Une photographie de Stéphane Popu


Vichy - Caderle -
Mircea Eliade

 par Lise Wilar

Mots...dits

 

Je viens comme j’en ai pris l’habitude depuis deux ans de continuer sur les Cévennes après mon festival de scrabble vichyssois pour passer quelques jours avec Jacques et Marie. Bien que la route à partir de Marvejols soit toujours semée d’embûches - je veux parler des innombrables lacets qui la jalonnent - j’attends avec impatience l’apparition du magnifique théâtre de verdure qui se prolonge jusqu’à Florac puis la corniche des Cévennes où je peux rêver de Stevenson et Modestine tout en prenant le risque de dépasser des camions si démesurés que me rabattre en vitesse est un risque que je ne devrais plus prendre.

Deux heures, je n’ai mis que deux heures pour venir de Marvejols ! C’est ainsi que je m’adresse à Jacques qui est venu m’attendre au café de la Bourse de St Jean du Gard afin de me précéder sur la route qu’on doit emprunter pour monter à Caderle pendant les travaux d’adduction d’eau. Je ne lui raconte pas mes prouesses de Vichy qui furent plutôt des contre-performances…, les seuls bons moments ayant été les repas du soir où nous nous réunissions au bord de l’Allier pour profiter enfin de la fraîcheur et commenter les tournois du jour qui devenaient moins rébarbatifs à la douceur du crépuscule.

L’arrivée à Caderle, c’est le bonheur de revoir Marie, de retrouver le jardin, les fleurs, les chats, Flamme qui vieillit un peu trop vite mais aboie plus souvent que naguère, la terrasse où il fait si bon vivre, la chambre qui m’est devenue familière, le bureau où Jacques me cède avec plaisir son ordinateur, les repas d’une Marie plus que perfectionniste (je ne vous dis pas la bourride au flétan qu’elle nous a préparée le jour où ses parents sont venus me voir, suivie d’une île flottante et de cookies que je n’ai pas très bien su cuire au micro-onde mais que Jacques a aimés parce qu’il les veut croquants et que de toutes façons il raffole de tout ce qui est sucré)… et surtout nos bavardages du soir qui sont allés de Jésus et des Esséniens à Chopin et Rubinstein en passant par les grèves qui me permettent de passer plus de temps avec mes profs préférés, la laïcité, la position du Vatican vs la prochaine charte de l’Europe, Wagner qui fut durant mon séjour le thème d’une émission de Mezzo, Wagner dont nous écouterons toujours avec la même passion la Tétralogie même après que les invités aient souligné son antisémitisme exacerbé. Si Daniel Barenboïm peut le diriger, qui sommes-nous, humbles mortels, pour le repousser !

 

 

Jésus, décidément il me poursuit et peut-être bien qu’un jour il va me rattraper avec tous les arguments que Marie m’a présenté en sa faveur. [1] Elle m’a donné à lire  les trois volumes de Mircea Eliade [2]  : Histoire des croyances et des idées religieuses et son Traité d’Histoire des Religions. Elle ne s’imagine tout de même pas qu’en trois soirées je vais venir à bout de ces ouvrages. Il faudrait être une ogresse pour les absorber aussi vite. Alors, j’ai feuilleté par ci par là et je me suis régalée : un peu de l’enfance du Judaïsme, un brin des Esséniens, une goutte des Mystères d’Eleusis, un signe de tête à l’un de mes préférés, le Prince Siddhartha qui a quitté son palais et ses lustres pour devenir Bouddha… Heureusement Marie m’a permis d’emporter le tout que je me suis engagée à lui rapporter dès le 27 juillet où Caderle m’attend à nouveau car Jordy, notre ami prof, poète et chanteur, doit nous y rejoindre.

