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Ayant
le privilège de figurer sur le site d’André Chouraqui pour mes
comptes-rendus de deux de ses ouvrages : « Moïse »
et « Mon testament : Le feu de l’Alliance »,
j’ai l’intention de donner aujourd’hui mes impressions sur
« Le Sage et l’Artiste », un recueil de conversations
entre le grand écrivain et Elie Chouraqui, cinéaste (« Harrison’s
Flowers » entre autres, un film de fiction sur la guerre en
Bosnie) et metteur en scène de la comédie musicale « Les Dix
Commandements », conversations recueillies à Jérusalem par
le journaliste Yves Azéroual, peu après mon passage dans la ville
sainte : Je me souviens en effet qu’André Chouraqui
m’avait parlé de ce projet quand je lui ai rendu visite et
qu’il m’a fait l’honneur d’écrire la préface de mon propre
livre.
Avant toute chose, j’aimerais dire que le
titre m’a rappelé deux livres, « Mémoires à deux voix »
de François Mitterand et Elie Wiesel d’une part et « Le
Moine et le Philosophe » de Jean-François Revel et Matthieu
Ricard d’autre part, avec cette différence que le Président et
l’écrivain, prix Nobel de la Paix, étaient des amis de longue
date et se connaissaient ainsi « de l’intérieur »,
que le moine est le fils du philosophe… alors qu’Elie Chouraqui
n’avait jamais rencontré jusqu’alors son homonyme avec lequel
il n’a aucun lien de parenté. Dirais-je que j’attends de cet
ouvrage autant de joie intellectuelle que des livres précédemment
cités, je ne puis le dire à l’avance puisque si j’ai lu
pratiquement tous les ouvrages d’André Chouraqui, les
merveilleuses traductions de son Coran et de sa Bible, j’ai
presque honte d’avouer que je ne sais rien d’Elie, allant peu au
cinéma et n’ayant apprécié en leurs temps que les comédies
musicales de Broadway. Je connais des productions francophones la
seule « Notre Dame de Paris » qu’une Française,
Parisienne de surcroît, n’a pu ignorer pour peu qu’elle ait
ouvert sa télévision durant près de trois années…
J’en viens maintenant au livre : Les premières pages
ne m’ont rien appris de nouveau quant à la personnalité du Sage.
Je la connaissais à travers ses écrits antérieurs, je savais que
la famille Chouraqui avait compté parmi ses ancêtres un mathématicien,
Saadia Chouraqui, auteur en 1650 d’un traité de mathématiques et
d’un commentaire du psaume 119 qui comportait quatre cent
cinquante pages, qu’André parlait couramment le français,
l’arabe et l’hébreu dès son enfance qui fut protégée par une
mère affectueuse et un père très pieux, président de sa
communauté d’Aïn-Temouchent si bien décrite une fois de plus
avec son
ciel de feu, ses vignobles, sa terre rouge, épaisse, fertile, ses
cactus et son azur, ses oliviers et le cri des chacals, la nuit, sa
mer toute proche, ma Méditerranée, infiniment présente, nourricière.
