes les autres qui sont définissantes. J’ai
donc opéré un retour à la fécondité de la langue.
A son
tour André Chouraqui demande à Gaston-Paul Effa quelles valeurs il
a retenues de son passé animiste. Comme il n’existe pas en Afrique d’écrits
de référence faisant œuvre de loi…dit-il, la
vie quotidienne est semée d’interdits qui tiennent des traditions
orales. Un exemple : Trébucher le matin sur l’orteil droit,
voici toute une journée vouée au malheur ! Le sage s’étonne
et songe à nos 613 mitsvot : le Béti
serait-il juif avant la lettre ? Je
vois la possibilité d’une alliance pointer le bout de l’oreille
mais j’éprouve un peu de dépit quand je m’aperçois que le
Philosophe ne prend pas en compte l’un de mes commandements
favoris (j’essaie d’en assumer trois…) : Tu
aimeras ton prochain comme toi-même. Le
sentiment que je viens de ressentir en constatant ces premiers
moments de rencontre ne me quitte pas quand je lis les propos de
Gaston-Paul Effa : Il
me semble que s’il existe un point commun entre les cultures
animistes et le judaïsme, c’est précisément cette conscience
aiguë de la présence de Dieu ou des esprits en toute chose, tout
être, au sein même de la nature…Propos
auxquels le sage répond : En
toute chose également, le juif reconnaît et salue la présence du
Créant.
Il la reconnaît dans la branche de myrte que porte un vieillard en
l’honneur du sabbat comme l’Africain la reconnaît dans
l’arbre qui n’est pas beau d’une beauté intrinsèque mais imputable
à l’esprit qui l’habite, à
tel point qu’on apprend aux enfants comment toucher les arbres.
Décidément,
cet état d’euphorie où je commençais à me complaire ne dure
pas car dès qu’il est question de monothéisme, les mots de
Gaston-Paul Effa se hérissent : C’est
de la revendication fondamentale du concept « monothéiste »
apparue au dix septième siècle en Occident, qu’est né l’impérialisme
spirituel de l’Eglise et de l’Islam, qui se sont déchaînés
contre les peuples polythéistes. La
réponse d’André Chouraqui va heureusement à la rencontre de
l’autre quand il rappelle que les
peuples dits monothéistes n’ont vu dans les polythéismes
qu’une matérialisation de la divinité, alors qu’ils auraient
tout aussi bien pu y voir une divinisation de l’homme et de la
nature, créés par ce Dieu suprême que l’on retrouve sous des
noms et des visages divers dans les différentes attitudes
religieuses de l’humanité. Comme
je retrouve bien là mon Sage qui ne s’en tient plus à la triple
alliance des religions révélées, à cette utopie réalisable si
chère à son cœur, mais va bien au-delà quand il dit : Le 19 août 1984 à Nairobi au
Congrès mondial des religions, j’ai demandé pardon aux peuples
polythéistes des crimes commis par des peuples qui se réclament
sous des noms divers de l’Elohïms de la Bible.
Gaston-Paul
Effa évoque la manière employée par les monothéistes pour
« embobiner » les animistes. Les Pères palotins, les
premiers arrivés sur le continent, ont utilisé à cet effet la
transsubstantiation (transformation de la substance du pain et du
vin en celle du corps et du sang de Jésus-Christ dans
l’eucharistie) car l’idée est familière à l’Africain :
Ma
grand-mère, quand elle me donne à manger, me donne sa propre
personne à consommer, elle se met tout entière dans ce qu’elle
me sert !
Elevé
par les Pères Jésuites dès sa petite enfance, Gaston-Paul Effa
n’eut aucune peine le jour de sa première communion à recevoir
le corps du Christ puisqu’il avait déjà communié avec sa
grand-mère. Il était chrétien avant l’heure… Pour ce qui est
de l’islam, la méthode fut différente. Les enfants doivent
apprendre toutes les sourates du Coran par cœur. Or l’Africain vit dans la mémoire.
Il répète sans fin.
André
Chouraqui sachant que le juif n’a aucune place dans un monde
uniforme demande alors si la révolte n’existe pas en Afrique pour
refuser cette uniformité voulue par les envahisseurs monothéistes.
