Une photographie de Stéphane Popu


Je suis une octogénaire

 par Lise Wilar

Mots...dits

 

un octogénaire plantait
plantait quoi
évidemment la mort

 

à force on en rit, c'est plus naturel
on en sourit, on s'en fout
on crève, on pleure, on a peur
c'est naturel

 

trancher dans le vif, c'est la devise
des silex, mais te souviens-tu du
mal des silex, que tu étudias, et dont fit un livre, petit,
vincensini [1]

 

c'est un fou-rire, un rire fou
non prévu, parlant de la mort, et qui plus est
parlant d'un mort pourtant aimé, d'un cher mort à peine mort
depuis peu, et voilà le rire émanant du mort enfin tranquille
et qui en avait tellement besoin (…)

                                                          Pierre Chabert (84 ans) (Librairie-Galerie-Racine)

 

Quand ces Mots…dits paraîtront, j’aurais intégré le monde des octogénaires depuis une semaine. Je suis toujours passée d’une décennie à l’autre sans trop de casse… jusqu’à mes soixante dix neuf ans. L’année qui vient de s’écouler fut plus difficile à supporter parce qu’il me semblait que certains « temps » ne reviendraient plus jamais : révolu le temps de skier comme j’aimais le faire au petit matin quand nous partions, Daniel mon guide et moi-même, vers les célèbres cimes qu’on admire depuis Chamonix et que l’on croit souvent inaccessibles. J’ai donné plus de soixante années de ma vie au ski mais j’ai vraiment aimé la montagne quand j’ai abandonné les pistes pour entreprendre ces longues randonnées où la nature semble plus proche, le silence plus calme, la neige plus duveteuse. Révolu le temps du golf quand je parcourais allègrement sept kilomètres en poussant mon chariot électrique. Je n’ai jamais été une grande championne mais je jouais suffisamment bien pour apprécier tous les sites où m’entraînait ma grande amie Diane la Montréalaise. Il m’est arrivé de jouer au golf à San Francisco sur le parcours qui domine Golden Gate et de partir la retrouver dans les neiges du Colorado où la neige est aussi douce que la soie. Révolu le temps des voyages que j’ai racontés dans un livre et qui m’ont emmenée partout dans le monde : mon plus grand plaisir était de partir seule en voiture au gré de ma fantaisie. Ce n’était pas tant les kilomètres amoncelés qui me plaisaient car je m’arrêtais aussi souvent que possible : j’aimais le hasard des rencontres, les bavardages, les découvertes de gens de tous les âges et de toutes les professions. Je ne partais pas à la recherche du monde mais des êtres humains qui l’habitaient, de Sarajevo à Elazig, de Yellowstone à San Diego, de Delhi à Bombay, de Montréal aux confins de la Gaspésie, de Paris à Pékin… Révolu le temps de la jeunesse et de l’âge adulte : au scrabble, je ne suis même plus « vermeil » je suis entrée chez les « diamants », ces personnes qui ne jouent plus que l’après-midi afin de rentrer tôt chez elles avant l’affluence du soir dans les transports publics.            

Je n’ai évidemment pas renoncé à tout puisque mes yeux me permettent encore d’écrire. La raison pour laquelle, vous le savez tous, j’aime tellement notre site, c’est qu’il m’a permis de faire partie, même si ce n’est parfois que virtuel, d’un groupe de gens qui ont le même goût que moi-même pour cette page blanche qui bientôt va se couvrir de nos pensées, de nos rêves, de nos regrets, de nos espoirs. Et puis j’ai rencontré au cours de ces deux années des amis que je n’oublierai plus : Jacques et Marie, professeur et poète, qui m’accueillent dans leurs Cévennes enchanteresses, Jordy, mon poète-chanteur avec lequel j’ai rendez-vous à Caderle le 27 juillet, Anita ma présidente, toujours surchargée de tâches et dont j’aime les petits diables auxquels je rend visite en apportant la tarte que nous partageons pour le goûter, Yves mon guide à travers les dédales des Epîtres de Saint Paul et Julie, sa compagne en poésie, Jean, un autre poète-chanteur qui me relit, me reprend et m’approuve quelquefois. Par le biais du site, j’ai connu ma complice Elodia, poète et philosophe, avec laquelle je déjeune chaque semaine et dont j’admire le talent, mon poète américain de Paris Blake pour lequel j’ai traduit quatre vingt dix sept huitains d’amour…

