Une photographie de Stéphane Popu


La double conversion d’Al-Mostancir[1]

d’Hubert Haddad[2]

 

 par Lise Willar

Mots...dits

 

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Un de mes mots…dits s’intitulait « Harput et Sidi Bou Saïd » : j’y parlais des légendes qui entourent la naissance de la ville tunisienne dont l’une a trait à Saint-Louis qui ne serait pas mort de la peste à Tunis mais aurait survécu et, devenu soufi, serait l’ancêtre de Sidi Bou Saïd. Hubert Haddad, dans « La double conversion d’Al-Mostancir » a fait (je l’ai cru tout d’abord) de la légende le thème de son livre qui nous plonge dans le monde des croisades et de cette épidémie terrible qui terrassa les armées chrétiennes après leurs défaites en Ifriqiya. Saint-Louis est étendu sur une croix de cendres. Il se remémore toute sa vie et se prépare à mourir. Sous la même tente que lui est un pâtre du nom de Saïd qui, lui, a rejoint le paradis d’Allah. Le roi sait que l’homme était son parfait sosie. Il se relève de son lit de cendres, échange les costumes et part avec la chèvre de l’homme qui était venu pour réclamer l’argent dû par les chrétiens qui avait décimé son troupeau.

C’est le corps du berger qui reviendra dormir en France et le roi devenu Saïd peut poursuivre son chemin sans que personne ne le remarque. Il boit du lait de la chèvre devenue sienne, est recueilli par une vieille femme, Baya, qui soigne ses plaies, le réconforte et lui permet de repartir. La soldatesque d’Al-Mostancir, le seigneur de Tunis, reconnaît en lui un franj, l’arrête et le jette dans une fosse profonde où des centaines d’hommes sont enchaînés, couverts de pustules et entrain de mourir de la peste. L’un d’entre eux, ben Rachi (du nom de son maître), un juif né à Troyes, lui parle de Louis IX, ce roi qu’on disait saint alors qu’il haïssait les juifs, les mit dans des ghettos, et, premier du genre, leur fit porter la croix jaune infâmante et les menaça d’expulsion s’ils ne se convertissaient pas à la vraie religion. Par miracle, Saïd est tiré de ce cul de basse-fosse et lâché dans la nature.

Un moment aveuglé par des croûtes qui l’empêche de voir son chemin, heureux d’être un pauvre parmi les pauvres, il rencontre auprès d’une fontaine une femme, entrouvre les paupières et, sa vue recouvrée, considère cette merveilleuse apparition, Nizam la Sarrazine : revêtue d’une tunique de soie, un ruban d’or au front, elle l’entraîne en un lieu inconnu, lui apprend qu’elle est sa femme cachée, celle qui va le sauver, lui donner en même temps que l’amour qu’il n’attendait plus, toute la connaissance du monde. Sous le doigt de l’amante, l’arabe, le latin ou l’hébreu et même le persan et le copte ont bien moins de secrets que les écritures gravées variablement sur un pubis grave ou un mamelon.

Saïd apprend sous la conduite de son amante l’essentiel des livres : il découvre les êtres célestes, le concept de l’universel, l’idée platonicienne et la structure des mathématiques. Il apprend Averroès et lit une traduction d’Aristote par un disciple juif de Plotin[3], il déchiffre la falsafa, les commentaires de Platon, la cosmologie d’ibn Sina, les doctrinaires persans, la gnose alexandrine réinterprétée par les juifs andalous qui voudraient donner un sens absolu aux premières lettres du Coran, les commentaires du Talmud de Babylone, un traité en arabe de Moïse, fils du maître et juge Maïmon le Sefaradi, l’Ecclésiaste… et il fait l’amour à sa belle, danse au son du luth et décide enfin de partir vers un nouveau destin.

Redevenu Saïd, il est blessé par les jets de pierre de villageois mais l’un d’entre eux reconnaît en lui un saint homme musulman qu’on croyait mort et enterré dans un marabout : Par Muhammad le loué ! S’il n’est pas une peinture du diable, c’est Sidi Abou Saïd lui-même dans sa chair et ses os. Le nouveau saint homme prêche, fait les cinq prières rituelles et continue son chemin vers Tunis, la ville que Nizam lui a décrite comme l’une des plus belles du monde où chrétiens, juifs et musulmans vivent en harmonie. Chacun veut le rencontrer, attend de lui l’imposition du sourire.  Al-Mostancir le fait chercher, l’accueille dans son palais avec tous les honneurs dus à un saint homme dans ce palais où il reçoit les maîtres exilés, les théosophes, les hérésiarques, tous les copistes venus de Bagdad, d’Alexandrie et même de l’Inde. Il veut lui offrir un alezan pour repartir et une bourse d’or mais Saïd préfère poursuivre son chemin sur une mule. Il se dirige vers Jérusalem, la ville sainte des juifs, des chrétiens et des musulmans.

