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Faisant partie du « comité prose » de notre site, j’ai lu de nombreuses nouvelles durant ces deux dernières années et je me souviens de cet auteur qui parlait d’une femme vêtue de violet, si j’ai bon souvenir, et qui était étendue voluptueusement sur son lit pour y fermer à jamais les yeux. A cette époque, cette image m’avait paru convenir parfaitement à Frida Kahlo. Je viens d’apprendre qu’une exposition des œuvres de celle-ci aura lieu dans le cadre de « Lille, capitale européenne 2004 de la culture. » C’est la raison pour laquelle je demande à mes amis lecteurs d’écouter un récit inclus en 1998 dans mon « Horizon 2003 » qui retrace, je l’ai déjà mentionné sans doute, les évènements qui ont retenu mon attention depuis vint ans :
« Après notre séjour familial à Chamonix, je
suis allée à Lausanne avec mon fils et nous nous sommes arrêtés
à Martigny, ville industrielle peu attrayante mais qui comporte un
très beau fleuron, la Fondation Pierre Giannada, qui m’a fait
penser à celle de Maeght (jardin et musée) n’était que la
situation géographique de St Paul est beaucoup plus enchanteresse
que celle de la petite cité helvétique. J’ai envie de parler des
peintres exposés, Diego Rivera et Frida Kahlo, d’une part parce
que ce couple d’artistes ne m’était pas familier mais aussi
parce que le numéro exceptionnel de Télérama sur le Festival de
Cannes mentionne l’exposition de Martigny et que l’article de
Michel Daubert s’intitule « L'Ogre et l’Hirondelle. »
Je me suis aperçue avec plaisir en le lisant que mes réactions
spontanées vis-à-vis des deux oeuvres n’étaient pas très éloignées
de celle d’un journaliste spécialisé. Quand Michel Daubert écrit
« Frida, belle, rebelle et suppliciée
(elle avait eu un terrible accident d’autobus en 1927 qui la
mutila pour la vie) fascine et bouleverse », je
suis complètement d’accord et je me suis dit personnellement à
Martigny même qu’elle était peut-être et sans le savoir à l’époque
où elle se mit à peindre une des meilleures représentantes du
surréalisme. Alors quand je lis plus
loin qu’ « André
Breton tenta vainement de rallier Frida Kahlo au surréalisme »,
je suis fière d’avoir réagi spontanément dans le sens de l’écrivain
français, l’un des fondateurs du mouvement et sans doute son plus
grand défenseur.
Pour ce qui est de Diego Rivera, je l’ai trouvé
plus « classique », imprégné des oeuvres de peintres
qu’il a côtoyés à Paris durant plus de deux décennies avant de
retourner au Mexique au début des années vingt où il s’est
plongé, après avoir rencontré celle que je me permets d’appeler
sa muse, dans l’art précolombien. Frida Kahlo et son pays de
naissance lui ont certainement permis de personnaliser ses fresques
et sa peinture. Quand Michel Daubert l’appelle « Diego de Montparnasse », je
suis une fois de plus d’accord et quand il écrit « ce n'est alors qu’un honnête et
laborieux peintre de la modernité »,
j’applaudis. Le Diego Rivera de la seconde période, celui qui
peint « à la gloire des damnés de la terre, des
travailleurs asservis, des Indiens massacrés » est
certainement celui que le Mexique révère comme son artiste le plus
immense.
En tout cas, je
ne regrette pas une seconde d’avoir fait la connaissance de ce
couple qui s’aima et se déchira et surtout de cette femme si
fragile et si forte qui construisit sa légende étendue sur son lit
face à un miroir qui reflétait son image et lui permit de réaliser
l’une de ses plus célèbres toiles « Diego
(peint sur le front de l’artiste) et moi » en
1949. Les oeuvres de Martigny seront exposées à la Fondation Dina
Vierny, Musée Maillol, à partir du 17 juin. Je souhaite y aller
car les deux heures de Martigny me permirent seulement de faire
connaissance avec les deux artistes. Il faut plus de temps pour
s’imprégner d’une oeuvre, beaucoup plus de temps. »
Après avoir transcrit ces lignes, je suis allée
chercher dans ma bibliothèque le catalogue de la Fondation Pierre
Gianadda. Je me fais en effet une obligation, un plaisir plutôt, de
n’avoir personnellement, outre les albums hérités de mes
parents, que ceux des expositions visitées à Paris ou au hasard de
mes voyages à travers le monde : J’aime l’idée de pouvoir
chaque fois rattacher les peintures que je contemple à mes propres
souvenirs de villes ou de musées. C’est justement le portrait de
Frida Kahlo avec sur le front le portrait de Diego Rivera portant
sur le front le célèbre « œil
de la connaissance » qui figure sur la couverture
du catalogue helvétique. Un des plus beaux portraits, le premier
pourtant de l’artiste, est l’« Autoportrait à la robe de velours » peint
par Frida en 1926 et qui n’est pas encore dédié à Diego mais à
son premier amour, Alejandro Gomez Arias. Elle y apparaît digne,
discrète, forte et fragile à la fois avec sa main droite légèrement
repliée sur son avant-bras gauche. Dire qu’il a été peint un an
avant ce terrible accident qu’elle dut oublier très vite car elle
devait gagner sa vie, son père ayant à faire face à de grosses
difficultés financières ! Heureusement Diego était là, ce
qui lui permit de peindre le « Double
Portrait Frida et Diego » où elle se représente,
minuscule dans une magnifique robe de cérémonie noire au-dessus de
laquelle éclate le pourpre de son châle. Elle donne la main à son
géant de mari et l’ensemble est si touchant que je deviendrais
presque jalouse du bonheur qui éclate dans ses yeux noirs de jais
ornés de l’accent circonflexe de ses sourcils aussi noirs que ses
yeux.
