Une photographie de Stéphane Popu


Edward Saïd

 


 par Lise Willar

Mots...dits

 

Sommaire des Mots...dits

   

 

Remember the solidarity shown to Palestine here and everywhere... and remember also that there is a cause to which many people have committed themselves, difficulties and terrible obstacles notwithstanding. Why ? Because it is a just cause, a noble ideal, a moral quest for equality and human rights.  Prof. Edward W. Said (1935-2003)

Rappelez-vous la solidarité montrée partout à la Palestine ici et partout… et souvenez-vous aussi qu’il existe une cause à laquelle se sont dédiés de nombreuses personnes, malgré des difficultés et de terribles obstacles. Pourquoi ? Parce que c’est une cause juste, un idéal noble, une recherche morale pour l’égalité et le droit des hommes. Prof. Edward Saïd (1935-2003.)

 

L’écrivain Edward Saïd est décédé à New York le 25 Septembre à New York des suites d’une leucémie chronique diagnostiquée en 1992. Il était né à Talbieh, Jérusalem, le 1er novembre 1935 d’une mère palestinienne protestante de famille aisée et d’un riche Palestinien chrétien nationalisé américain. Musicologue éminent, il enseignait la littérature anglaise et comparée à Columbia. Il est entré en 1977(alors qu’il était américain mais avait vraisemblablement conservé sa nationalité palestinienne) au Conseil National Palestinien (CNP) et tenté de persuader la direction de l’OLP de l’importance de la diaspora palestinienne.

 Toutes ces informations, je ne les connaissais pas quand j’ai pris une émission en cours dans l’après-midi du 26 ou 27 septembre : j’ai écouté durant près d’une heure et demie (sans savoir de quel écrivain il s’agissait, ne sachant même pas qu’il était décédé puisqu’il s’agissait d’une interview qui devait remonter à quelques années. Je dois dire que j’ai tout d’abord pensé qu’il était français car il parlait notre langue sans aucun accent.)

Après une heure d’écoute, j’ai compris qu’il était né à Jérusalem, qu’il avait vécu au Caire et en Angleterre avant que sa famille n’émigre définitivement aux Etats-Unis. Il avait fréquenté dans tous les pays où il séjournait les meilleures écoles privées puis avait été admis dans une grande université américaine (Harvard je crois) où il avait terminé des études littéraires et de musicologie, trouvant les premières d’autant plus faciles à assimiler qu’il avait un solide bagage académique derrière lui. C’est quand la personne qui l’interviewait l’a appelé par son nom que j’ai appris son nom : Edward Saïd. Tant qu’il n’a parlé que de sa vie collégienne et universitaire, de ses tribulations de Jérusalem aux Etats-Unis, j’étais intéressée mais quand il a commencé à évoquer ses retours annuels pour les vacances en Palestine à Jérusalem, j’ai commencé à le trouver très antipathique. Il a parlé de l’expulsion des Palestiniens par « le juif », le mot « israélien » étant apparemment pour lui une aberration. Je ne pus écouter plus longtemps, le personnage m’ayant surpris par ses connaissances mais m’accablant par ses positions agressives. De retour chez moi je voulus bien sûr en apprendre plus sur l’homme dont je ne connaissais pas l’œuvre littéraire et, à mon habitude, je suis allée sur le web où j’ai recueilli les informations que je donne au début de ces lignes. Quand mon fils est venu dîner, il m’a apporté « un Hommage à Edward Saïd » qu’avait trouvé ma belle-fille dans Le Nouvel Observateur :

 

                     Edward Saïd : le musicien de la pensée par Dominique Eddé (1)