Dès mon retour à Paris, je m’y suis mise pour de bon ! Ce n’est pas une entreprise facile surtout quand je viens d’être « cocoonée » et que je me retrouve seule face aux milliers de lignes et à la page blanche. Allons, je me lance : Comment ne pas être frappé (une fois de plus) quand on aborde ces textes par la quasi simultanéité entre l’apparition de l’homme à un coin ou l’autre de la terre, à l’angoisse existentielle qui l’a forcément saisi face à un monde inconnu et celle de dieux qui sont venus non seulement le protéger mais aussi lui indiquer par leurs enseignements comment  poursuivre son chemin dans cet inconnu à priori redoutable. Tout néophyte doit se poser cette question : mais après tout, les dieux ne sont pas une génération spontanée. Où ont-il bien pu naître ? La seule réponse qui lui vient alors à l’esprit doit être : ils sont le fruit de l’imagination de l’homme qui a créé lui-même ses mythes et ses protecteurs divins tel cet enfant qui, n’ayant ni frère ni sœur, s’est forgé un ami auquel il peut tout raconter, tout confier, un ami dont l’invisibilité est une force car elle lui permet d’être toujours à ses côtés sans que personne au monde ne puisse s’opposer à sa présence.

Il a bon dos le néophyte car enfin c’est moi qui me pose la question et moi qui essaie de trouver une réponse. De toutes façons, Mircea Eliade est là pour m’aider : Avec toutes les religions qu’il m’offre, je suis bien sûre d’apprendre jusqu’à quel point j’ai raison de penser comme je le fais. Ah ! Ces religions ! Vous n’imaginez même pas si vous n’êtes pas dans « le secret des dieux » combien il y en a eu depuis l’âge de pierre jusqu’à ce que l’écrivain appelle « le triomphe du christianisme » et encore je crois qu’avec un peu de bonne volonté je pourrais en ajouter quelques unes au palmarès !

Le tome I de l’Histoire des Croyances débute par les Paléanthropiens qui durant deux millions d’années ont vécu principalement de la chasse, de la pêche et de la cueillette, leur Univers religieux remontant à l’art pariétal franco-cantabrique (~30.000) et à l’usage de plus en plus quotidien de la parole, une preuve (peut-être) que la création de mythes ne peut s’accomplir avant que les connaissances de l’homme ne s’affirment. Il faut attendre la période mésolithique (~10.000) pour qu’apparaisse une idole représentée par un poteau de bois de pin avec un crâne de renne placé au sommet. C’est depuis le néolithique qu’on parle de religion, le culte de la fertilité et le culte des morts apparaissant comme solidaires. Viennent alors les religions mésopotamiennes (civilisation sumérienne) qui ont leurs prêtres, leur triade de grands dieux, suivie de la triade des dieux planétaires et leur roi dont la sacralité est proclamée parce que dès avant sa naissance les dieux l’avaient prédestiné à la souveraineté. Le plus célèbre d’entre eux est sans doute Gilgamesh [3] qui repoussa les avances de la déesse Ishtar et en subit les tragiques conséquences.

Passons maintenant aux religions de l’Egypte ancienne : comme à Sumer le roi est sacré, le pharaon un dieu-incarné dont les représentants dirigent la masse rurale en naviguant sur le Nil. C’est à Memphis, capitale des pharaons de la première dynastie, que fut articulée autour du Dieu Ptah, la théologie la plus systématique. Il faut noter dans Le Livre des Morts que le créateur Atum fut le premier roi qui transmit cette fonction à son fils, le premier Pharaon auquel incombait la responsabilité de maintenir la stabilité du Cosmos et de l’Etat. On ne parle en général que des dieux innombrables de l’Egypte et l’on oublie ou l’on n’a pas conscience de cette notion extrêmement importante du « créateur unique. »

En Occident, dans ce qui sera la Bretagne ou la Suède, on érige des menhirs et des dolmens qui sont les sépultures des morts : ce culte des ancêtres semble comporter non seulement la survivance de l’âme, mais surtout la confiance dans la puissance des ancêtres et l’espoir qu’ils vont protéger et assister les vivants. Parallèlement, en Inde ancienne, les premières villes construites furent des nécropoles. Les rites et les croyances étaient en relation avec la fertilité, la mort et la survie de l’âme.