C’est précisément là - je le pressentais - que Gaston-Paul Effa
évoque un danger aussi grand pour les Africains que le
christianisme ou l’islam : la colonisation. Comment se révolter
contre la colonisation ? J’éprouve une sorte de satisfaction
insolite quand j’entends le Philosophe dire que de Gaulle lui-même
a joué les Ponce Pilate, incarnation
de l’esprit français, ambigu au plus haut point. Heureusement
les deux hommes passent très vite à un autre sujet, à un autre
homme que j’admire et dont j’ai parfois dit que « si
l’Afrique devait se définir par un homme, je ne choisirais pas
Nelson Mandela même s’il est pour tout le continent le modèle même
de la révolte, mais Léopold Sédar Senghor. » Et pourtant,
Gaston-Paul Effa qui connaissait Chants d’ombre par cœur avant même
de savoir lire n’oublie
pas qu’au Cameroun on dit Si tu pars en errance,
souviens-toi de mourir où tu es né. Senghor
est revenu mais après. Il était le chantre de la négritude mais
il a souvent choisi l’exil pour la célébrer, au contraire peut-être
d’Aimé Césaire qui est revenu très vite au pays dont n’étaient
pas ses ancêtres mais qui l’a vu naître.
André
Chouraqui aborde maintenant son sujet de prédilection, l’écriture,
et demande quels sont les rapport du Philosophe avec elle. Grâce à
Njoya, sultan des Bamoun au dix huitième siècle qui a inventé une
écriture, les tribus du Cameroun ont été les premières
d’Afrique à pouvoir lire alors que leurs traditions étaient
orales. Ils ont « dévoré » le livre, fascinés par cet
outil de connaissance. Ils n’ont écrit eux-mêmes que beaucoup
plus tard, peu de temps avant Gaston-Paul Effa qui est devenu, selon
ses anciens condisciples camerounais et parce qu’on l’a éloigné
de ses racines « un écrivain blanc. » André Chouraqui
lui-même n’a pas échappé à la tentation de la pensée moderne,
celle de Rousseau, Voltaire ou Proudhon, qui l’a éloigné au
temps de sa jeunesse d’une fidélité hébraïque. Il est, comme son interlocuteur sans doute, plus
que lui en raison de son âge, revenu dans le giron ancestral mais
leurs expériences multiples enrichiront les enfants et
petits-enfants de l’un et la fille de l’autre qui, née en
France, a - son père nous l’a dit plus haut - des réflexions
animistes.
Je suis
étonnée des premières paroles de Gaston-Paul Effa au début du
second jour : Parlant des repas dans sa tribu après avoir
refusé les chocolats offerts par André Chouraqui, il dit que les
adultes mangent, nourrissant de paroles sages les enfants qui
peuvent ensuite se jeter sur
les reliefs !
Je suis étonnée parce que les mères africaines nous ont toujours
été données en exemple pour le contact permanent qui existe entre
elles et leurs nourrissons, fait que ne conteste pas le Philosophe
mais qui semble avoir été de courte durée dans cette partie de
l’Afrique. De toutes façons, le garçonnet a été « donné aux
blancs » à cinq ans, lui qui était pour sa génitrice le garant de l’existence. Si je comprends bien, il fut donné afin d’être
éduqué parce que le maître est comme le père, le créateur de
l’homme en devenir, de ce disciple peu différent du hassid vis-à-vis
de son tsaddiq ou du mourid soufi vis-à-vis de son murshid.