L’œuvre d'Edward Saïd aura atteint un tel degré de puissance et de fluidité, une telle capacité de vitesse et de maîtrise - irrésistible et redoutable mélange qui ne cessera de faire le bonheur de ses adeptes et le cauchemar de ses détracteurs – qu’elle survivra à la mort de son auteur, comme une symphonie survit en silence à sa dernière note car cet homme que la part saine du monde arabe appelle : « notre fierté, notre géant » ne fut pas seulement un penseur, doté d’une intelligence et d’une culture hors du commun, ce fut aussi un musicien de la pensée. Qu’il se soit agi d'aborder un conflit politique, un vers de Dante ou un roman de Joyce, il cherchait partout le mouvement plutôt que le sens arrêté, guettant avec ferveur la polyphonie, la dissonance, la répétition, l’intention visible, invisible, décalée. Venait tou­jours un moment où les choses et les mots livraient, sous la plume de Saïd, une part de leur destin à l’univers sans mots et sans images de la musique. De là naissait le vent qui circulait dans les mailles possessives et serrées de sa prose. De là s’élevait sa voix (il fut l’un des plus grands orateurs du vingtième siècle), de là son pas qui emboîtait celui de ses frères qui s’appelaient Vico, Auerbach ou Spitzer. Alors on me dira : « Oui mais Said, c’était aussi, c’était sur­tout le Palestinien intransigeant, le pourfendeur des accords d’Oslo, celui qui en demandait trop, qui en voulait trop, celui qui... ne voulait pas la paix. » Non, non et non, nous autres qui l’avons lu et relu de près, nous qui savons qu’il fut le pion­nier de la tombée des murs entre Israéliens et Palestiniens, nous qui connaissons sa détestation des frontières et des iden­tités pures, son peu de goût pour le nationalisme et son constant souci de mettre les Arabes en garde contre la tentation de la haine, nous ne laisserons pas dire qu’il en deman­dait trop. Il réclamait ce sur quoi se fonde la durée d’une paix. Il réclamait le droit, le respect et cette tranche minimale de justice à partir de laquelle le peuple palestinien aurait pu (pourrait) entamer le deuil nécessaire de son ancien territoire, de son bien perdu, en un sens le deuil de la justice. Que dit d’autre le grand, le courageux Avraham Burg ? Un dernier mot. Une question simple que Saïd ne cessa lui-même de se poser, mais en vain. Pour quelles raisons conscientes ou inconscientes l’édition française a-t-elle boudé son œuvre vingt ans durant (de 1980 à la fin des an­nées 1990) ? Pourquoi sa pensée, répandue dans le monde entier, enseignée dans les universités, traduite en plus de trente-cinq langues, ne s’est-elle heurtée qu’ici, en France, à un mur de refus expéditifs, évasifs, inarticulés ? Pourquoi ? « Haaretz » eut combien plus d’humour et de clairvoyance quand il titra : « Edward Saïd, the last Jewish Intellectual ». Il est vrai que Saïd, l’indéfectible, l’inoubliable Palestinien, n’en était pas moins l’élu volontaire de l’exil. Son pays, c’était le monde, et c’est bien le monde qui a habité son œuvre. En somme, la liberté de pensée, il ne la revendiquait pas, il l’exerçait.

 

Il est évident qu’on a envie de ne rien ajouter à cet hommage vibrant et de quel droit ferais-je partie des détracteurs puisque je n’ai rien lu de l’écrivain en question mais entendu des phrases qui ne plaidaient pas en sa faveur ?  Allons, je vais lui accorder une fois de plus, parce que c’est le terme que j’emploie le plus volontiers à l’égard de tels personnages : il m’apparaît comme un « Janus bifrons » dans l’œuvre et la vie duquel chacun peut puiser ce qui lui convient personnellement.

A propos de l’œuvre, elle me paraît immense et j’ai compté vingt ouvrages au moins publiées aux Etats-Unis publiées en 1980 et 2002. J’en donne ici quelques uns dans leur traduction française :  A contre voix, Culture et Impérialisme, Des intellectuels au pouvoir, Entre guerre et paix, Israël-Palestine : L’égalité ou rien, La loi du plus fort, mise au pas des Etats voyous (en collaboration avec Noham Chomsky et R. Clark et publié en France aux Editions La Fabrique, Paris, 1999), L’Orientalisme : L’Orient créé par l’Occident, Parallèles et Paradoxes (en collaboration avec Daniel Barenboïm.) J’ajoute que les ouvrages en français ont paru pour la plupart chez Gallimard-Canada car très peu ont été publiés en France même.