Je me souviens des repas joyeux autour des mets fumants et du
couscous odorant, des chabbat si longs que les enfants
s’endormaient durant l’office, des deux prénoms, André et
Natan, ce dernier signifiant « Dieu a donné » avec la
connotation cabalistique : « 50 + 400 + 50 = 500, cent
fois le chiffre parfait cinq. »
Pour ce qui est de l’Artiste, il a eu la
vie de tous les enfants des familles pieds-noirs venues
s’installer en France après la Guerre d’Algérie. Ils ont connu
le pays d’origine de leurs parents par ouï-dire et si la mort de
sa mère a été pour Elie Chouraqui un épisode douloureux, le fait
qu’il mentionne cette mort comme le point de départ de sa propre
naissance à la vie est une de ces évocations poétiques plus que réalistes
un peu usées (à mon goût.) Certaines phrases ont résonné en moi
comme des réminiscences de mon propre passé : Pour le petit
Parisien, comme pour l’enfant d’Aïn-Temouchent, comme pour les
enfants de toutes les colonies françaises d’alors, comme pour la
petite fille des années trente que j’ai été, nos ancêtres étaient
les Gaulois. Elie allait à l’église avec ses copains de vacances
comme je le faisais moi-même à Combloux quand je chantais en
compagnie des enfants de chœur. Ceci dit, si je n’ai pas de cette
époque des souvenirs inoubliables même si les cathédrales et
certaines églises me sont apparues au cours de ma longue vie comme
des monuments ou des musées dignes de la plus grande et de la plus
sincère admiration, je n’ai eu quant à moi aucunes difficultés
à entrer dans les mosquées car j’ai beaucoup plus
fréquenté celles du Moyen-Orient, ouvertes à tous, y compris le dôme
du Rocher de Jérusalem, que celles du Maghreb et j’y ai découvert,
beaucoup plus que dans les édifices chrétiens et les synagogues
souvent trop bruyantes à mon goût, la sérénité nécessaire à
la réflexion ou à la prière. Je me suis trouvée plusieurs fois
en Anatolie Orientale à l’époque du Ramadan et mes amies
m’emmenaient avec elle à la prière dans la mosquée d’Elazig
sans aucune arrière-pensée. Les quelques mots d’André Chouraqui
faisant un grand détour pour éviter de passer devant l’église
m’ont amusée. Ils m’ont rappelé la crainte de Stevenson dans
les Cévennes quand, épuisé, il accepta d’accompagner un moine
dans son monastère où, contre toute attente, ce protestant et son
ânesse Modestine furent logé, nourris, et ressortirent vivants et
rassérénés !
Les
parcours intellectuels des deux hommes sont à l’antithèse l’un
de l’autre : Arrivée pénible au baccalauréat pour Elie
puis inscription problématique à la Faculté de droit d’Assas.
Il n’était pas rebuté par la lecture pour autant puis qu’il y
est venu par le biais de l’Ecole de New York et des écrivains
juifs ashkénazes tels Roth, Miller, Singer, Bellow. Il se libère
assez vite de la contrainte universitaire pour entrer dans le monde
du cinéma dans lequel il débute à vingt trois ans comme assistant
de Claude Lelouch après avoir tourné dans un film avec Anouk Aimée.
Claude Lelouch aime suffisamment le jeune homme pour l’imposer
comme assistant auprès d’Ariane Mnouchkine pour le film « Molière
ou la vie d’un honnête homme » qu’elle tourne à la
Cartoucherie de Vincennes. A partir de là il entreprend comme réalisateur :
« Qu’est-ce qui fait courir David » et surtout
« Harrison’s Flowers » qui est sélectionné sur la
demande de Gilles Jacob pour le Festival de Cannes. Est-ce le fait
de sa propre personnalité ou parce que la réputation de Claude
Lelouch a influencé son parcours qu’encensé par le public, il
est descendu par les journaux de télévision tels que Télérama et
bien que Jean-Claude Loiseau, rédacteur en chef de
l’hebdomadaire, ait dit à sa sortie du Festival que le film était
exceptionnel ?
Pour
André, sa jeunesse a comporté la lecture de tous les livres, proses et poésies, romans et nouvelles,
livres d’histoire ou essais, sans échapper aux ouvrages
pornographiques que l’on se passait sous cape…qui le
familiarisait avec
les différentes disciplines de l’esprit, l’histoire, la
sociologie, la linguistique, l’exégèse, la théologie, les
langues sémitiques…Au lycée d’Oran, sa vie
intellectuelle a été préparée par Platon et Nietzsche avec une
préférence pour Gide, Rimbaud et Malraux
qui
parlait de « La Tentation de l’Occident » et nous
ouvrait les portes de l’Orient. Il
révèle à Elie - ce que je savais personnellement - que son
enfance a été coupée en deux par l’attaque de poliomyélite qui
l’a frappé à l’âge de sept ans et a laissé des séquelles
jusqu’à son opération à Paris. Cet handicap ne l’a toutefois
pas empêché de se tenir ferme sur ses jambes, à tel point que
personne ne semblait se rendre compte qu’il avait une jambe plus
courte que l’autre. L’emprise sur lui-même est celle qu’il
aura sur les livres qui seront, avec sa famille, l’une de ses
joies de vivre et d’exister.