Voici qu’apparaissent les Hittites auxquels je me suis intéressée depuis le temps où l’Anatolie devint une de mes passions. Je sais pour avoir visité le Musée Ataturk d’Ankara [4] et une ancienne ville d’Anatolie Centrale mise à jour par des archéologues allemands que les Hittites ont dominé l’Anatolie durant le second millénaire avant notre ère. Les Hittites avaient à leur tête le couple premier, Le Dieu de l’Orage et une Grande Déesse, et célébraient avec leur souverain grand prêtre les fêtes saisonnières, surtout celle du Nouvel An. Un peu avant les Hittites sont les Cananéens (~3.000) qui furent les premiers Sémites à s’établir en Palestine. El (Dieu en sémitique qu’on associera plus tard à Yahvé) est le chef du panthéon. Il est attaqué par Baal qui est tué par Môt. Les Cananéens précèdent les Israélites, le peuple du Livre. Selon la Bible, leur histoire se divise en deux grandes parties : de la Création au Déluge et à la Tour de Babel, période qui raconte l’histoire du Paradis perdu et qui est dominée par Noé - après le déluge quand les fils de Noé deviennent les ancêtres d’une nouvelle humanité, période dominée par Abraham et Moïse qui reçoit les Tables de la Loi des mains même de Yahvé. 

Je dois passer un peu trop rapidement sur les dieux védiques, symboles de la religion des Indo-Européens, Varuna (Dieu Souverain), Devas, Asuras, Mitra, Aryaman, Aditi, Indra (champion et démiurge), Agni (feu sacrificiel, lumière, intelligence), Soma, Rudra-Shiva, Vishnu (exalté comme un dieu suprême de culture monothéiste.) C’est de la fin de la période védique (~700 à 300) que date la rédaction des textes sacrés de l’Upanishad. Et la religion hellénique, me demanderez-vous ? Elle apparaît maintenant avec Zeus, dieu céleste indo-européen, qui partage le monde en trois parties : l’Océan revient à Poséidon, le Monde Souterrain à Hadès, le ciel ou Olympe à lui-même. Inutile de mentionner le nombre d’épouses et d’enfants de Zeus, ils sont innombrables mais connus de la plupart d’entre nous et je les mentionnerai en abordant la religion romaine. Je voudrais toutefois mentionner Alexandre le Grand, roi de Macédoine qui, durant les trente trois ans de sa courte existence, conquiert un empire immense allant de l’Egypte au Pendjab et réalise le syncrétisme gréco-oriental.  

J’ai hâte sans doute d’aborder Zarathustra, [5] le prophète de la « religion mazdéenne » à l’exemple de Moïse, Bouddha et plus tard Jésus ou Mohammed, son Seigneur étant Mazda. Entouré d’un groupe de disciples, il prône la vertu, accomplit des miracles, combat contre les forces du mal et s’oppose aux sacrifices d’animaux. Zarathustra est également un apôtre du libre-arbitre puisque selon Mazda, l’homme est libre de choisir entre le bien et le mal. Après sa mort et si sa vie a été exemplaire, son âme monte au ciel jusqu’au jour du jugement dernier et la résurrection des corps.

  Le tome II semble aller de Gautama Bouddha au Triomphe du Christianisme. En fait, il débute par Les Religions de la Chine Ancienne qui croient en la survie de l’âme. La grande urne funéraire est la maison du mort. L’un des principaux dieux est Ti (ciel) qui commande aux rythmes cosmiques et aux phénomènes naturels (la pluie, le vent, la sécheresse…) Du VIIIème au IIIème siècle av. J.C. s’installe la religion traditionnelle où le roi, Fils du Ciel, demeure le protecteur de la dynastie. Confucius qui est plus un philosophe qu’un chef religieux influence la religion chinoise. Il exalte et revalorise la fonction religieuse des rites et des comportements. Comme pour Platon, l’art de gouverner est le seul moyen d’assurer la paix et le bonheur du plus grand nombre.  Avec Lao tseu et les taoïstes apparaissent les notions de yin, principe de passivité, et yang, principe de mouvement. En se combinant, les forces Yang et Yin engendrent l’ « l’embryon mystérieux », l’être immortel qui finira par s’évader du corps par l’occiput et monter au ciel.

Le brahmanisme apparaît à Ceylan au VIème siècle av.J.C. Quelques siècles plus tard, l’hindouisme pénètre en Indochine, à Sumatra, Java et Bali puis dans l’Inde centrale et méridionale. Krishna rédige les Samkhya-Karika et Patanjali les Yoga-sutras. Le yogin doit pratiquer une série de disciplines corporelles et psychiques…L’étude de la métaphysique yoga et l’effort pour faire de Dieu le motif de toutes ses actions constituent les disciplines.

