Si l’intégrisme musulman fait la « une » des journaux, les
activités de la droite chrétienne s’effectuent souvent dans
l'ombre, comme en témoigne la troublante ascension de l'Opus Dei.
Milice religieuse au comportement de secte, héritière d'un
anticommunisme militant, puissance à la fois économique et
politique, l’OEuvre exerce une influence multiforme sur l'Église,
mais aussi sur les pouvoirs temporels, qu’elle cherche à
infiltrer. On retrouve ses proches jusque dans le gouvernement de
M. Alain Juppé. Mais cette garde blanche du Vatican, très liée
au pape Jean Paul II dont elle a permis l’élection, suscite
aussi des résistances. Au nom de leur foi, bien des chrétiens
rejettent la « dictature spirituelle » de l’OEuvre et
craignent que cette « arme du pape » ne soit à double tranchant
et ne se retourne un jour contre
François Normand
Le
pape a « nominé » le dimanche 28 septembre trente et
un nouveaux cardinaux qui seront « créés » à
l’occasion du neuvième Consistoire qui se tiendra à Rome le 21
octobre prochain. A
cette date, cent trente-cinq cardinaux disposeront du droit de
vote, un chiffre jamais atteint puisque le « plafond »
fixé par Paul VI en 1975 et confirmé par Jean-Paul II lui-même
en 1996 et toujours en cours pour le collège électoral, était
de cent vingt votants. En nommant cardinaux des prélats
originaires du Soudan, Ghana, Nigeria, Viêt-nam, Guatemala, Brésil
ou Inde, le saint-père a également accru la possibilité que son
successeur ne soit pas européen. Si ces derniers représentent
environ 50 % du sacré collège (l’ensemble des cardinaux), ils
sont nombreux à ne pas souhaiter un retour à une papauté
italienne.
Ces
nominations, dans l’état de santé actuel de Jean-Paul II
apparaissent comme la première étape de sa succession, la deuxième
étape du processus de succession pouvant être un remaniement à
la tête de la curie romaine (l’appareil gouvernemental de
l’Eglise catholique), dont l’influence grandit avec la maladie
du pape.
Si
je parle de ces nominations, c’est que j’ai ouï dire par
quelqu’un de « bien informé » dont je ne me
rappelle plus le nom que sur les trente et un cardinaux, une
vingtaine dont les titulaires sont originaires d’Europe comme du
continent américain, africain ou extrême oriental,
appartiendrait à l’Opus Dei, ce tout-puissant lobby qui essaie
de contrôler toutes les élites de la terre…
Je
me suis posée de nombreuses questions sur cette société depuis
la canonisation de son créateur, le Père Escriva de Balaguer
(1902-1975) par le pape Jean-Paul II, dimanche 6 octobre 2002,
vingt sept ans après sa mort et pour un miracle que certains
scientifiques réfutent : la guérison miraculeuse d’une
grave maladie professionnelle (la radiodermite chronique) dont était
atteint le docteur Manuel Nevado Rey et qui a disparu en novembre
1992, à la suite du recours à l’intercession du bienheureux
Josémaria Escriva. Le 20 Décembre 2001, Jean Paul II avait
approuvé le décret de la Congrégation pour les Causes des
saints concernant un miracle du bienheureux Josemaria Escriva qui
a ouvert les portes à la canonisation.
Je me permets d’ouvrir ici une parenthèse au sujet de la radiodermite à
laquelle j’ai été directement confrontée autrefois :
elle existait surtout chez les médecins qui faisaient trop de
« radioscopies », un procédé qui n’existe plus en
France depuis près de cinquante ans et surtout depuis la découverte
du scanner. Mon mari était radiologiste, assistant à l’hôpital
Necker et il partageait avec un confrère son cabinet privé. Je
me souviens qu’à l’époque où je me suis mariée (1948), il
se protégeait encore des rayons X avec un tablier, des gants et
un écran de plomb quand il utilisait cette méthode (le moins
souvent possible), lui préférant déjà la radiographie. Il
avait alors un assistant que j’ai bien connu car nos deux
familles, enfants compris, sympathisaient. Originaire de Tunisie,
il avait pratiqué à l’hôpital près de cent radioscopies par
jour sans se protéger convenablement et il est mort des séquelles
d’une radiodermite dans les années 60. J’ajoute que mon mari,
quand il est devenu radiothérapeute, utilisait encore le radium
pour soigner les tumeurs. Ma propre tante (à laquelle on avait
refusé un lit à Villejuif,
une preuve de la gravité de sa tumeur jugée incurable) a été
guérie de son cancer des grandes lèvres mais brûlée par le
radium en dépit des soins pris pour la protéger. Là encore je
me souviens de la boîte en plomb que mon mari allait chercher
puis rendre à l’Institut Pasteur. Les bords de la boîte
mesuraient 20 cms de largeur afin que les quelques grammes de
radium nécessaires au traitement n’irradient pas la personne
qui la transportait. Si le Dr Rey a été guéri aussi tard que
1992, je ne peux croire qu’il ait pu faire, même jeune médecin, des
radioscopies sans protection ou qu’il ait transporté du radium.
