un octogénaire plantait
plantait quoi
évidemment la mort
à force on en rit, c'est plus naturel
on en sourit, on s'en fout
on crève, on pleure, on a peur
c'est naturel
trancher dans le vif, c'est la devise
des silex, mais te souviens-tu du
mal des silex, que tu étudias, et
dont fit un livre, petit,
vincensini
c'est un fou-rire, un rire fou
non prévu, parlant de la mort, et
qui plus est
parlant d'un mort pourtant aimé, d'un
cher mort à peine mort
depuis peu, et voilà le rire émanant
du mort enfin tranquille
et qui en avait tellement besoin (…)
Pierre Chabert
(84 ans) (Librairie-Galerie-Racine)
Quand ces Mots…dits
paraîtront, j’aurais intégré le monde
des octogénaires depuis une semaine.
Je suis toujours passée d’une décennie
à l’autre sans trop de casse… jusqu’à
mes soixante dix neuf ans. L’année
qui vient de s’écouler fut plus difficile
à supporter parce qu’il me semblait
que certains « temps » ne
reviendraient plus jamais : révolu
le temps de skier comme j’aimais le
faire au petit matin quand nous partions,
Daniel mon guide et moi-même, vers
les célèbres cimes qu’on admire depuis
Chamonix et que l’on croit souvent
inaccessibles. J’ai donné plus de
soixante années de ma vie au ski mais
j’ai vraiment aimé la montagne quand
j’ai abandonné les pistes pour entreprendre
ces longues randonnées où la nature
semble plus proche, le silence plus
calme, la neige plus duveteuse. Révolu
le temps du golf quand je parcourais
allègrement sept kilomètres en poussant
mon chariot électrique. Je n’ai jamais
été une grande championne mais je
jouais suffisamment bien pour apprécier
tous les sites où m’entraînait ma
grande amie Diane la Montréalaise.
Il m’est arrivé de jouer au golf à
San Francisco sur le parcours qui
domine Golden Gate et de partir la
retrouver dans les neiges du Colorado
où la neige est aussi douce que la
soie. Révolu le temps des voyages
que j’ai racontés dans un livre et
qui m’ont emmenée partout dans le
monde : mon plus grand plaisir
était de partir seule en voiture au
gré de ma fantaisie. Ce n’était pas
tant les kilomètres amoncelés qui
me plaisaient car je m’arrêtais aussi
souvent que possible : j’aimais
le hasard des rencontres, les bavardages,
les découvertes de gens de tous les
âges et de toutes les professions.
Je ne partais pas à la recherche du
monde mais des êtres humains qui l’habitaient,
de Sarajevo à Elazig, de Yellowstone
à San Diego, de Delhi à Bombay, de
Montréal aux confins de la Gaspésie,
de Paris à Pékin… Révolu le temps
de la jeunesse et de l’âge adulte :
au scrabble, je ne suis même plus
« vermeil » je suis entrée
chez les « diamants », ces
personnes qui ne jouent plus que l’après-midi
afin de rentrer tôt chez elles avant
l’affluence du soir dans les transports
publics.
Je
n’ai évidemment pas renoncé à tout
puisque mes yeux me permettent encore
d’écrire. La raison pour laquelle,
vous le savez tous, j’aime tellement
notre site, c’est qu’il m’a permis
de faire partie, même si ce n’est
parfois que virtuel, d’un groupe de
gens qui ont le même goût que moi-même
pour cette page blanche qui bientôt
va se couvrir de nos pensées, de nos
rêves, de nos regrets, de nos espoirs.
Et puis j’ai rencontré au cours de
ces deux années des amis que je n’oublierai
plus : Jacques et Marie, professeur
et poète, qui m’accueillent dans leurs
Cévennes enchanteresses, Jordy, mon
poète-chanteur avec lequel j’ai rendez-vous
à Caderle le 27 juillet, Anita ma
présidente, toujours surchargée de
tâches et dont j’aime les petits diables
auxquels je rend visite en apportant
la tarte que nous partageons pour
le goûter, Yves mon guide à travers
les dédales des Epîtres de Saint Paul
et Julie, sa compagne en poésie, Jean,
un autre poète-chanteur qui me relit,
me reprend et m’approuve quelquefois.
Par le biais du site, j’ai connu ma
complice Elodia, poète et philosophe,
avec laquelle je déjeune chaque semaine
et dont j’admire le talent, mon poète
américain de Paris Blake pour lequel
j’ai traduit quatre vingt dix sept
huitains d’amour…
Pourquoi
dois-je me souvenir en ce moment précis
d’une émission qui retraçait les mésaventures
des « Vieux Olympiques »,
des personnes d’âge vermeil pour lesquelles
furent organisés des jeux dans leurs
maisons de retraites respectives.