Pourquoi dois-je me souvenir en ce moment précis d’une émission qui retraçait les mésaventures des « Vieux Olympiques », des personnes d’âge vermeil pour lesquelles furent organisés des jeux dans leurs maisons de retraites respectives. J’avais tendance à croire qu’on éviterait dorénavant d’utiliser à l’égard des gens du troisième âge cette désignation de « vieux » qui semble péjorative à la plupart d’entre nous. Mais là n’est même pas le problème : le spectacle en soi était outrageant pour les personnes concernées et plus encore peut-être pour les téléspectateurs. Ma réaction fut immédiate : je préférerais mourir plutôt que d’entrer dans un centre communautaire qui attache si peu d’importance à la dignité humaine. J’aimerais connaître le sentiment des personnes qui avaient participé aux jeux quand ils se virent sur le petit écran : jeter dans des bassines des légumes artificiels, suspendre du linge le plus rapidement possible ou organiser des cartons en une pyramide branlante leur semblait-il des distractions enrichissantes ? Je ne peux le croire tellement le spectacle était grotesque. Je pense que les directeurs des maisons de retraite doivent respecter leurs hôtes et leur proposer des loisirs plus enrichissants que ces jeux ridicules. La liste est grande depuis les parties conviviales de scrabble ou de « chiffres et lettres » qu’on peut organiser en tournois et qui sont indispensables au maintien de la mémoire jusqu’aux conférences, voyages concerts…

Etre vieux ne signifie pas toujours, Dieu Merci, retomber en enfance. J’en veux pour preuve que l’invité le plus digne de l’émission était âgé de quatre vingt quinze ans et s’exprimait parfaitement avec un joli sourire qui le rajeunissait. Et même si la vieillesse devient un handicap, s’accompagne de souffrances physiques ou psychiques, il existe des remèdes plus efficaces pour atteindre son cœur ou ses sens que des jeux infantiles : Le Père Eugène Melet qui a fondé Pro Musicis [2] aide non seulement les artistes talentueux à donner des récitals professionnels mais offre ensuite « en partage » les mêmes récitals aux exclus de la société. Les pensionnaires de l’hôpital Fourestier de Nanterre que nous avons pu observer lors d’un concert étaient certainement plus atteints à tous les niveaux que les hôtes des maisons de retraite dont je viens de parler et pourtant on pouvait lire dans leurs yeux un enchantement, une extase même qui en disaient long sur l’influence bénéfique du chant et de la musique en général sur tout être humain sans considération d’âge ou de milieu social.

Il est évident que la première personne que je veux citer parce qu’elle a fait l’objet de mon admiration et de mon respect est Eva de Vitray-Meyerovitch, la grande orientaliste, traductrice du poète Rûmî, à laquelle j’ai dédié Soufisme et Hassidisme et qui est décédée presque centenaire. Quatre vingt seize ans, c’est l’âge qu’avait Nathalie Sarraute quand elle fut filmée par Jacques Doillon pour la collection Un siècle d’Ecrivains dirigée par Bernard Rapp. Intelligence, clairvoyance, finesse, connaissance de soi et des autres, savoir augmenté d’une apparence physique incroyablement jeune, tels étaient les dons, et j’en passe, qui faisaient de cet écrivain difficile un exemple pour les humbles que nous sommes. Je sais qu’il y a peu de Nathalie Sarraute de par le monde, ce serait trop beau, mais je sais également qu’être vieux ne doit jamais avoir de connotation infantile. Si je devais comptabiliser le nombre de personnes âgées qui m’ont étonnée par leur vivacité d’esprit, leurs talents, leur volonté d’accomplir et de poursuivre, je crois que je n’y arriverais pas.

 

J’ai recherché des citations d’auteurs qui ont trait à la vieillesse et j’en ai trouvé quelques unes qui m’ont amusée ou émue :

- Nous bricolons plus ou moins notre vie pendant soixante à quatre-vingts ans et ensuite quand nous savons à peu près comment il faudrait vivre, il nous faut mourir. Michael Krüger. (écrivain allemand, Prix Médicis étranger 1996)  

- Il faut garder la forme. Ma grand-mère a commencé à marcher sept kilomètres par jour à soixante ans. Elle en a aujourd’hui quatre-vingt-dix-sept et on ne sait absolument pas où elle est.  Ellen Degeneres. (Actrice australienne)

- Soixante ans. Ce déguisement de vieillard qu’il va falloir porter…Jean Rostand(1894-1977) (Pamphlétaire, moraliste, historien des sciences de la vie, biologiste, vulgarisateur scientifique, pacifiste, humaniste, anticlérical…)

- Qu’est-ce que cela, soixante ans ? C’est la fleur de l’âge et vous êtes maintenant dans la belle saison. Molière (L’Avare)

- Il faut soixante ans pour faire un homme et après il n’est bon qu’à mourir. André Malraux (1901-1976)

- Premier jour de ma soixante neuvième année, un chiffre bien agréable en amour. Fichue affaire pour l’âge. Paul Léautaud. (1872-1956)

 

Je ne pourrais passer sous silence l’écrivain qui a marqué ma jeunesse et ma vie d’adulte, Simone de Beauvoir (1908-1986) que j’ai découverte en lisant Le Deuxième Sexe (1949) et surtout Les Mémoires d’une Jeune fille Rangée (1958), livre dans lequel elle raconte son évolution depuis une enfance bourgeoise et protégée jusqu’à sa « libération » et exprime sa solidarité avec le mouvement féministe alors naissant dans notre pays. N’oublions pas son compagnon et complice Jean-Paul Sartre (1905-1980) qui a écrit les trois tomes de son ouvrage sur Flaubert L’Idiot de la Famille quand il avait près de soixante dix ans.  Marguerite Yourcenar (1903-1987) est un exemple de longévité enrichissante puisque son dernier ouvrage La Force des Choses a été publié l’année même de sa mort.