La « vente » de cet enfant, normale car il était l’aîné
des seize membres de sa fratrie (dont il a fait venir tous les
membres à Strasbourg quand il s’y est fixé) - sa date de
naissance importait peu d’ailleurs, le père étant libre de décider
lequel de ses fils aura le droit d’aînesse -
n’a rien pour étonner le Sage : il rappelle qu’Esaü a vendu son droit d’aînesse à
Jacob pour un plat de lentilles, Jacob a choisi Joseph à la place
de Reuben…
Une
chose m’étonne également au fur et à mesure que je lis :
Je me souviens nettement que Gaston-Paul Effa, alors qu’il venait
d’évoquer les sept nœuds du parcours initiatique dont il reparle
maintenant, a précisément écrit page 27 dans sa lettre à Jérusalem
que « c’est à son entrée dans l’ultime phase que, Béti-Fang,
il eût été circoncis, opération qui n’est pas le corollaire
d’une entrée dans la vie mais au contraire d’une coupure avec
elle, du lien qui s’établit entre l’initié et le néant, entre
l’homme et Zamba, le créateur, lien qui lui permettra peut-être
de renaître au
monde et à l’esprit. »
Il dit au contraire page 91 Tout Béti est circoncis à l’âge
de cinq ans. La circoncision marque la coupure, elle est pratiquée
par les hommes, les femmes n’ont pas le droit d’y assister. Aurais-je
mal lu, une chose m’aurait-elle échappé ? Les pratiques
ont-elles changé ? André Chouraqui ne semble pas remarquer la
contradiction évidente entre les deux assertions et note seulement
la différence qui existe entre la souffrance d’un enfant sur la
plaie duquel les hommes soufflent après avoir mangé des mets épicés
et la cérémonie juive, l’une des plus belles fêtes de la
tradition, où un mohel (circonciseur) expérimenté tranche le prépuce
du nourrisson de huit jours d’un seul coup de rasoir, geste qui
lui permet d’être à l’instant même partie intégrante des
fils d’Israël, assujettis à l’ordre de la Torah. Lorsqu’il
demande Gaston-Paul Effa à quand remonte sur le continent la
pratique de la circoncision, celui-ci ne sait que répondre car l’Afrique n’a jamais écrit…Le
griot est un conteur que l’on écoute avec plaisir les jours de fête
mais bien sûr, il s’agit là (comme pour les conteurs qui
faisaient ma joie sur la Djemaa el Fna bien que je ne les comprisse
pas) d’une tradition orale.
Le Sage
revient très vite à l’un de ses thèmes favoris, l’éducation.
Il est fier de ses ancêtres depuis qu’il a découvert qu’ils
ont composé des poèmes dès le quatorzième siècle et que Saadia
Chouraqui a écrit le premier traité en hébreu de mathématiques Moné
mispar
ainsi qu’un commentaire du psaume 119 Un chant nouveau.
Le Philosophe trouve que si les élèves français savent de moins
en moins parler leur langue ou même la lire, Le Sage au contraire parle
et écrit une langue plus parfaite et plus riche que des personnes
qui l’ont apprise en métropole. Au
Cameroun, dit-il, on parle deux cent trente langues, toutes les
langues de l’Afrique, et pourtant l’une des plus belles qu’on
employait à Yaoundé a
maintenant tendance à perdre de sa truculence, de sa verve, de sa
charge poétique. Cette langue obscure, auréolée de nuit…a laissé
place à une langue démantelée, simplifiée, citadine qui a renoncé
au lien avec la terre noire. Il
n’y a pas une langue africaine « unifiante » et
c’est le français ou l’anglais qui remplit cette mission. En
Israël, au contraire, c’est l’hébreu moderne qui a fait
l’unité du pays, pas une langue de colonisation.
Les deux
hommes ont en commun de s’être expatriés pour continuer leurs études,
André Chouraqui à Paris, Gaston-Paul Effa à Strasbourg mais
celui-ci ne s’est jamais considéré en exil. Il emportait avec
lui sa terre africaine : Sa
terre, la terre d’Afrique, c’est la terre du monde. L’important
est le village qui l’a vu naître et où il aimerait retourner
pour mourir. « L’An prochain dans mon village » comme pour
les juifs « L’An prochain à Jérusalem. » Le
christianisme a voulu supprimer les rites animistes, les traditions
ancestrales, la réalité quotidienne… et pourtant si l’Africain
l’a
accueilli
en
roi, le visiteur n’a pas reconnu l’Africain comme un être à
part entière.
A ce
stade, je voudrais m’arrêter un instant car tant de choses
m’interpellent, tant de paroles… Je me demande si l’Alliance,
ce terme porteur d’espoir, de lendemains qui chantent, d’utopies
réalisables… n’a pas été dans certains cas - ceux que ces
paroles nous révèlent - une ressemblance, une conformité dans le
malheur, dans le rejet, dans l’interdiction d’être soi-même.
Des millénaires ne semblent pas avoir suffi aux hébreux pour se
libérer même s’ils ont aujourd’hui un Etat souverain reconnu
par les Nations Unies, des millénaires n’ont pas encore permis à
l’Afrique de s’affirmer en tant que continent souverain.
