Une photographie de Stéphane Popu

 Frida Kahlo 

et

 Diego Rivera


 

 

Frida et Diego Rivera

 par Lise Willar

 

 

 

Mots...dits

 

 

 

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Faisant partie du « comité prose » de notre site, j’ai lu de nombreuses nouvelles durant ces deux dernières années et je me souviens de cet auteur qui parlait d’une femme vêtue de violet, si j’ai bon souvenir, et qui était étendue voluptueusement sur son lit pour y fermer à jamais les yeux. A cette époque, cette image m’avait paru convenir parfaitement à Frida Kahlo. Je viens d’apprendre qu’une exposition des œuvres de celle-ci aura lieu dans le cadre de « Lille, capitale européenne 2004 de la culture. » C’est la raison pour laquelle je demande à mes amis lecteurs d’écouter un récit inclus en 1998 dans mon « Horizon 2003 » qui retrace, je l’ai déjà mentionné sans doute, les évènements qui ont retenu mon attention depuis vint ans :

« Après notre séjour familial à Chamonix, je suis allée à Lausanne avec mon fils et nous nous sommes arrêtés à Martigny, ville industrielle peu attrayante mais qui comporte un très beau fleuron, la Fondation Pierre Giannada, qui m’a fait penser à celle de Maeght (jardin et musée) n’était que la situation géographique de St Paul est beaucoup plus enchanteresse que celle de la petite cité helvétique. J’ai envie de parler des peintres exposés, Diego Rivera et Frida Kahlo, d’une part parce que ce couple d’artistes ne m’était pas familier mais aussi parce que le numéro exceptionnel de Télérama sur le Festival de Cannes mentionne l’exposition de Martigny et que l’article de Michel Daubert s’intitule « L'Ogre et l’Hirondelle. » Je me suis aperçue avec plaisir en le lisant que mes réactions spontanées vis-à-vis des deux oeuvres n’étaient pas très éloignées de celle d’un journaliste spécialisé. Quand Michel Daubert écrit « Frida, belle, rebelle et suppliciée (elle avait eu un terrible accident d’autobus en 1927 qui la mutila pour la vie) fascine et bouleverse », je suis complètement d’accord et je me suis dit personnellement à Martigny même qu’elle était peut-être et sans le savoir à l’époque où elle se mit à peindre une des meilleures représentantes du surréalisme. Alors quand je lis plus  loin qu’ « André Breton tenta vainement de rallier Frida Kahlo au surréalisme », je suis fière d’avoir réagi spontanément dans le sens de l’écrivain français, l’un des fondateurs du mouvement et sans doute son plus grand défenseur.

Pour ce qui est de Diego Rivera, je l’ai trouvé plus « classique », imprégné des oeuvres de peintres qu’il a côtoyés à Paris durant plus de deux décennies avant de retourner au Mexique au début des années vingt où il s’est plongé, après avoir rencontré celle que je me permets d’appeler sa muse, dans l’art précolombien. Frida Kahlo et son pays de naissance lui ont certainement permis de personnaliser ses fresques et sa peinture. Quand Michel Daubert l’appelle « Diego de Montparnasse », je suis une fois de plus d’accord et quand il écrit « ce n'est alors qu’un honnête et laborieux peintre de la modernité », j’applaudis. Le Diego Rivera de la seconde période, celui qui peint « à la gloire des damnés de la terre, des travailleurs asservis, des Indiens massacrés » est certainement celui que le Mexique révère comme son artiste le plus immense.

En tout cas,  je ne regrette pas une seconde d’avoir fait la connaissance de ce couple qui s’aima et se déchira et surtout de cette femme si fragile et si forte qui construisit sa légende étendue sur son lit[1] face à un miroir qui reflétait son image et lui permit de réaliser l’une de ses plus célèbres toiles « Diego (peint sur le front de l’artiste) et moi » en 1949. Les oeuvres de Martigny seront exposées à la Fondation Dina Vierny, Musée Maillol, à partir du 17 juin. Je souhaite y aller car les deux heures de Martigny me permirent seulement de faire connaissance avec les deux artistes. Il faut plus de temps pour s’imprégner d’une oeuvre, beaucoup plus de temps. »

Après avoir transcrit ces lignes, je suis allée chercher dans ma bibliothèque le catalogue de la Fondation Pierre Gianadda. Je me fais en effet une obligation, un plaisir plutôt, de n’avoir personnellement, outre les albums hérités de mes parents, que ceux des expositions visitées à Paris ou au hasard de mes voyages à travers le monde : J’aime l’idée de pouvoir chaque fois rattacher les peintures que je contemple à mes propres souvenirs de villes ou de musées. C’est justement le portrait de Frida Kahlo avec sur le front le portrait de Diego Rivera portant sur le front le célèbre « œil de la connaissance » qui figure sur la couverture du catalogue helvétique. Un des plus beaux portraits, le premier pourtant de l’artiste, est  l’« Autoportrait à la robe de velours » peint par Frida en 1926 et qui n’est pas encore dédié à Diego mais à son premier amour, Alejandro Gomez Arias. Elle y apparaît digne, discrète, forte et fragile à la fois avec sa main droite légèrement repliée sur son avant-bras gauche. Dire qu’il a été peint un an avant ce terrible accident qu’elle dut oublier très vite car elle devait gagner sa vie, son père ayant à faire face à de grosses difficultés financières ! Heureusement Diego était là, ce qui lui permit de peindre le « Double Portrait Frida et Diego » où elle se représente, minuscule dans une magnifique robe de cérémonie noire au-dessus de laquelle éclate le pourpre de son châle. Elle donne la main à son géant de mari et l’ensemble est si touchant que je deviendrais presque jalouse du bonheur qui éclate dans ses yeux noirs de jais ornés de l’accent circonflexe de ses sourcils aussi noirs que ses yeux.