J’avais tendance à croire qu’on éviterait
dorénavant d’utiliser à l’égard des
gens du troisième âge cette désignation
de « vieux » qui semble
péjorative à la plupart d’entre nous.
Mais là n’est même pas le problème :
le spectacle en soi était outrageant
pour les personnes concernées et plus
encore peut-être pour les téléspectateurs.
Ma réaction fut immédiate : je
préférerais mourir plutôt que d’entrer
dans un centre communautaire qui attache
si peu d’importance à la dignité humaine.
J’aimerais connaître le sentiment
des personnes qui avaient participé
aux jeux quand ils se virent sur le
petit écran : jeter dans des
bassines des légumes artificiels,
suspendre du linge le plus rapidement
possible ou organiser des cartons
en une pyramide branlante leur semblait-il
des distractions enrichissantes ?
Je ne peux le croire tellement le
spectacle était grotesque. Je pense
que les directeurs des maisons de
retraite doivent respecter leurs hôtes
et leur proposer des loisirs plus
enrichissants que ces jeux ridicules.
La liste est grande depuis les parties
conviviales de scrabble ou de « chiffres
et lettres » qu’on peut organiser
en tournois et qui sont indispensables
au maintien de la mémoire jusqu’aux
conférences, voyages concerts…
Etre
vieux ne signifie pas toujours, Dieu
Merci, retomber en enfance. J’en veux
pour preuve que l’invité le plus digne
de l’émission était âgé de quatre
vingt quinze ans et s’exprimait parfaitement
avec un joli sourire qui le rajeunissait.
Et même si la vieillesse devient un
handicap, s’accompagne de souffrances
physiques ou psychiques, il existe
des remèdes plus efficaces pour atteindre
son cœur ou ses sens que des jeux
infantiles : Le Père Eugène Melet
qui a fondé Pro Musicis aide non
seulement les artistes talentueux
à donner des récitals professionnels
mais offre ensuite « en partage »
les mêmes récitals aux exclus de la
société. Les pensionnaires de l’hôpital
Fourestier de Nanterre que nous avons
pu observer lors d’un concert étaient
certainement plus atteints
à tous les niveaux que les hôtes des
maisons de retraite dont je viens
de parler et pourtant on pouvait lire
dans leurs yeux un enchantement, une
extase même qui en disaient long sur
l’influence bénéfique du chant et
de la musique en général sur tout
être humain sans considération d’âge
ou de milieu social.
Il est évident que la première personne que je veux citer parce qu’elle
a fait l’objet de mon admiration et
de mon respect est Eva de Vitray-Meyerovitch,
la grande orientaliste, traductrice
du poète Rûmî, à laquelle j’ai
dédié Soufisme et Hassidisme
et qui est décédée presque centenaire.
Quatre vingt seize ans, c’est l’âge
qu’avait Nathalie Sarraute quand elle
fut filmée par Jacques Doillon pour
la collection Un siècle d’Ecrivains
dirigée par Bernard Rapp. Intelligence,
clairvoyance, finesse, connaissance
de soi et des autres, savoir augmenté
d’une apparence physique incroyablement
jeune, tels étaient les dons, et j’en
passe, qui faisaient de cet écrivain
difficile un exemple pour les humbles
que nous sommes. Je sais qu’il y a
peu de Nathalie Sarraute de par le
monde, ce serait trop beau, mais je
sais également qu’être vieux ne doit
jamais avoir de connotation infantile.
Si je devais comptabiliser le nombre
de personnes âgées qui m’ont étonnée
par leur vivacité d’esprit, leurs
talents, leur volonté d’accomplir
et de poursuivre, je crois que je
n’y arriverais pas.
J’ai recherché des citations d’auteurs qui ont trait à la vieillesse et
j’en ai trouvé quelques unes qui m’ont
amusée ou émue :
- Nous bricolons plus ou moins
notre vie pendant soixante à quatre-vingts
ans et ensuite quand nous savons à
peu près comment il faudrait vivre,
il nous faut mourir. Michael Krüger.
(écrivain allemand, Prix Médicis étranger
1996)
- Il faut garder la forme.
Ma grand-mère a commencé à marcher
sept kilomètres par jour à soixante
ans. Elle en a aujourd’hui quatre-vingt-dix-sept
et on ne sait absolument pas où elle
est.
Ellen Degeneres. (Actrice australienne)
- Soixante ans. Ce déguisement
de vieillard qu’il va falloir porter…Jean
Rostand(1894-1977) (Pamphlétaire,
moraliste, historien des sciences
de la vie, biologiste, vulgarisateur
scientifique, pacifiste, humaniste,
anticlérical…)
- Qu’est-ce que cela,
soixante ans ? C’est la fleur
de l’âge et vous êtes maintenant dans
la belle saison. Molière (L’Avare)
- Il faut soixante ans pour
faire un homme et après il n’est bon
qu’à mourir. André Malraux (1901-1976)
- Premier jour de ma soixante
neuvième année, un chiffre bien agréable
en amour. Fichue affaire pour l’âge.