Je pourrais parler de tous les tableaux de Frida.
Certains sont assez réalistes, en particulier le « Souvenir d’une plaie ouverte »
où elle apparaît assise, la chevelure ornée de fleurs et la jambe
gauche montrant la blessure. Etrangement, le nom du tableau apparaît
de chaque côté de sa chaise, à gauche « Recuerdo
de la » (Souvenir de la), à droite « herida abierta » (plaie
ouverte.) D’autres peintures la montre costumée en jeune garçon
aux cheveux coupés. « Les
Deux Frida » sont étranges : celle de gauche
porte une longue robe blanche au col serré contre le cou, une moitié
du cœur ouvert et montrant ses artères, l’autre en tenue de
couleur bleue et jaune foncé, le cœur recouvert de sa seconde
moitié mais relié au premier par un mince fil rouge. J’apprends
que l’une des deux femmes pourrait être non elle-même mais sa sœur
Christina qui était l’amie de Diego Rivera en même temps
qu’elle-même. « Les
deux Frida » serait un signe du dilemme qu’elle
se pose quant à la décision à prendre.
Sa blessure lui cause souvent de grandes douleurs et
au cours d’un de ses voyages à Paris après avoir exposé à New
York et dans la capitale française, elle passe plusieurs semaines
à l’hôpital et c’est en 1940 qu’elle rejoint Diego à San
Francisco. Poursuivant ma quête des tableaux, je n’arrive plus très bien à
faire la part entre le réalisme, le figuratif, les symboles qui ont
une large part dans toutes ces œuvres. J’en choisi une particulièrement
attachée à ses symboles préférés : « L’étreinte
amoureuse de l’univers, la Terre, Diego, moi et Monsieur Xolotl. »
Frida, apparemment fille de la Terre et de l’Univers y
enlace Diego nu comme un bébé et portant toujours sur le front
l’œil de la connaissance. Je ne peux terminer cet examen trop
rapide sans parler de la dernière œuvre de Frida : « Le
Marxisme donnera la santé aux malades » peinte avant sa
mort prochaine » peinte en 1954.
Toute sa foi dans le marxisme s’exprime là, debout, fière
et sérieuse, sans l’aide de ses béquilles placées en oblique
auprès d’elle, l’œil de la connaissance sur l’une des deux
mains géantes qui l’enveloppent, la tête aux cheveux et à la
barbe blanche de Karl Marx à côté de la sienne. Frida Kahlo a
exposé pour la première fois au Mexique en 1953 à la galerie de
Lola Alvarez Bravo. Elle a rédigé ses invitations comme un billet :
Avec amitié et amour
Nés du cœur
J’ai le plaisir
de vous inviter
A ma modeste exposition.
Diego l’a installée dans son lit à colonne au
milieu de la salle où elle est arrivée en ambulance car elle est
très faible. C’est de ce lit qu’elle reçoit l’hommage de ses
admirateurs. Quelques jours plus tard on l’ampute de sa jambe
malade atteinte de gangrène. « Pourquoi aurais-je besoin de pieds
quand j’ai des ailes pour voler » dit-elle et,
pourtant, elle tenta plusieurs fois de se suicider après l’opération.
Elle est décédée le 13 juillet 1954. Diego l’a trouvée dans
son lit soulevant d’une main lasse, alourdie de bijoux, une
pancarte sur laquelle s’envole la colombe de la paix et sur
laquelle ont peut lire : « Avec joie j’attends le départ… et j’espère bien ne
jamais revenir… »
Je m’arrête. Diego Rivera, ce sera pour une autre
fois. Je suis trop émue par cette femme, un grand personnage qui
n’a pas su, la bienheureuse, que « son » marxisme ne
perdurerait pas mais que sa peinture, elle, deviendrait légendaire.
Même si l’œuvre de son mari est sans doute aussi importante que
la sienne et ne peut en être en général séparée puisque, même
loin l’un de l’autre, ils travaillèrent l’un pour l’autre
et l’un avec l’autre (en tout cas durant la période qu’on dit
mexicaine) je crois que, à l’heure où une femme iranienne
musulmane vient de recevoir le Prix Nobel de la
Paix, il n’est pas vain de choisir aujourd’hui une tenante du
sexe qu’on disait faible mais qui, de jour en jour, apparaît
comme appartenant non au sexe fort mais à celui de l’égalité
entre tous les êtres humains dans l’exercice de leur profession
et de leur créativité.
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