Dans le premier chapitre du livre « Les
Racines du Présent », il faut dire qu’André pose plus de
questions qu’il ne parle de lui-même, justement peut-être parce
que de nombreux lecteurs connaissent bien le personnage et ses thèmes
de prédilection. On dirait qu’il veut tirer le suc des paroles
d’Elie, le transcender en quelque sorte. Il le pousse à parler de
la mort, du suicide, de la shoah, des massacres perpétrés au
Cambodge et en Afrique, des religions révélées, du décalogue
qui, selon lui, est une première version de la Constitution Américaine,
le socle de la Révolution Française, de la Déclaration
Universelle des Droits de l’Homme, d’un professeur de français
qui lui a fait connaître la peinture, les films et organisait systématiquement, en petits
groupes, des séances de discussion, de son entrée en écriture,
de ses luttes constantes pour émerger de son enfance qu’il ne
renie pas car il rend à sa mère un hommage constant mais qu’il
veut tout de même dépasser, de son retour vers la religion de ses
ancêtres, de ce qu’André appelle la
revanche du petit Elie.
Dès le second chapitre « Foi et
Questionnement », le dialogue aborde des thèmes familiers au
Sage : la
foi, la Torah en hébreu, le Nouveau Testament en grec, le Coran en
Arabe, les prophètes, l’avenir religieux de l’humanité…dont
j’ai mesuré l’importance en lisant « Moïse » et
« Mon Testament, le Feu de l’Alliance » et en mettant
moi-même en parallèle le hassidisme, mystique du judaïsme et le
soufisme, mystique de l’Islam. André explique la foi à Elie, lui
montre que la croyance ne suffit pas, que la foi, emouna en hébreu qui a donné amen,
est une
adhésion ou adhérence qui engage
non seulement le jugement mais l’être tout entier de l’homme,
sa chair, sa pensée, son action. Il révèle à Elie que
nous sommes tous les fils de Dieu. L’Artiste
lui ayant alors demandé la raison pour laquelle les Juifs ont été
détestés à la fois par le christianisme et l’Islam, le Sage rétorque :
Le
christianisme et l’Islam voulaient donner à l’humanité le
contrôle du monde…Ils considéraient
qu’il n’y a qu’un Dieu, le leur, et que les autres sont des
idoles qu’il faut abattre. Avec cette idée ils ont fait des
religions ségrégatives. On a pourtant le même Dieu… Elohims,
un pluriel, au
singulier Eloha, c’est l’origine du nom Allah.
L’intérêt
du second chapitre vient peut-être du fait que les questions
essentielles, existentielles devrais-je peut-être dire, sont posées
par Elie qui pressent bien sûr qu’André saura lui répondre
mieux que personne, des questions qui portent par exemple sur le
rapport entre l’homme et Dieu. En fait quand il dit : Ce
que je voudrais que Dieu me dise en arrivant au ciel c’est :
« assied-toi, je vais t’expliquer », je
crois qu’il attend tout d’abord des explications de cet
excellent interlocuteur qu’il a placé entre Dieu et lui-même.
Pourquoi le Bien, le Mal, la Mort, Israël, la Palestine, Ben Laden… ?
Questions auxquelles le Sage répond par d’autres : Pourquoi
le Bien, la vie, l’être ? et s’interroge sur les raisons
pour lesquelles les interrogations sur Dieu sont presque toujours négatives.
