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Un de mes mots…dits s’intitulait « Harput et
Sidi Bou Saïd » : j’y parlais des légendes qui
entourent la naissance de la ville tunisienne dont l’une a trait
à Saint-Louis qui ne serait pas mort de la peste à Tunis mais
aurait survécu et, devenu soufi, serait l’ancêtre de Sidi Bou
Saïd. Hubert Haddad, dans « La double conversion d’Al-Mostancir »
a fait (je l’ai cru tout d’abord) de la légende le thème de
son livre qui nous plonge dans le monde des croisades et de cette épidémie
terrible qui terrassa les armées chrétiennes après leurs défaites
en Ifriqiya. Saint-Louis est étendu sur une croix de cendres. Il se
remémore toute sa vie et se prépare à mourir. Sous la même tente
que lui est un pâtre du nom de Saïd qui, lui, a rejoint le paradis
d’Allah. Le roi sait que l’homme était son parfait sosie. Il se
relève de son lit de cendres, échange les costumes et part avec la
chèvre de l’homme qui était venu pour réclamer l’argent dû
par les chrétiens qui avait décimé son troupeau.
C’est le corps du berger qui reviendra dormir en
France et le roi devenu Saïd peut poursuivre son chemin sans que
personne ne le remarque. Il boit du lait de la chèvre devenue
sienne, est recueilli par une vieille femme, Baya, qui soigne ses
plaies, le réconforte et lui permet de repartir. La soldatesque
d’Al-Mostancir, le seigneur de Tunis, reconnaît en lui un
franj, l’arrête et le jette dans une fosse profonde où des
centaines d’hommes sont enchaînés, couverts de pustules et
entrain de mourir de la peste. L’un d’entre eux, ben Rachi (du
nom de son maître), un juif né à Troyes, lui parle de Louis IX,
ce roi qu’on disait saint alors qu’il haïssait les juifs, les
mit dans des ghettos, et, premier du genre, leur fit porter la croix
jaune infâmante et les menaça d’expulsion s’ils ne se
convertissaient pas à la vraie religion. Par miracle, Saïd est tiré
de ce cul de basse-fosse et lâché dans la nature.
Un moment aveuglé par des croûtes qui l’empêche
de voir son chemin, heureux d’être un pauvre parmi les pauvres,
il rencontre auprès d’une fontaine une femme, entrouvre les paupières
et, sa vue recouvrée, considère cette merveilleuse apparition,
Nizam la Sarrazine : revêtue d’une tunique de soie, un ruban
d’or au front, elle l’entraîne en un lieu inconnu, lui apprend
qu’elle est sa femme cachée, celle qui va le sauver, lui donner
en même temps que l’amour qu’il n’attendait plus, toute la
connaissance du monde. Sous
le doigt de l’amante, l’arabe, le latin ou l’hébreu et même
le persan et le copte ont bien moins de secrets que les écritures
gravées variablement sur un pubis grave ou un mamelon.
Saïd apprend sous la conduite de son amante
l’essentiel des livres : il découvre les êtres célestes,
le concept de l’universel, l’idée platonicienne et la structure
des mathématiques. Il apprend Averroès et lit une traduction
d’Aristote par un disciple juif de Plotin,
il déchiffre la
falsafa, les commentaires de Platon, la cosmologie
d’ibn Sina, les doctrinaires persans, la gnose alexandrine réinterprétée
par les juifs andalous qui
voudraient donner un sens absolu aux premières lettres du Coran,
les commentaires du Talmud de Babylone, un traité en arabe de Moïse,
fils du maître et juge Maïmon le Sefaradi, l’Ecclésiaste…
et il fait l’amour à sa belle, danse au son du luth et décide
enfin de partir vers un nouveau destin.
Redevenu Saïd, il est blessé par les jets de pierre
de villageois mais l’un d’entre eux reconnaît en lui un saint
homme musulman qu’on croyait mort et enterré dans un marabout :
Par
Muhammad le loué ! S’il n’est pas une peinture du diable,
c’est Sidi Abou Saïd lui-même dans sa chair et ses os.