J’aimerais ne pas croire que l’Africain, comme le dit
Gaston-Paul Effa au soir du deuxième jour, soit « résigné. »
Je ne
m’étonne pas qu’en ce début du troisième jour il trouve un écho
à sa pensée dans les mots d’Aimée Césaire, champion avec
Leopold Sedar Senghor de la négritude : Ce que le (très chrétien
bourgeois du vingtième siècle) ne pardonne pas à Hitler, ce
n’est pas le crime en soi, le crime contre l’homme, ce n’est
pas l’humiliation de l’homme en soi, c’est le crime contre
l’homme blanc, et d’avoir appliqué à l’Europe des procédés
colonialistes dont ne relevaient jusqu’ici que les Arabes d’Algérie,
les coolies d’Inde et les nègres d’Afrique (Discours sur le
Colonialisme) mais
je suis de cœur avec André Chouraqui quand il fait la différence
entre des procédés colonialistes motivés économiquement et la
destruction d’un peuple et je m’étonne de la véhémence de
Gaston-Paul Effa quand il souligne que la condamnation de la shoah est
due à la réaction des juifs eux-mêmes qui se sont érigés en
parangon d’humanité, se sont élevés et ont pris le monde entier
à témoin : « Ne voyez-vous pas ce que l’on nous
a fait subir ? C’est l’humanité entière qu’on attaque
en nous attaquant, car je suis homme. »
Tout
d’abord, les juifs de la diaspora qui sont revenus des camps se
sont tus durant plus d’un quart de siècle avant de faire un
retour sur eux-mêmes ou avant que le reste de l’humanité ne
parle d’eux. Souvenons-nous (pour ce qui est de la France) que
« Le Chagrin et la Pitié », véritable chef-d’oeuvre
du cinéma documentaire qui fut tourné pour la télévision n’a
été projeté sur le petit écran que vingt cinq ans après sa
sortie. Il a pourtant marqué l’Histoire à sa façon, en
apportant des témoignages essentiels pour comprendre la France de
l’occupation allemande. Gaullistes, communistes, vichystes,
collaborateurs, résistants, tous les protagonistes de cette période
trouble s’expriment sans retenue dans ce film tourné en Auvergne
il y a trente ans par Marcel Ophuls. Souvenons-nous que « La
Shoah », le film
de Claude Lanzman consacré à l’extermination des Juifs européens
pendant la seconde guerre mondiale, a été tourné de 1976 à 1985.
Du point de vue de la mémoire et de l’histoire, La Shoah se
distingue des autres productions parce que le réalisateur n’a
jamais eu recours au grandiloquent, il a constamment recherché la vérité
des faits et des lieux, s’en est tenu à l’intensité des témoignages,
à la rigueur historique et montré des hommes, de simples êtres
humains vulnérables dans leurs souffrances.
Pour
ce qui est de mes propres convictions, si je puis me permettre de
les exprimer ici, mon sentiment a toujours été que la Shoah devait
nous permettre de rester humbles. Je n’ai jamais eu le sentiment,
et je prie les auteurs de me pardonner si leur pensée est en
contradiction avec la mienne, que Dieu nous avait à maintes
reprises dans notre histoire et plus encore durant la Seconde Guerre
Mondiale puni pour nous distinguer selon la formule obsolète à mes
yeux : « Qui aime bien châtie bien » mais qu’Il
n’avait aucune part dans cette horreur germée de l’esprit
d’un suppôt de l’enfer.
Gaston-Paul
Effa ne peut cependant s’arracher à son idée - celle de Césaire
aussi - selon laquelle les blancs seraient plus solidaires des
Noirs si leur peau était moins sombre…Je peux le comprendre, il hait
l’esclavagisme, il a même l’impression que cette idée a une résonance
sur les Noirs eux-mêmes dont certains peuvent traiter un de leurs
congénères de « sale nègre. » La
différence semble toujours porter préjudice à la personne qui en
est marquée, la couleur noire pour l’Africain, la claudication
pour notre Sage. Le regard de l’autre accuse ou tout au moins, on
est persuadé qu’il le fait. Gaston-Paul Effa
ne cesse de revenir à Noé. Il pose la question lancinante :
Le peuple africain est-il maudit
dans la Bible ? Croit-il
en la réponse du Sage qui voudrait lui montrer que Japhet
c’est « la beauté », d’où l’idée qu’il est
grec – l’Occidental. ‘Hâm, c’est « la chaleur »
d’où l’idée qu’il représente l’Africain. Sem ou Shem,
c’est « le nom », et par extension le nom de Dieu,
d’où l’idée qu’il représente le Sémite ?