Je pourrais parler de tous les tableaux de Frida. Certains sont assez réalistes, en particulier le « Souvenir d’une plaie ouverte » où elle apparaît assise, la chevelure ornée de fleurs et la jambe gauche montrant la blessure. Etrangement, le nom du tableau apparaît de chaque côté de sa chaise, à gauche « Recuerdo de la » (Souvenir de la), à droite « herida abierta » (plaie ouverte.) D’autres peintures la montre costumée en jeune garçon aux cheveux coupés. « Les Deux Frida » sont étranges : celle de gauche porte une longue robe blanche au col serré contre le cou, une moitié du cœur ouvert et montrant ses artères, l’autre en tenue de couleur bleue et jaune foncé, le cœur recouvert de sa seconde moitié mais relié au premier par un mince fil rouge. J’apprends que l’une des deux femmes pourrait être non elle-même mais sa sœur Christina qui était l’amie de Diego Rivera en même temps qu’elle-même. « Les deux Frida » serait un signe du dilemme qu’elle se pose quant à la décision à prendre.

Sa blessure lui cause souvent de grandes douleurs et au cours d’un de ses voyages à Paris après avoir exposé à New York et dans la capitale française, elle passe plusieurs semaines à l’hôpital et c’est en 1940 qu’elle rejoint Diego à San Francisco. Poursuivant  ma quête des tableaux, je n’arrive plus très bien à faire la part entre le réalisme, le figuratif, les symboles qui ont une large part dans toutes ces œuvres. J’en choisi une particulièrement attachée à ses symboles préférés : « L’étreinte amoureuse de l’univers, la Terre, Diego, moi et Monsieur Xolotl. » Frida, apparemment fille de la Terre et de l’Univers y enlace Diego nu comme un bébé et portant toujours sur le front l’œil de la connaissance. Je ne peux terminer cet examen trop rapide sans parler de la dernière œuvre de Frida : « Le Marxisme donnera la santé aux malades » peinte avant sa mort prochaine » peinte en 1954. Toute sa foi dans le marxisme s’exprime là, debout, fière et sérieuse, sans l’aide de ses béquilles placées en oblique auprès d’elle, l’œil de la connaissance sur l’une des deux mains géantes qui l’enveloppent, la tête aux cheveux et à la barbe blanche de Karl Marx à côté de la sienne. Frida Kahlo a exposé pour la première fois au Mexique en 1953 à la galerie de Lola Alvarez Bravo. Elle a rédigé ses invitations comme un billet :

     Avec amitié et amour 
     Nés du cœur
     J’ai le plaisir
     de vous inviter
     A ma modeste exposition.

 

Diego l’a installée dans son lit à colonne au milieu de la salle où elle est arrivée en ambulance car elle est très faible. C’est de ce lit qu’elle reçoit l’hommage de ses admirateurs. Quelques jours plus tard on l’ampute de sa jambe malade atteinte de gangrène. « Pourquoi aurais-je besoin de pieds quand j’ai des ailes pour voler » dit-elle et, pourtant, elle tenta plusieurs fois de se suicider après l’opération. Elle est décédée le 13 juillet 1954. Diego l’a trouvée dans son lit soulevant d’une main lasse, alourdie de bijoux, une pancarte sur laquelle s’envole la colombe de la paix et sur laquelle ont peut lire : « Avec joie j’attends le départ… et j’espère bien ne jamais revenir… »

Je m’arrête. Diego Rivera, ce sera pour une autre fois. Je suis trop émue par cette femme, un grand personnage qui n’a pas su, la bienheureuse, que « son » marxisme ne perdurerait pas mais que sa peinture, elle, deviendrait légendaire. Même si l’œuvre de son mari est sans doute aussi importante que la sienne et ne peut en être en général séparée puisque, même loin l’un de l’autre, ils travaillèrent l’un pour l’autre et l’un avec l’autre (en tout cas durant la période qu’on dit mexicaine) je crois que, à l’heure où une femme iranienne musulmane vient de recevoir le Prix Nobel de la Paix, il n’est pas vain de choisir aujourd’hui une tenante du sexe qu’on disait faible mais qui, de jour en jour, apparaît comme appartenant non au sexe fort mais à celui de l’égalité entre tous les êtres humains dans l’exercice de leur profession et de leur créativité.

 

 



[1] C’est sans doute cette image d’une femme étendue sur son lit qui m’a frappée quand j’ai lu le texte envoyé par une (ou un) auteur au comité prose. Je me suis même demandée en lisant si elle (ou il) n’avait pas tout simplement fait référence au peintre sans la nommer.