Parmi ces titres,  je remarque avec surprise non pas Noham Chomsky dont on connaît l’esprit rebelle contre Bush et tout ce qu’il représente mais Daniel Barenboïm, Israélien et Juif. J’ai dit plus haut qu’Edward Saïd se passionnait pour la musicologie mais qu’il l’ait fait en collaboration avec un Israélien juif et pour employer une expression populaire : « ça me cloue le bec ! » J’ai voulu connaître le sujet du livre et j’ai trouvé ceci qui est une réflexion de l’éditeur américain : En 1995, lors d’une conférence sur Wagner, Daniel Barenboim et Edward W. Said se lancent dans un débat délicat sur le compositeur génial mais antisémite. Forts de leur succès, ils réitèrent à cinq reprises l’expérience, plaçant l’art et la musique (notamment celle de Beethoven) au cœur de problématiques inhabituelles, comme la crise au Moyen-Orient, les systèmes éducatifs, les conflits mondiaux. Il en résulte un livre provocant , réjouissant, où les deux hommes reconnaissent à la culture le pouvoir de transcender les différences politiques et sociales.  

Je crois qu’il n’y a rien à ajouter. Un duo Saïd-Barenboïm  (je rappelle à ce propos que j’étais une fan du chef d’orchestre durant  toutes les années qu’il a passées en France et que j’ai suivi tous ses concerts aussi bien au Palais des Congrès qu’à la Salle Playel), Edward Saïd vaut sans doute la peine que je remise pour un temps mes propres aberrations.

 

                Additif :

 

J’ai été prévenue qu’un « chat » aurait lieu le Vendredi 17 Octobre entre « Lire en fête » et notre site ecrits-vains. Je suis allée voir quels livres préférés avaient été envoyés par nos amis et j’ai eu l’agréable surprise de découvrir ce qui suit à propos justement de l’ouvrage écrit par le professeur Saïd et Dabiel Barenboïm. Sous réserve d’obtenir de l’auteur la permission de publier son texte, je le donne ci-dessous :

 

Israël-Palestine : en attendant la feuille de route,

un pas de deux pour garder l’espoir

 

Alors que l’énième plan de paix, la « feuille de route », est mis en branle pour aboutir en 2005 à une paix globale au Proche Orient, alors que d’aucuns misent déjà sur son échec prévisible et s’en frottent les mains, d’autres travaillent depuis longtemps déjà pour la Paix, en semant les graines d’un avenir meilleur en faisant table rase de la politique et en ne travaillant que le culturel.

Daniel Barenboïm et Edward W. Saïd (2) oeuvrent depuis plus de dix ans à instaurer un dialogue de liberté avec comme point d’orgue la musique. L’un est chef d’orchestre, l’autre professeur de littérature comparée à Columbia. De cette passion commune qui poussa le hasard à les faire se rencontrer dans un palace londonien en 1990, naquit une amitié faite de respect et d’échanges.

Chacun voulant faire le pas qui pourrait le rapprocher plus près de l´autre, ils s’écoutèrent et se parlèrent. Le juif et l’arabe de nouveau réunis pour éclairer l’oraison funèbre de Sharon (auquel le premier ne se reconnaît en rien) et d’Arafat (avec qui Said a coupé les ponts depuis plus de dix ans, lui qui s’était engagé dans l’OLP avec l’idée de participer à une cause juste et qui, comme Darwich, dénonça les accords d´Oslo et se retira de la vie politique) : ainsi les deux compères éclairent-ils d’un nouveau soleil cette région. Conscients tous deux que « l’idée de séparer les peuples n’aboutit jamais à rien », ils décident d’organiser à Weimar - à l´occasion du 250ème anniversaire de la naissance de Goethe, auteur du West-östlicher Divan, modèle d’attention à l’autre dont tous deux se réclament - un atelier musical et philosophique en invitant des musiciens israéliens, palestiniens, égyptiens, syriens, libanais… Ainsi de jeunes virtuoses ont pu, grâce à la pratique de la musique, se rencontrer et se parler enfin, au-delà des idéaux abscons et des frontières.