André
Chouraqui a raison quand il dit que les trois cohabitent en nous. J’ai
la même pensée quand j’évoque Jésus. Je ne crois pas, je
n’ai jamais cru à l’existence physique de Judas, j’ai
toujours pensé que Jésus était un Janus bifrons qui portait en
lui le bien et le mal, comme tous les êtres humains. Les juifs ne
font pas exception, ils sont racistes et haïssent le racisme,
j’ai connu l’époque en Israël même où, comme le dit André
Chouraqui, il existait une forme de racisme
entre ashkénazes et séfarades.
Quand Gaston-Paul Effa dit que l’antisémitisme n’existe pas en
Afrique, je crois qu’il devrait mettre cette assertion à
l’imparfait car, avec l’islamisme en tout cas, l’antisémitisme
est entré sur le continent. Comment faire pour transcender les
clivages entre blancs et noirs ? Le sage ne croit pas à l’idée
d’une malédiction qui remonterait à Noé car le
malheur des Noirs ne vient pas de Dieu mais des hommes. Il
ne pense pas non plus que le Peuple Elu le soit au détriment des
autres mais que les autres usent de cette formule pour conserver à
l’antisémitisme sa virulence.
Le problème
avec l’Afrique vient peut-être du fait qu’avec le départ des
coloniaux - contrairement à ce qui s’est passé pour Israël -
des Etats souverains n’aient pu véritablement naître en raison
d’antagonismes ethniques tels ceux des Hutus et des Tutsis, ce qui
a permis d’ailleurs aux Français (et aux Belges) de prendre parti
pour une ethnie contre une autre.
L’harmonie ou plutôt l’harmonisation des communautés est-elle
donc une chose aussi impossible qu’on le pense en Afrique. Et
pourtant, dit le Sage, la
mission de l’homme est de veiller à l’harmonie universelle.
Le
quatrième jour est le jour anniversaire de la réunification de Jérusalem
qui eut lieu en 1967 après vingt neuf ans d’occupation de la
Cisjordanie et de Jérusalem Est par la Jordanie. C’est ainsi
l’anniversaire du retour à Israël du Mur des Lamentations
qu’on nomme aujourd’hui Mur Occidental. Le Sage se souvient de
sa première vision de Jérusalem, du mont Sion où dans le même
bâtiment on trouve le tombeau du roi David, le cadre de la Cène et
le minaret d’où Mahomet est monté au ciel. La
ville du partage est revenue ce jour-là celle de l’unité et
c’est là que devrait se réaliser le miracle de la paix : C’est
à notre génération qu’incombe ce devoir car les conditions sont
réunies aujourd’hui…Pour
le Philosophe, il n’est pas besoin d’œuvrer pour la paix car elle
est déjà là. Elle est de l’ordre de la grâce, déjà, inscrite
quelque part dans la nature. Il
n’oublie pas cependant que des menaces pèsent sur elle en raison
du terrorisme qui utilise des fanatiques pour proclamer à travers
leurs destructions et leurs assassinats que leur Dieu est le seul.
Les deux hommes pensent tous deux que le bien et le mal sont dans
l’homme. Je le crois, pour ma part et je l’ai souvent affirmé
en parlant du Janus bifrons. Le problème est de savoir résister au
mal et
de choisir la voie, plus austère, du bien, ce qui n’est pas chose aisée car on peut trouver
dans la littérature elle-même (qui exerce son influence sur les
lecteurs) des exemples du mal absolu. Dans les Frères Karamazov, une petite
fille de cinq ans s’oublie durant la nuit et sa mère lui fait
manger ses excréments.
Les
hommes ont souvent le tort selon les deux hommes à prendre Dieu à
partie. C’est Lui qui a permis la Shoah, c’est Dieu qui dirige
tout ! Heureusement
qu’il y a Dieu pour que les hommes puissent l’accuser de ce
qu’ils n’arrivent plus à gérer. Et
si les hommes s’occupaient enfin de se connaître les uns les
autres pour mieux se comprendre : Après tout, les trois
religions révélées occultent toutes les autres religions de la
planète. André Chouraqui le dit et c’est mon sentiment profond.