Au moment même où j’écris ces quelques lignes, j’écoute les réflexions du Professeur Maurice Tubiana, cancérologue, membre de l’Académie des Sciences, que j’appelais par son prénom quand il était le confrère de mon mari à l’Hôpital Necker il y a plus de cinquante ans. Comme la différence d’âge n’était pas très grande entre les deux hommes et que mon mari est mort à quatre-vingt sept ans, je laisse deviner l’âge de ce chercheur infatigable qui vient de publier Le bien vieillir et don la voix est aussi jeune qu’autrefois.

 

Je pourrais citer de grands chefs d’orchestre et virtuoses, Toscanini (1867-1957), Inghelbrecht (1880-1965), Stokowsky (1882-1977), Karajan (1908-1989), Kubelik (1914-1996), Yehudi Menuhin (1916-1999)… qui n’ont jamais permis à la vieillesse d’être une entrave à l’exercice de leur art. Je ne me permettrais pas d’oublier Picasso (1881-1973) qui, à soixante seize ans, a réinterprété Les Ménines de Vélasquez et revu Le Déjeuner sur l’Herbe de Manet. Je pense aux acteurs mais ils sont si nombreux que j’en choisirai un, Gregory Peck, qui vient de mourir à l’âge de quatre-vingt-sept ans et dont j’étais amoureuse aux temps lointains où il jouait Gentleman’s agreement. Je peux mentionner le grand explorateur Théodore Monod qui est décédé en l’an 2000 à l’âge de quatre-vingt-dix-huit ans et parcourait encore le désert à quatre-vingt dix ans, presque aveugle mais toujours aussi passionné. J’ai vu hier, au marché de la poésie, un poète, Pierre Béarn [3] , qui a fêté ses cent deux ans le 15 juin, et je ne peux résister à l’envie de citer de lui ces quelques vers :

 

Avant toi

Les mots n’étaient que fruits verts

Eparpillés en jonglerie

Et voici soudain naître en fusée

Des mots qui brûlent

Des mots nouveaux

Plus vieux que nous

Dont la saveur nous illumine

Des mots flétris qui ressuscitent

Afin qu’à notre tour nous naissions au printemps

Amour !

Je prends enfin conscience de ma voix.

 

Je pourrais parler de milliers d’autres personnes d’âge certain qui ont fait ou font toujours l’admiration de leur entourage pour leur vivacité d’esprit, leurs accomplissements et leurs « espérances. » Sur notre forum, j’ai mentionné l’éternelle jeunesse de l’actrice Mathilde Casadesus. Elle n’est pas la seule à monter sur les planches pour affronter directement son public et le charmer.

 

Si mon tour d’horizon trop court peut paraître élitiste, c’est évidemment qu’il est plus facile d’être devant un ordinateur (Maurice Tubiana vient de confirmer l’importance de cet instrument qui privilégie la communication entre personnes âgées ou avec elles) que de courir un cent mètres ou d’accomplir des travaux physiques pénibles. Il reste que même si nous n’avons plus toutes les possibilités de naguère ou d’autrefois, nous nous devons d’accomplir ce qui est à portée de notre talent, de notre esprit ou de nos forces et surtout, comme l’a suggéré Jacques Brel dans l’une de ses fameuses chansons, ne jamais aller de son lit au fauteuil et de son fauteuil au lit avant d’y être définitivement contraint.



[1] Poète (1939-1985). Il a organisé les « Premières Rencontres de Poésie » d’Avignon à la demande de Marcel Maréchal.

[2] Fondé en 1965 à Paris par le Père Eugène MELET, Pro Musicis a une double mission :

1 - aider la carrière de musiciens de la nouvelle génération sélectionnes par le Prix International Pro Musicis, en révélant leur talent aux mélomanes par des « concerts publics » organisés en France, aux États Unis et à Hong Kong;

2 - offrir à ces artistes la possibilité de « partager leur talent » avec ceux qui vivent dans l'isolement, la souffrance ou la pauvreté par des concerts réservés aux personnes âgées, aux handicapés, aux personnes en centre de réhabilitation, aux sans abris, aux détenus… ces concerts sont appelés « concerts de partagé. »

 

[3] Ce poète dont l’un des vers, tiré de « Couleurs d’usine », est devenu un slogan en 1968, « Métro-boulot-dodo », a fêté le 15 juin ses 101 ans. Il a les yeux bleus, une vie haute en couleurs (ancien marin, critique gastronomique, libraire, directeur de revue), l’humanisme chevillé au corps, l’insatiable goût d’écrire des fables et des poèmes dont Pierre Moinot assure qu’ils sont « d’une éternelle jeunesse. »