Ils apprirent que l’on « doit accepter l’idée [de mettre] de côté sa propre identité afin d´explorer l’autre », et qu´il est « possible [d´avoir] chacun la capacité d´être plusieurs choses à la fois. » Tous ces jeunes partagèrent une expérience commune et démontrèrent une nouvelle fois que « l’ampleur de l’ignorance de l’Autre » est sans limite : « Les jeunes Israéliens ne pouvaient imaginer qu’il existait des gens à Damas, à Amman ou au Caire sachant jouer à merveille du violon et de l’alto. »

Le rideau de fer qui sépare l’Etat hébreu du reste du monde, et surtout de ses proches voisins, est digne de la muraille de Chine ou du mur de Berlin. Mais grâce à Barenboïm et Saïd, ces jeunes sont passés du statut « d’ennemi » à celui de « musicien », puis d´humain. Car il y a toujours quelque chose à apprendre de l’autre.

A la fin de cette rencontre internationale, tout le monde avait un visage humain, ses qualités et ses défauts, ses différences et ses origines, mais tous étaient les locataires d’une même terre sur laquelle ils devraient apprendre à vivre ensemble en partageant : après cette expérience commune, ils étaient prêts à envisager de partager d’autres richesses.

La « discussion » entre nos deux virtuoses s’est poursuivie par des conférences communes, de longs entretiens enregistrés sur bandes magnétiques, des échanges toujours plus poussés qui, aujourd’hui, sont recomposés dans le livre qui paraît ces jours-ci.

Outre les quelques répétitions qui déçoivent un peu quand on connaît le nombre d´heures qui ont été laissées de côté, et une préface inutile de l’instigateur de cet ouvrage, PARALLÈLES & PARADOXES est un petit moment de bonheur tant il parvient à nous redonner le sourire en parlant d’une région et d’une Histoire qui ont perdu toute trace d´humanité. Par la magie de la musique qui est  «  l’art de l´illusion », et du poète qui  « produit du silence, mais pas seulement », les idées germent vers un sens commun : le respect de l’autre dans la recherche de la paix.

Edward W. Said s’engage pour le concept de la laïcité d’intelligence. Notion qu’il partage avec un autre bâtisseur de paix, Michel Warschawski, l’un des Israéliens fondateurs des mouvements pour la Paix, premier partisan du dialogue avec les Palestiniens - qu’il paya de plusieurs mois de prison -

Tous deux prônent le concept d’origine - la stricte séparation du privé et du public, de l’adhésion individuelle et de l’obligation collective - pour donner aux hommes un modèle de société tolérante axée sur le culturel.

Barenboïm ne peut qu’acquiescer dans un clin d´oeil : pour ne pas sombrer dans le choc des civilisations si cher à certains « va-t´en-guerre », il nous faut un pilier pour bâtir, une pierre angulaire, un nombre d´or : il nous faut une culture intégrale, une culture « holistique », c´est-à-dire qui induit la spiritualité dans les arts et la littérature. L’homme ne peut se satisfaire d’un monde purement profane, technique, scientifique, sans chaleur, car cela menace l’identité même de l’espèce humaine.

Lisez PARALLÈLES & PARADOXES pour vous réconforter avec les idées, pour croire encore en l’homme.                                                                      François Xavier

 

 

(1)Ecrivain, Dominique Eddé a contribué à la traduction en français et à l’édition de plusieurs ouvrages d’Edward Saïd.

 

 

(2)Daniel Barenboïm, citoyen israélien, né en 1942 à Buenos Aires de juifs russes émigrés, dirige conjointement l’Orchestre symphonique de Chicago et le Deutsch Staatsoper de Berlin.

 

Edward W. Saïd, né en 1935 à Jérusalem, au sein d’une famille palestinienne chrétienne, a grandi au Caire avant d’étudier aux Etats-Unis où il enseignait à l’université Columbia de New York la littérature comparée.