Paul Léautaud. (1872-1956)
Je ne pourrais passer sous silence l’écrivain qui a marqué ma jeunesse et
ma vie d’adulte, Simone de Beauvoir
(1908-1986) que j’ai découverte en
lisant Le Deuxième Sexe (1949)
et surtout Les Mémoires d’une Jeune
fille Rangée (1958), livre dans
lequel elle raconte son évolution
depuis une enfance bourgeoise et protégée
jusqu’à sa « libération »
et exprime sa solidarité avec le mouvement
féministe alors naissant dans notre
pays. N’oublions pas son compagnon
et complice Jean-Paul Sartre (1905-1980)
qui a écrit les trois tomes de son
ouvrage sur Flaubert L’Idiot de
la Famille quand il avait près
de soixante dix ans.
Marguerite Yourcenar
(1903-1987) est un exemple de longévité
enrichissante puisque son dernier
ouvrage La Force des Choses a
été publié l’année même de sa mort.
Au moment même où j’écris ces quelques lignes, j’écoute les réflexions du
Professeur Maurice Tubiana,
cancérologue, membre de l’Académie
des Sciences, que j’appelais par son
prénom quand il était le confrère
de mon mari à l’Hôpital Necker il
y a plus de cinquante ans. Comme la
différence d’âge n’était pas très
grande entre les deux hommes et que
mon mari est mort à quatre-vingt sept
ans, je laisse deviner l’âge de ce
chercheur infatigable qui vient de
publier Le bien vieillir et
don la voix est aussi jeune qu’autrefois.
Je pourrais citer de grands chefs d’orchestre et virtuoses, Toscanini
(1867-1957), Inghelbrecht (1880-1965),
Stokowsky (1882-1977), Karajan
(1908-1989), Kubelik (1914-1996),
Yehudi Menuhin (1916-1999)…
qui n’ont jamais permis à la
vieillesse d’être une entrave à l’exercice
de leur art. Je ne me permettrais
pas d’oublier Picasso (1881-1973)
qui, à soixante seize ans, a réinterprété
Les Ménines de Vélasquez et
revu Le Déjeuner sur l’Herbe de
Manet. Je pense aux acteurs mais ils
sont si nombreux que j’en choisirai
un, Gregory Peck, qui vient
de mourir à l’âge de quatre-vingt-sept
ans et dont j’étais amoureuse aux
temps lointains où il jouait Gentleman’s
agreement. Je peux mentionner
le grand explorateur Théodore Monod
qui est décédé en l’an 2000 à
l’âge de quatre-vingt-dix-huit ans
et parcourait encore le désert à quatre-vingt
dix ans, presque aveugle mais toujours
aussi passionné. J’ai vu hier, au
marché de la poésie, un poète, Pierre
Béarn, qui a fêté ses
cent deux ans le 15 juin, et je ne
peux résister à l’envie de citer de
lui ces quelques vers :
Avant toi
Les mots n’étaient
que fruits verts
Eparpillés en jonglerie
Et voici soudain naître
en fusée
Des mots qui brûlent
Des mots nouveaux
Plus vieux que nous
Dont la saveur nous
illumine
Des mots flétris qui
ressuscitent
Afin qu’à notre tour
nous naissions au printemps
Amour !
Je prends enfin conscience
de ma voix.
Je pourrais parler de milliers d’autres personnes d’âge certain qui ont
fait ou font toujours l’admiration
de leur entourage pour leur vivacité
d’esprit, leurs accomplissements et
leurs « espérances. » Sur
notre forum, j’ai mentionné l’éternelle
jeunesse de l’actrice Mathilde
Casadesus. Elle n’est pas la seule
à monter sur les planches pour affronter
directement son public et le charmer.
Si mon tour d’horizon trop court peut paraître élitiste, c’est évidemment
qu’il est plus facile d’être devant
un ordinateur (Maurice Tubiana
vient de confirmer l’importance
de cet instrument qui privilégie la
communication entre personnes âgées
ou avec elles) que de courir un cent
mètres ou d’accomplir des travaux
physiques pénibles. Il reste que même
si nous n’avons plus toutes les possibilités
de naguère ou d’autrefois, nous nous
devons d’accomplir ce qui est à portée
de notre talent, de notre esprit ou
de nos forces et surtout, comme l’a
suggéré Jacques Brel dans l’une
de ses fameuses chansons, ne jamais
aller de son lit au fauteuil et
de son fauteuil au lit avant d’y
être définitivement contraint.