Quand Elie lui demande comment il se peut que d’un enfant pur et
souriant émane un être satanique qui sera peut-être Hitler,
Polpot, Milosevic, Ben Laden, Saddam Hussein … dont certains
commettront le mal au nom de Dieu, quand il lui dit :
commettre le mal au nom de Dieu, c’est assassiner Dieu,
André répond : C’est
en cela que le christianisme a eu raison de représenter un Dieu
crucifié. Je reconnais bien là une réponse de cet
oecuméniste exemplaire. Quand Elie demande à André comment une
nouvelle race d’hommes a-t-elle pu se créer pour laquelle un juif
était l’équivalent d’un rat, André répond : Tes
questionnements resteront à jamais sans réponse.. Restent le
recueillement et la prière.
Je suis étonnée de la tournure que prend
le troisième chapitre « L’Ecran et l’Ecrit » dès
la première question d’Elie : Pourquoi
et quand avez-vous pris la décision de vous installer en Israël ?
Il ne semble pas avoir lu la première autobiographie
d’André Chouraqui « L’Amour fort comme la Mort »
qui compte tout de même près de cinq cents pages, va de la
naissance de l’écrivain à son départ définitif en Israël et résonne
comme une longue préparation à ce départ. Il ne semble pas savoir
que si l’enfant attendu par un jeune couple qui s’était
rencontré dans la Résistance n’était pas mort à sa naissance,
toute la vie de Chouraqui eût peut-être pris un autre sens, une
autre destination si ce n’est que, voué à la littérature, il
n’aurait pu en aucun cas se détourner d’elle mais serait-il
devenu cet oecuméniste du « Feu de l’Alliance »,
aurait-il accompli son œuvre majeure : la traduction de la
Bible, du Nouveau Testament et du Coran ? Mais passons :
les explications que donne André à Elie quant à la genèse de la
Bible, au nom générique de la divinité, IHVH, qui est l’autre
nom qu’on accouple avec celui d’Elohims, du Dieu Un, de l’origine d’Elohims qui dérive d’un mot qui
signifie la Puissance, de même que le tétragramme dérive d’une
racine qui a rapport à l’Etre…qui est la Transcendance pure ne
sont pas des conceptions nouvelles pour moi qui ai lu Chouraqui et
des écrivains tels que Marc-Alain Ouaknin ou Eva de
Vitray-Meyerovitch.
J’aime qu’André réponde à Elie quand
il lui demande comment on devient traducteur : On naît traducteur comme on naît poète. Je
regrette déjà d’avoir émis des doutes quant à la destinée du
Sage si l’enfant était né, j’aurais dû me souvenir qu’il
avait entrepris durant la Seconde Guerre Mondiale et au maquis la
traduction des Devoirs des Cœurs de Bahya ibn Paqûda
qui a été publiée à Paris en 1950 avec une préface de Jacques
Maritain chez Desclée de Brouwer. Qu’il ait considéré ses
traductions comme des entreprises poétiques, je n’en doute pas
car j’ai souvent écrit que son Coran était une œuvre poétique
par excellence (que les Islamistes devraient lire et qu’ils
reviendraient ainsi sur leurs aberrations…), affirmation qu’il
confirme en disant lui-même à Elie Une traduction de la Bible qui n’est pas pure et poétique est une
simple trahison.