Je rappelle ici que la radiodermite est l’ensemble des lésions
cutanées provoquées par des rayons ionisants. Je peux également
rapporter une phrase que j’ai trouvée sur un « Journal de
Radiologie » : « Cette pathologie touchait
essentiellement les radiologues. La radiothérapie, actuellement,
utilise non seulement des doses réduites de rayonnement mais
conjointement celles-ci s’effectuent sur des surfaces
d’application réduites », ce qui confirme mes propres
souvenirs.
Cette parenthèse nécessaire sans doute pour « mettre les choses
à plat », je peux dire maintenant que les réponses (qui
n’abordent pas le sujet du miracle) aux questions dont j’ai
parlé au début de ce texte, je les ai trouvées en partie dans
une émission de Canal+, « 90 minutes », Lundi 6
Octobre : « L’Opus Dei et les dérives sectaires de
ce lobby catholique. » Je résume ici ce que j’ai pu en
retenir : Après avoir revu l’image du pape canonisant le Père
Balaguer, nous sommes très vite passés à deux familles dont les
filles ont été contraintes d’adhérer au mouvement. Monsieur
et Madame Tissier recherchait pour leur fille qui terminait sa
troisième une école professionnelle. On leur a indiqué
l’Internat de Dornon qui jouxte le château de Couvrel, dans
l’Aisne, en précisant
que c’était une école catholique mais sans obligations
religieuses pour les élèves. Six mois environ après son entrée,
leur fille Catherine a été convoquée chez la directrice de
l’internat qui lui a révélé que toute la propriété
appartenait à l’Opus Dei, lui a succinctement expliqué
l’orientation de cette œuvre et l’a engagée à y entrer sans
plus attendre. A cet effet, la directrice lui a remis une « jarretelle
de chasteté » qu’elle devait porter au-dessus du genou,
pointes contre la peau, tous les jours sauf les dimanches et les
jours de fête. De cette façon, la jeune fille comprendrait ce
qu’est la mortification et la douleur glorifiée ! Elle
devait d’autre part assister tous les jours à une messe de
plusieurs heures.
Quand
elle fit part à ses parents de ce qui venait de lui arriver, ils
ont immédiatement pensé que l’Opus Dei était une secte et ont
envoyé une lettre aux autorités ecclésiastiques qu’ils
jugeaient compétentes et au Vatican pour avoir des précisions à
ce sujet. Voici la réponse sibylline qu’ils reçurent du
Vatican : « Si c’est une oeuvre des hommes, elle
disparaîtra, si c’est une œuvre de Dieu, vous n’y pouvez
rien ! » Catherine était entre-temps retournée à
l’école. Elle a passé dix ans de sa vie aux ordres de l’Opus
Dei contre la volonté de ses parents, travaillant comme une
forcenée, payée au
SMIG par un chèque qu’elle ne pouvait encaisser et ne mangeant
pas à sa faim. C’est quand elle eut maigri de vingt kilos
qu’elle s’évada et put rentrer (cinquante francs en poche)
chez ses parents qui l’accueillirent avec amour et chaleur. Elle
a porté plainte contre l’œuvre au Tribunal de Grande Instance
de Paris et a obtenu qu’on lui rembourse un an de salaire.
Des
journalistes ont profité d’une journée « porte ouverte »
pour visiter l’école professionnelle de Catherine.
A l’entrée on peut voir un portrait en pied de Balaguer.
Les élèves en uniformes disent qu’elles sont bien traitées et
ne subissent aucune contraint religieuse. Dans la chapelle trône
un nouveau portrait de Balaguer. Tout serait allé pour le mieux
si on n’avait prié les visiteurs à la sortie de rendre le film
qu’ils venaient de tourner…
Nelly
Peugnet est un autre exemple du parcours précédent. Elle a fugué,
s’est cachée à la Gare du Nord mais n’a pas eu assez
d’argent pour rentrer à la maison. Elle est donc rentrée à
l’école, a subi quinze jours de pression, a craqué puis
« tout » est rentré dans l’ordre. Ses parents nous
ont avoué en pleurant qu’ils n’avaient plus jamais eu de
nouvelles de leur fille.