C’est alors qu’il est rejoint par Ponce, son fidèle serviteur, qui sait tout de lui, de ce qu’il est devenu depuis qu’il s’est relevé de son lit de cendres. Saïd lui répond : Il n’y a de Dieu qu’Allah et Muhammad est son prophète ! Ponce affirme pourtant qu’il n’est pas Saïd mais le roi Louis, fils de Blanche de Castille. Il lui redit sa jeunesse, ses croisades, ses vaisseaux armés, ses batailles quand il brandissait l’enseigne de Saint-Denis sous les flèches sarrasines…Il lui rappelle Saint-Jean d’Acre quand il pourfendait les infidèles juifs, bougres ou musulma         ns. Rejoints par des nomades aux galops, Ponce défend celui qu’il sait être son maître et meurt dans ses bras.

Saïd est redevenu Louis. Comme s’arrachant d’une eau noire, il redresse la nuque pour recouvrer son souffle. Il se retrouve près de la fontaine où il rencontra Nizam. Elle est revenue et il n’a pas la force de s’écarter. Un parfum de jasmin ou d’aubépine l’étourdit jusqu’au vertige. Louis ne sait plus si elle est sa maîtresse ou sa mère qui effleure sa joue d’une main gentille. Il ne sait plus qui il est, il ne retrouve plus ses marques, Gabriel, Marie, reine du Salut. Il appelle : Mère, mère, lumière sans fin, ne m’abandonne pas si vite au néant !

Je dois dire que cette dernière vision de Louis ne me sied pas. Je suis perplexe. Hubbert Haddad n’a pas satisfait ma soif d’en savoir plus. Saïd redevenu Louis n’est jamais dans son livre devenu un maître soufi, il n’est pas arrivé jusqu’à cette ville dont l’auteur parle dans sa quatrième de couverture car je n’ai pas appris si la colline blanche où Nizam le recueillit était la célèbre ville maraboutique dont une légende dit qu’il fut le fondateur. Tout ce qu’a raconté l’auteur est une légende en soi mais peu crédible. Seuls le juif de Troyes et Ponce savent la vérité sur ce roi que je n’aimais pas beaucoup, que je ne croyais pas saint pour ses zones d’ombre et sa détestation des juifs et des musulmans.

En fait Hubert Haddad est à mon avis un amoureux des mots qu’il manie selon ce qui doit être du français médiéval. Il est certainement acquis à l’œcuménisme car on comprend qu’il admire les trois religions révélées. Pour cette raison, je me trouve en accord avec lui. Oui, mais si la forme est une chose importante et si j’aime les mots à ma façon, j’attends aussi, quand on me conte une histoire, qu’elle s’achève comme on me l’a promis. Je passe sur le fait que Nizam la Sarrasine, enamourée comme elle l’était, n’a pas vu que son merveilleux amant n’était pas circoncis, ce qui lui interdisait toute étreinte charnelle. Comme elle se confond avec sa femme ou sa mère à tel point qu’on ne sait plus qui elle est vraiment, j’accepte qu’elle se soit unie à un chrétien. Mais je persiste, l’auteur ne m’a pas expliqué le devenir du roi, ne m’a pas raconté la belle histoire de cet homme qui rencontra de jeunes soufis, se lia d’amitié avec eux et devint lui-même un maître soufi, l’ancêtre de Sidi Bou Saïd. Je préfère me souvenir du livre merveilleux que me confia mon amie Elodia qui, elle, vit bien sur la colline enchantée qui surplombe la mer.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



[1] Yusuf II El-Mostansir appartient à la dynastie des Almohades. Il a été calife d’Afrique du Nord et d’Espagne de 1213 à 1224.

 

 

[2] Hubert Haddad est né en Tunisie en 1947. Ses parents s’installent à Paris au début des années cinquante. Etudes de lettres. Il publie à 20 ans son premier recueil de poèmes. Fonde une revue littéraire, Le Point d’être, où sont publiés des inédits d’Artaud, de Rodanski, Charles Duits, Michel Fardoulis-Lagrange. Son premier roman publié, Un rêve de glace, paraît en 1974 aux éditions Albin Michel. Une cinquantaine de livres suivront, romans, essais, nouvelles et pièces de théâtre. Mais c’est à la poésie, source de l’écriture, qu’il revient toujours. Nomade de la littérature, se laissant porter là où son imagination le pousse, sa langue est riche, puissante, imagée, exigeante. L’essentiel aujourd’hui, c’est de bouleverser le regard. Bouleverser est peut-être le maître mot d’Hubert Haddad, un écrivain rare qui tend les bras vers des chimères et s’empare violemment de la vie. Parmi ses derniers ouvrages parus : Le Cimetièrre des poètes (Le Rocher), La Double Conversion d’Al-Mostancir (Fayard), Le Ventriloque amoureux ( Zulma, à paraître en janvier 2003).

 

 

[3] La philosophie de Plotin se fonde sur une nouvelle lecture des œuvres de Platon et en particulier ce dialogue difficile qu’est « la Parménide. » Plotin est considéré comme le philosophe le plus important du néoplatonisme, courant philosophique dans lequel se classent aussi Porphyre, son disciple Jamblique et Proclos. C’est à partir de cette étude que Louis-Saïd aurait pu aller au soufisme mais Hubert Haddad cite sans aller plus loin.