La totalité de la communauté juive dans le monde, c’est
l’équivalent d’un quartier de New York ! Gaston-Paul Effa, quant à lui, se souvient que les
envahisseurs de l’Afrique n’ont jamais contribué à établir
une compréhension entre les ethnies, ils les ont au contraire dressées
les unes contre les autres. Ils ont déclanché le génocide du
Rwanda où les Hutu et les Tutsi se partageaient la même terre
depuis près de deux mille ans avant le christianisme. Dans sa détestation du colonialisme, il va même jusqu’à
penser que l’attentat contre les tours du World Trade Center est
une vengeance contre le monothéisme, réflexion qui m’étonne
tout de même car l’islam fait bien partie des trois religions révélées
et quand il dit Le
monde entier a été touché et chacun a vu dans l’autre l’égal
de soi-même, je
dirais plutôt que l’islamisme (car le geste terroriste ne
relevait pas de l’islam) a voulu prouver qu’il était l’égal
du monothéisme judéo-chrétien. J’approuve au contraire cette
remarque : La
meilleure façon de dépasser cette catastrophe serait d’en tirer
un enseignement et
celle d’André Chouraqui à la suite : Cet événement nous permettra
de progresser vers l’unité, l’universalité. Ces mots me rappellent que j’ai écrit en lisant
« Mon Testament, le Feu de l’Alliance » : Les
commandements qui ont constitué une alliance entre Dieu et
l’humanité seraient, selon Chouraqui, en forme de pyramide, le
bas de la pyramide étant l’Alliance entre Dieu et Adam et Eve, le
haut l’ultime Alliance, l’Alliance
messianique qui couronnera cet édifice par le salut de l’humanité
entière. Ceci
dit, même s’il y a dans ces mots une véritable espérance, je
crois qu’il est bon de parler de temps messianique parce qu’au
train où vont les catastrophes, les guerres et la méchanceté
actuelle des hommes, je pense parfois qu’il faudra patienter
jusqu’au jour du jugement dernier pour que l’utopie se réalise.
Il
semble bien que notre Philosophe ait touché le mal et la violence
intrinsèques à Jérusalem en visitant Yad Vashem dont il est
revenu bouleversé en ce matin du cinquième jour, bouleversé comme
le fut Jean-Paul II lui-même. Il a heureusement longé l’Allée
des Justes, ce qui l’a un peu apaisé. Le Sage constate, revenant
sur ces évènements tragiques qui ont permis la naissance d’Israël
que l’Etat Hébreu ne représente rien en nombre et cependant répand
l’Histoire de ses mésaventures, ce
qui entraîne la réplique immédiate de Gaston-Paul Effa : L’Afrique
est triplement grande…et pourtant qu’est-ce que l’Afrique dans
la conscience historique ? Rien !
Ce qui
me rend la Sage attachant et proche, c’est que je retrouve en lui
des pensées qui me sont familières (je manque sans doute là de
modestie mais…) En dépit de ce que j’ai dit à propos de la méchanceté
des hommes, des temps messianiques si longs à venir, je crois comme
Péguy qui est mort de la main des hommes), comme Chouraqui, (je
devrais dire comme Jean-Paul II mais j’ai du mal) :
La
foi que j’aime le mieux, dit Dieu, c’est l’espérance.
La
foi ça ne m’étonne pas
Ce
n’est pas étonnant. J’éclate tellement dans la création.
Dans
le soleil et dans la lune et dans les étoiles.
Dans
toutes mes créatures.
Dans
les astres du firmament et dans les poissons de la mer.
Dans
l’univers de mes créatures…
La
charité, dit Dieu, ça ne m’étonne pas.
Mais
l’espérance, dit Dieu, voilà ce qui m’étonne
Moi-même.
Ca,
c’est étonnant
La
Foi est une épouse fidèle
La
Charité est une mère…
L’espérance
est une petite fille de rien du tout…
C’est
cette petite fille pourtant qui traversera les mondes
Cette
petite fille de rien du tout
Elle
seule, portant les autres, qui traversera les mondes révolus.
Le Porche du Mystère de la Deuxième Vertu
J’espère
que les auteurs ne m’en voudront pas d’avoir cité Péguy mais
je ne puis entendre parler d’espérance sans immédiatement penser
à lui. G-P Effa revient d’ailleurs à elle quand il pose la
question Quelle est l’espérance de
cette terre ?