Après
ces réflexions de parents, l’abbé Jacques Trousselard de
l’Evêché de Soissons - ennemi des sectes – a été interviewé :
Il a rencontré plus de deux cents familles françaises qui lui
ont révélé les dérives sectaires, l’engagement de mineures
à l’insu de leurs parents, leur enfermement. Il a constitué
des archives énormes et a montré une preuve écrite qu’il
tenait d’une jeune fille qu’il a rencontrée après sa sortie
de l’œuvre : avant d’avoir pu échapper à l’emprise
du Père Balaguer, elle s’est vue traité par l’homme de
putain et de cochonne avec la promesse qu’il parlerait d’elle
à toute la presse mondiale et qu’elle ne pourrait plus jamais
trouver de travail.
Il
fut question ensuite des positions politiques de Balaguer. Le Père
Vladimir Selzmann, un Anglais proche du nouveau saint avant de
quitter l’Opus Dei pour se réfugier en Angleterre a fait des
remarques encore plus dures que celles du Français parce qu’il
a mis le doigt sur le passé politique de Balaguer mais
en ne citant que des idées ou des phrases émises en sa présence telles
que : « Le mal, ce sont les Républicains et les athées, le
bien c’est Franco et les catholiques. » Le Père Selzmann
a dit que Hitler était le héros (il est même allé jusqu’à
dire « le sauveur ») du président de l’œuvre qui a
pleinement approuvé le départ des « brigades jaunes »
(soldats espagnols) pour le front de l’Est à l’époque où
les Allemands pilonnaient Stalingrad. Balaguer aurait même dit
après la guerre : « Six millions de Juifs ? Il
aurait pu s’en tenir à trois millions ! »
L’émission
de Canal+ passa ensuite à Rome où « l’Athénée de la
Sainte Croix » appartient à l’Opus dei mais dépend du
Vatican. On y forme les futurs prêtres et la mortification
quotidienne est de rigueur. Puis on nous parla d’un bibliothécaire
de Hanovre : C’est lui qui a dit que l’œuvre voulait
contrôler toute l’élite de la terre. En Espagne l’Université
la plus moderne et la plus cotée est celle de Navarre à
Pampelune. Elle compte des facultés de pharmacie, de médecine,
de philosophie, de littérature et même une école de journalisme
dans laquelle on veut former des étudiants d’une moralité à
toute épreuve, vertueux en somme qui, une fois leurs études
achevées, feront partie des médias les plus importants du pays :
El Mundo - El Pais - L’Expansion - la direction de la TVE (télévision)
et de la radio espagnoles.
Le
Père Vladimir Feldzmann est revenu à l’écran pour affirmer
que les membres de l’Opus Dei doivent devenir amis avec toutes
les personnalités importantes de l’Univers. A Louvain, en
Belgique, le Président Gabriel Ringlet, a fermé deux ailes du bâtiment
qui étaient contrôlées par l’œuvre. A Paris, les membres y
sont nombreux : 7 rue Dufresnoy, les clubs Fennec, Garuel…
Quelqu’un a cité l’entreprise Bouygue qui lui apporterait une
aide financière importante, l’institut Locarne, Alain Blond, Président
de la plus grosse entreprise agro-alimentaire française et même
Patrick Lelay de TF1. En Allemagne, le Président de la Deutsche
Bank en ferait partie : il prône la dictature mondiale des
Etats-Unis sur le monde afin d’éviter une guerre totale avec
les terroristes. L’Opus Dei essaie d’obtenir des fonds de la
Commission Européenne. Le président de la société ACTEC
s’occupe d’œuvres en Extrême-Orient qui semblent dépendre
de l’Opus Dei mais lui-même se défend d’en être. Un
professeur de Louvain a démissionné de l’œuvre parce qu’il
a fait partie d’ACTEC et a pu constater les manœuvres de cette
société.
Argent,
influence et pouvoir, telle est la devise de l’Opus Dei
qu’elle espère pouvoir exercer dans tous les siècles à venir.
En conclusion, je voudrais dire qu’il est possible de se
procurer des centaines de livres en faveur ou non de l’œuvre.
Je pourrais ajouter que j’ai même trouvé des documents dont
les auteurs n’avaient pas une seconde de doute quant aux liens
qui unissent le Saint Père et l’Opus Dei mais j’ai décidé
de m’en tenir à une émission que j’ai trouvée passionnante,
instructive et tout de même terrifiante.