Une autre information qui n’est pas inédite,
c’est que, contrairement à nous, pauvres insectes de l’écriture,
André n’est jamais allé aux éditeurs mais qu’eux sont
toujours venus à lui. Il est évident que le livre a toujours fait
partie intégrante de sa personne : Un des hommages rendus à
René Cassin qui l’a nommé secrétaire général de l’Alliance
Universelle est que cette position lui a toujours laissé le temps
de s’adonner à sa passion d’écrire. André Chouraqui a intégré
l’écriture à sa vie ou vice-versa. Elie rétorque qu’il en a
été de même pour sa profession de cinéaste. Ses films sont,
selon lui, le reflet des périodes marquantes de sa vie :
« Mon premier amour » évoque la mort d’une mère,
« Qu’est-ce qui fait courir David » est tourné vers
son adolescence, « Paroles et musique » pose un regard
nouveau sur les post-adolescents, « Miss Missouri »
marque son besoin d’évasion, « les Marmottes » sont
une peinture du chaos de sa vie privée, « Harrison’s
Flowers » raconte un
conflit qui se passe à quelques heures de la France et qui parle
d’épuration ethnique, de camps, de charniers…C’est
donc qu’il parle de la Shoah en évoquant la tragédie de Sarajevo
et de toute la Bosnie. J’avoue que je découvre le cinéaste en même
temps que je lis ces paroles mais irai-je pour autant voir ses films ?…
Elie Chouraqui s’explique dans ce chapitre
sur les raisons qui l’ont poussé à mettre en scène « Les
dix commandements. » Il prononce de très belles phrases :
Un jour, vous m’avez dit que la Bible était un
vaste monde à la porte duquel on restait ou dans lequel on
choisissait d’entrer. J’ai essayé d’y entrer. Et je me suis
retrouvé devant cette œuvre, l’Exode, un peu comme un enfant qui
scrute le ciel, aperçoit une étoile, mais ne se doute pas qu’il
en existe des milliards d’autres, invisibles. Découvrir la Bible,
c’est entrer dans un univers dont on ne connaît même pas les
frontières, les limites. J’ai relu le texte : il a déclenché
en moi des images, des émotions. C’est ma façon de communiquer.
Moïse et Pharaon étaient avant tout deux frères.
J’ai dit pour ma part ce que je pensais des comédies
musicales françaises mais il est évident que je suis ici mauvais
juge parce que j’ai toujours cru que si l’on se pénètre des
Dix Commandements, si on les lit, si on les relit, si on les interprète
même, si on choisit ceux d’entre eux qui conviennent le mieux à
sa propre façon de vivre et de penser, à sa propre personnalité,
si on pense aux Dix Commandements du Décalogue dont peuvent se réclamer
les agnostiques mais qu’on a envie de connaître les six cent
treize injonctions (positives ou négatives) qui correspondent à la
valeur numérique des consonnes hébraïques… a-t-on pour autant
envie qu’on les illustre dans une comédie musicale ? J’ai
trouvé aujourd’hui même sur Mezzo très intéressante la façon
d’initier les enfants à la musique classique par l’emploi de
marionnettes ou de dessins animés mais doit-on enseigner la Bible
et l’exode à travers des chansons même si Pascal Obispo est un
compositeur apprécié ?
Dès le début du quatrième chapitre
« La paix et la guerre », je suis une fois de plus déconcertée
par la question d’Elie à André : La
guerre a des images. Pour Elie Wiesel, c’est un père qui s’en
va, disant au revoir à ses enfants. Et pour vous ?
Comment cet homme, cinéaste et auteur lui-même a-t-il pu venir à
Jérusalem sans connaître (je me répète véritablement) la première
tranche de vie de l’écrivain. Il ne semble même pas connaître
d’ailleurs celle d’Elie Wiesel puisqu’il parle d’un au
revoir du père ? Quand et où ? Je rappelle ici qu’Elie
Wiesel est né en 1928 à Sighet, Transylvanie, une partie
aujourd’hui de la Roumanie. Il avait quinze ans quand sa famille
dont lui-même fut déportée par les Nazis à Auschwitz. Sa mère
et sa jeune sœur ont péri, ses deux sœurs aînées ont survécu.
Elie et son père ont plus tard été envoyés à Buchenwald où son
père est mort peu avant que le camp ne soit libéré en avril 1945.
Comment ce père a-t-il pu dire au revoir à ses enfants puisqu’il
ne lui en restait qu’un avant de mourir ?