Comme il se réfère à la terre d’Israël et de Palestine, André
Chouraqui ne peut lui répondre qu’en se référant à la confédération
judéo-arabe qu’il souhaite de tout son cœur. Et quand il dit
plus loin qu’Israël,
c’est le monde entier en miniature, espère-t-il
qu’un jour des communautés qu’on croyait inassimilables -
toutes les communautés de la diaspora qui vivent aujourd’hui dans
l’Etat Hébreu, Polonais, Yéménites, Français, Egyptiens… -
seront un exemple pour le monde entier malgré les différences de
tempérament : l’Allemand lent et précis,
l’Américain accordé au siècle, le Yéménite attentif à l’éternité,
l’Hindou hermétique et détendu, le Nord-Africain impétueux et
violent, l’Occidental analytique, soucieux d’exactitude, de
technicité, l’Oriental, volontiers contemplatif, intuitif,
allusif, tourné vers les grandes synthèses…
Gaston-Paul
Effa accepte, comprend, adhère même à ces thèses mais jusqu’à
la fin il semble qu’à
son avis le monde n’acquiert jamais une meilleure perception de
l’Afrique et ne l’inclue jamais dans aucun projet d’alliance
ou même d’égalité, ce qui serait un déjà une avancée. Pour
lui-même, il a comme le sage un lien avec les religions révélées
et refuse l’athéisme. Il aime comme André Chouraqui la définition
que Bahya Ibn Paqûda donnait au onzième siècle de l’amour dans Les
Devoirs des cœurs : l’amour
est un élan de l’âme qui en son essence se détache vers Dieu
pour s’unir à sa très grande lumière. Il
aime la paix mais il croit que le pacifisme n’est rien de plus
qu’un discours. Il veut croire qu’Israël, déchiré par les
conflits, est porteur
d’un message de paix qu’il doit diffuser de par le monde.
C’est
avec cette pensée qu’il a quitté Jérusalem. Dans la lettre
qu’il envoie au Sage, il se dit hanté par le souvenir de la
ville, le Mont Moriah, la calotte dorée de la Mosquée d’Omar,
Gethsémani, le Mont des Oliviers… le souvenir de tous les peuples
aussi nombreux que les arbres et qui, comme eux, défient la sécheresse
et le soleil. A Jérusalem, tout semble possible, on peut y faire
comme il le dit un voyage dans le temps, on peut chérir l’espérance,
instant suspendu, pressentiment de la paix de la multitude des
peuples rassemblés ici, la paix d’Israël.
Voici :
comme Gaston-Paul Effa termine sa lettre, je termine ma lecture.
André Chouraqui, de même que « mes » autres auteurs,
sait que je ne résume jamais un livre en quelques pages, je dois
cheminer pas à pas le long des mots, les comprendre, les accepter
ou parfois les contester. Après la lecture de celui-ci, je suis émue
par le Sage, comme toujours, et j’ai éprouvé une joie certaine,
non pas à écouter les paroles du Philosophe car elles étaient
souvent tristes, amères et désabusées quand il parlait de ses
racines mais à le lire car il est à mon sens aussi fin lettré que
grand écrivain. Je comprends ses craintes et ses réticences en me
permettant de lui rappeler que l’Afrique seule n’est pas en
butte à l’insouciance du monde civilisé. J’ai vu hier sur Arte
un reportage sur le Cambodge : « La Terre des âmes
errantes » qui retrace bien sûr la réalité actuelle du
pays, celle de Cambodgiens qui creusent une tranchée pour la pose
d’un câble dans un secteur encore semé de mines, celle de
paysans qui en labourant heurtent une de ces mines et se retrouvent
mutilés pour la vie, la réalité actuelle bien sûr mais hantée
par les âmes des millions de morts sans sépulture. Je pense également
à la misère insensée des Haïtiens exploités par l’incompréhensible
vénalité d’un ancien prêtre que le pouvoir a définitivement
corrompu. Je suis sûre que si l’envahisseur occidental a maltraité
l’Afrique, il lui a aussi montré ce qu’était le mal absolu
dont se sont inspirés ceux que j’appelle les néocolonialistes.
Et pourtant avec Gaston-Paul Effa, avec André Chouraqui, je répète que
la foi suprême, c’est l’espérance.
À l’époque des grands empires sahéliens (Xe-XVIe siècles),
la vie des agriculteurs et des pêcheurs s’améliora dans la
mesure où l’Islam, associé aux nouveaux centres urbains,
avait favorisé l’expansion économique et l’émergence
d’une classe dirigeante et d’une bourgeoisie vivant du
commerce à moyenne et longue distance. La conversion à
l’Islam était l’aboutissement normal de cette évolution
sociale et économique. Les populations rurales, quant à elles,
restaient pour la plupart attachées à la religion
traditionnelle ou continuaient à en perpétuer certaines
pratiques.
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