Le nouveau saint homme prêche, fait les cinq prières rituelles et
continue son chemin vers Tunis, la ville que Nizam lui a décrite
comme l’une des plus belles du monde où chrétiens, juifs et
musulmans vivent en harmonie. Chacun veut le rencontrer, attend de
lui l’imposition
du sourire. Al-Mostancir
le fait chercher, l’accueille dans son palais avec tous les
honneurs dus à un saint homme dans ce palais où il reçoit les
maîtres exilés, les théosophes, les hérésiarques, tous les
copistes venus de Bagdad, d’Alexandrie et même de l’Inde.
Il veut lui offrir un alezan pour repartir et une bourse d’or mais
Saïd préfère poursuivre son chemin sur une mule. Il se dirige
vers Jérusalem, la ville sainte des juifs, des chrétiens et des
musulmans.
C’est alors qu’il est rejoint par Ponce, son fidèle
serviteur, qui sait tout de lui, de ce qu’il est devenu depuis
qu’il s’est relevé de son lit de cendres. Saïd lui répond :
Il n’y a de Dieu qu’Allah et Muhammad est
son prophète ! Ponce affirme pourtant qu’il
n’est pas Saïd mais le roi Louis, fils de Blanche de Castille. Il
lui redit sa jeunesse, ses croisades, ses vaisseaux armés, ses
batailles quand il brandissait l’enseigne de Saint-Denis sous les
flèches sarrasines…Il lui rappelle Saint-Jean d’Acre quand il
pourfendait les infidèles juifs, bougres ou musulma ns. Rejoints
par des nomades aux galops, Ponce défend celui qu’il sait être
son maître et meurt dans ses bras.
Saïd est redevenu Louis. Comme s’arrachant d’une eau noire, il
redresse la nuque pour recouvrer son souffle. Il se
retrouve près de la fontaine où il rencontra Nizam. Elle est
revenue et il n’a pas la force de s’écarter. Un
parfum de jasmin ou d’aubépine l’étourdit jusqu’au vertige. Louis
ne sait plus si elle est sa maîtresse ou sa mère qui effleure sa joue d’une main gentille. Il
ne sait plus qui il est, il ne retrouve plus ses marques, Gabriel,
Marie, reine du Salut. Il appelle : Mère, mère, lumière sans fin, ne m’abandonne pas si vite au néant !
Je dois dire que cette dernière vision de Louis ne me
sied pas. Je suis perplexe. Hubbert Haddad n’a pas satisfait ma
soif d’en savoir plus. Saïd redevenu Louis n’est jamais dans
son livre devenu un maître soufi, il n’est pas arrivé jusqu’à
cette ville dont l’auteur parle dans sa quatrième de couverture
car je n’ai pas appris si la colline blanche où Nizam le
recueillit était la célèbre ville maraboutique dont une légende
dit qu’il fut le fondateur. Tout ce qu’a raconté l’auteur est
une légende en soi mais peu crédible. Seuls le juif de Troyes et
Ponce savent la vérité sur ce roi que je n’aimais pas beaucoup,
que je ne croyais pas saint pour ses zones d’ombre et sa détestation
des juifs et des musulmans.
En fait Hubert Haddad est à mon avis un amoureux des
mots qu’il manie selon ce qui doit être du français médiéval.
Il est certainement acquis à l’œcuménisme car on comprend
qu’il admire les trois religions révélées. Pour cette raison,
je me trouve en accord avec lui. Oui, mais si la forme est une chose
importante et si j’aime les mots à ma façon, j’attends aussi,
quand on me conte une histoire, qu’elle s’achève comme on me
l’a promis. Je passe sur le fait que Nizam la Sarrasine, enamourée
comme elle l’était, n’a pas vu que son merveilleux amant n’était
pas circoncis, ce qui lui interdisait toute étreinte charnelle.
Comme elle se confond avec sa femme ou sa mère à tel point qu’on
ne sait plus qui elle est vraiment, j’accepte qu’elle se soit
unie à un chrétien. Mais je persiste, l’auteur ne m’a pas
expliqué le devenir du roi, ne m’a pas raconté la belle histoire
de cet homme qui rencontra de jeunes soufis, se lia d’amitié avec
eux et devint lui-même un maître soufi, l’ancêtre de Sidi Bou
Saïd. Je préfère me souvenir du livre merveilleux que me confia
mon amie Elodia qui, elle, vit bien sur la colline enchantée qui
surplombe la mer.
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