Mais peu importe, ce qui m’étonne encore
plus, c’est la réponse du Sage. Je croyais tout connaître de sa
vie durant la Résistance mais pas une fois il ne cite ce qui fut
sans doute pour lui l’une des deux aventures les plus affectives
de son existence ? Il mentionne les Juifs recueillis par son
organisation, les bibles qu’il devait distribuer alentour mais il
en arrive très vite à la Libération et à son désir de rejoindre
le pays de ses aïeux, Jérusalem,
en Judée, en Galilée. Quand Elie dit son amour de tout
ce qui est le Moyen Orient, sa nostalgie du désert, ses séjours
annuels au Sinaï ou au Néguev, je retrouve le Chouraqui du
« Feu de l’Alliance. » Il m’a personnellement parlé
des hommes de l’exil et de ceux du retour. A l’époque, il
prenait ses distances avec ceux du retour car il les disait ancrés
dans leur désir inébranlable de reconquérir « le grand Israël »
qu’ils situaient bien au-delà des frontières actuelles. Il
semble qu’il ait sensiblement modifié son jugement aujourd’hui
(est-ce sous la pression des évènements, ce qui m’étonnerait
car André Chouraqui n’est pas homme à se laisser « mettre
sous influence) puisqu’il dit Il y a deux Israël : celui de l’exil
et celui du retour. J’accuse moi-même cette fissure. Il
admet que les juifs de la diaspora qui ont attendu pendant deux
mille ans le retour, ont subi pendant tout ce laps de temps pour
certains les affres de l’exil, ont du mal à comprendre
aujourd’hui qu’Israël n’est pas une terre d’exil mais doit
retrouver ses deux vertus : le prophétisme et le messianisme.
Je retrouve le Sage quand il dit Les
perspectives du judaïsme de l’exil sont bouleversées par la
renaissance sioniste. Il me fait peur toutefois quand il
affirme que l’état des Juifs de la diaspora est dramatique.
Ils sont dévorés par l’assimilation née de l’ignorance de
leurs sources, de l’effacement de leur identité hébraïque à
laquelle ils se rattachent soit par la religion, soit par le
sionisme. Il m’est impossible comme Française laïque
d’adhérer à cette thèse. Je sais que je ne me ressens pas comme
une juive de la diaspora (tout en ne contestant pas que mes aïeux
l’aient peut-être ressenti mais cela doit remonter avant la Révolution…)
mais comme une Française à part entière même si, comme tous mes
coreligionnaires, j’ai du subir la Shoah. Pour la première fois
peut-être dans ce livre, je me sens plus proche d’Elie quand il
dit Contrairement à vous, je pense que la Diaspora n’est plus l’exil.
Quand je me rends en Israël, j’éprouve un sentiment curieux :
l’impression d’être totalement étranger et en même temps
totalement chez moi. Je n’irai pas jusque là : je
me suis toujours sentie bien en Israël mais pas chez moi puisque
chez moi, c’est en France et que ce sentiment, cette certitude ( !)
je les conserverai jusqu’à ma mort.
Sans véritablement avoir abordé le thème
de la guerre, les deux hommes abordent celui de la paix, de Jérusalem,
Yeroushalaïm, la ville de la paix. Selon André, la paix arrivera quand il n’y aura plus de dictateurs alentour. Elie
ayant souligné qu’Israël consacrait la moitié de son budget à
la guerre, André rétorque que pas un seul des pays qui entoure
Israël n’est une démocratie : Vingt
deux Etats arabes, vingt deux régimes plus ou moins autoritaires !…
Yasser Arafat lui-même est le pire des dictateurs. Il entretient
depuis plusieurs décennies l’état de guerre pour asseoir et
maintenir sa propre position. Il est terrible vis-à-vis de son
peuple…Il terrorise son entourage par sa toute puissance. Il
ajoute un peu plus loin, ce qui fut pendant des années ma thèse
favorite : Est-il besoin de rappeler que la résolution de Novembre 1947 prévoyait
la création d’un Etat d’Israël et d’un Etat palestinien ?
Alors que les Israéliens l’acceptaient, les Palestiniens, sous la
conduite de Choukeïri, le prédécesseur de Yasser Arafat, ont
entrepris une guerre qui n’est pas encore finie. Il ne
précise pas la position du roi de Transjordanie qui envahit la
Cisjordanie et Jérusalem Est pour affirmer son refus de la création
d’un Etat Palestinien, ce qui m’étonne tout de même) mais
reprend l’argument selon lequel une
terre habitée par les musulmans demeure à jamais une terre
d’Islam. Et pourtant la terre de Palestine n’a jamais
été leur : elle a bien été habitée par des musulmans mais
toujours sous la domination des Turcs et des Ottomans, musulmans non
arabes ou des Anglais qui - j’en suis d’accord avec André
Chouraqui - ont promis à tout le monde un morceau du gâteau selon
leur chère habitude de diviser pour régner et courant le risque
que tôt ou tard l’une des parties ou les deux peut-être
demandent le gâteau tout entier…
André reprend alors ses thèmes coutumiers
qui me l’ont rendu si proche : Il parle des deux légitimités,
celle du peuple juif qui réclame depuis deux mille ans son retour
à Jérusalem, demande renforcée par la Shoah, et la
légitimité palestinienne (il ne dit pas du peuple
palestinien) simple,
compréhensible : Mon père, mon grand-père sont nés ici,
c’est ma terre. Il revient à l’utopie de la paix en
expliquant à Elie le véritable sens du mot. Il rappelle ce qu’il
a déjà dit dans « Le Feu de l’Alliance », pensant
qu’il est bon de le faire pour un « non initié » :
utopia
est un mot inventé pat Thomas More au seizième siècle formé de
deux mots grecs et qui signifie « ce qui n’a pas de lieu. »
Depuis que je suis né, il y a des centaines d’utopies qui ont
trouvé leur lieu : aller sur la lune, communiquer à distance,
voyager à la vitesse du son. Le monde, dit-il est
constitué d’utopies qui ont été réalisées. Une seule ne l’a
pas été : L’utopie
de la paix. Donne un lieu à la paix et la paix ne sera plus une
utopie ( phrase admirable !)
Il est évident que l’Etat d’Israël est
difficilement situé pour devenir ce lieu car il est au centre même
de toutes les turbulences du Proche Orient, le
point le plus turbulent de la planète. Les nombreux
Etats arabes qui entourent les Palestiniens ne les aident pas, ils
les manipulent. Les sommes qui devraient servir à construire le
pays sont en fait employées pour former des kamikazes qui ne
s’attaquent pas à l’armée comme leurs exemples japonais mais
aux civils, ce qui est particulièrement monstrueux. Les enfants
palestiniens ne sont pas éduqués dans un souci de paix réciproque
mais apprennent par le biais d’une Histoire dévoyée la haine de
l’autre. Malgré la présence d’ardents défenseurs de la paix
tel, selon le Sage, le curé de Nazareth Emile Shoufani, qui a
organisé un pèlerinage juif, chrétien et musulman à Auschwitz
pour faire connaître, surtout aux Arabes, les réalités de la
Shoah, les catholiques ont souvent attisé le feu. André cite
« Témoignage Chrétien » du 22 août 1947, un nouvel apôtre de la cause arabe : Le
mythe du Foyer National Juif est une imposture dont nous n’avons
pas à nous faire les complices…Il revient spontanément
à l’imagerie du Juif perfide, destructeur de la chrétienté et
maintenant de l’islam.
A Elie qui lui demande comment on pourrait
inventer la paix aujourd’hui, André répond : D’une seule manière, la disparition des dictateurs
arabes et des vendeurs d’armes et la paix se ferait immédiatement.
Oserais-je dire que cette utopie n’a pas encore trouvé
de lieu, le lieu où, comme dit le Sage : les
juifs, les chrétiens et les musulmans qui ont le même Dieu, des
religions sœurs, les mêmes intérêts, au lieu de se regarder en
chiens de faïence, se reconnaîtront pour frères. Elie
émet une réflexion qui mérite qu’on s’y arrête un instant
pour l’assimiler quand, parlant de l’Histoire des hommes durant
le dernier siècle du second millénaire et la replaçant au niveau
de l’Histoire de l’humanité, il dit : Je reste persuadé que l’histoire ne retiendra de
ces guerres israélo-arabes que quelques lignes ! Arménie,
Hutus, Tutsis, Cambodge, Shoah, mais de quoi parle-t-on quand on
exhibe face à ces tragédies quelques dix-huit mille morts en
cinquante ans ? Ce ne serait même pas deux lignes dans la
Bible… Le seul problème, c’est que ces cinquante années,
nous, moi en tout cas, les avons vécues à notre échelle humaine
qui ne comptabilise pas le nombre des victimes mais ressent chacune
d’entre elles comme une perte irremplaçable.
Le
cinquième et dernier chapitre du livre « Acteur et Spectateur »
est consacré en partie à la haine antisémite, plus particulièrement
en France : Elie va très loin quand il affirme que les actes
commis dans les banlieues des grandes villes contre des biens juifs
sont directement inspirés par Arafat et toujours liés en tout cas
à la guerre israélo-arabe. Je crois que si le conflit n’est pas
étranger à certains actes criminels, il ne faut tout de même pas
oublier Al Qaïda qui encouragerait sans doute les actes criminels
contre les Chrétiens et les Juifs, tout le monde occidental en
fait, même si Israël et la Palestine n’existaient pas mais il
est vrai que les Juifs paient souvent pour expier les fautes
d’Israël, ce qui serait normal en un sens si tous mes
coreligionnaires se réclamaient de deux Etats, celui dont ils ont
la nationalité et Israël, mais qui n’est pas le cas pour des
citoyens français comme je crois l’être.
Je ne crois pas non plus et ne l’ai jamais
cru que les islamistes aient une quelconque parenté psychologique
avec Arafat. Les islamistes sont d’inspiration chiite et
wahhabites et tirent leurs racines d’idées qui ont germé en
Arabie Saoudite. Dois-je répéter que je ne crois pas plus à un
quelconque intérêt porté à la Palestine par l’un des trois
pays les plus conservateurs du monde. André Chouraqui a bien raison
de revenir dans la dernière partie du livre à l’histoire juive
en soi et aux juifs dont l’unique préoccupation devrait être
l’espoir d’une rédemption promise, l’espoir en fait de
millions d’individus sur notre planète qui, plutôt que de
s’entretuer, devraient songer au lieu rêvé pour réaliser
l’utopie de la paix qu’ils ne trouveront jamais s’ils ne se décident
à obéir aux Dix Commandements qui appartiennent à l’humanité
entière.
Etait-il nécessaire de terminer l’ouvrage
par un tour d’horizon de toutes les guerres, celle d’Iraq en
particulier ? Oui si c’est pour poser la question essentielle :
Les iraqiens veulent-ils véritablement la paix d’aujourd’hui
ou préféraient-ils la paix à tout prix que leur imposait le
dictateur en opprimant quatre vingt quinze pour cent de la
population ? Une fois de plus André a raison quand il dit que la
paix à tout prix ne peut conduire qu’à la catastrophe, la Deuxième
Guerre Mondiale est là pour nous le prouver…La paix doit se
construire autant que se mériter…L’Etat d’Israël n’existe
encore que dans nos rêves. Il ne pourra naître qu’au lendemain
de la paix avec nos voisins.
Je ne veux, en guise de conclusion, que
prononcer quelques mots non pas de jugement - qui suis-je pour le
faire - mais d’appréciation : André Chouraqui avait écrit
« Mon testament, le Feu de l’Alliance. »
C’était un grand livre qui m’a parlé de l’utopie en
termes qui convenaient au grand écrivain dont mon esprit et mon cœur
se sont imprégnés. Mais un testament ne renferme-t-il pas les
dernières paroles de celui qui les a prononcées ? Je sais
bien que les acteurs, les chanteurs, les cinéastes prononcent des
« au revoir » avant de faire autant de « come back »
mais André Chouraqui n’est pas l’un d’entre eux. Me
permettrai-je de dire que ce livre, intéressant pour ceux qui ne le
connaissent pas, intéressant pour Elie Chouraqui dont c’était la
première rencontre avec le Sage, ne m’a pas apporté l’éblouissement
que m’a causé l’œuvre immense et diverse d’un grand écrivain,
grand conteur et magnifique traducteur. Ne demande-t-on pas tout à
ceux qui ont le don magique de pouvoir tout donner ?
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