Gautama Bouddha prédit : « Tout est douleur, tout est éphémère »…mais la découverte de cette douleur universelle n’aboutit pas au pessimisme car si elle est universelle, elle n’est pas définitive. Le « salut » implique la transcendance de la condition humaine. Le fondateur du bouddhisme ne se déclare ni prophète ni envoyé de Dieu. Il est l’ «Eveillé », le guide, le maître spirituel mais sa prédication ayant comme but la délivrance des hommes…ce prestige de sauveur fait de son message une « religion » et transforme le personnage historique Siddhartha, fils d’un roitelet, en un Etre divin. 

Mahavira, fils d’un roitelet comme le bouddha, prêche le Djaïnisme. Il ne croit pas à l’existence de Dieu mais de dieux qui ne sont pas immortels. C’est le Cosmos et la vie qui n’ont pas de fin. Tout ce qui existe dans le monde a une âme, les êtres humains, les animaux, les plantes, les pierres, les gouttes d’eau… Au cœur du jaïnisme est le karman, principe fondamental selon lequel chaque vie est déterminée par les actes accomplis dans la vie précédente.

La religion romaine est guerrière dès la fondation de la ville par Romulus et Remus vers 754 av. J.C. puisqu’une louve est envoyée par Mars, dieu de la guerre, pour allaiter les jumeaux. Le culte domestique est important : il est régi par les Pénates, les Lares et les Mânes, personnifications mythico-rituelles des ancêtres. Les dieux du culte public sont nombreux et spécialisés. Autant que les dieux grecs, ils nous sont familiers, de Vénus (Aphrodite) à Jupiter (Zeus) et de Neptune (Poséidon) à Minerve (Athéna) pratiquement tous assimilables aux dieux grecs sauf Janus. La civilisation romaine est postérieure à la grecque mais si Rome a vaincu la Grèce par les armes, la Grèce a envahi le pays latin (dieux, arts, écriture, philosophies, sciences…)      

Les Celtes accordent une grande importance aux lieux consacrés…autour d’un autel où se pratiquent les sacrifices. Ils ont le culte des crânes qu’on dépose dans des niches ou qu’on insère dans le mur des sanctuaires. La culture celte est influencée par des coutumes de l’Inde ancienne. Ses prêtres sont les druides qui, comme les brahmanes, accordent une importance considérable à la mémoire. Ils veillent aux choses divines, s’occupent des sacrifices publics et privés, règlent toutes les choses de la religion. Le panthéon celtique évolue avec la civilisation gallo-romaine qui introduit ses dieux en Gaule en leur donnant des noms gaulois : Jupiter Taranucus, Mars Toutatis…Les anciens Germains vouent un culte aux Ases dont les dieux les plus remarquables sont Tyr, Odhin-Wodan, dieu de la guerre et dieu des morts, Thôrr, le dieu au marteau, et aux Vanes qui ont des rapports avec la fécondité, le plaisir et la paix.

Il est temps d’aborder la seconde religion révélée avec la naissance du Christianisme. La foi dans le Christ ressuscité en constitue l’élément fondamental et les Epîtres de Saint Paul [6] , en même temps que les premiers documents relatant l’histoire de la communauté chrétienne, sont toutes pénétrées d’une ferveur sans égale. « Enfin, écrivait le grand Helléniste Willamowitz-Moelendorf, enfin la langue grecque exprime une vive » et brûlante expérience spirituelle. » Jésus prêche la Bonne Nouvelle venue de Dieu : « Les temps sont accomplis et le Royaume de Dieu tout proche » (Marc I : 15). Le culte des martyrs est pratiqué à partir de la fin du IIème siècle de notre ère. Dès le VIème siècle, le néo-platonisme imprègne la pensée chrétienne.

 Les Pères de l'Eglise [7] ont progressivement élaboré la doctrine orthodoxe qui se définit par une fidélité plus grande à l’Ancien Testament que le Christianisme qui reconnaît Dieu sous trois figures : Le Père, Créateur et Juge – Le Seigneur Jésus-Christ, le Ressuscité, le Saint-Esprit qui a la puissance de renouveler la vie et d’accomplir le Royaume…la sanctification et la divinisation de Marie…étant surtout l’œuvre de la piété populaire.

Le tome III du livre débute par une référence aux religions de l’Eurasie Antique dont une des principales est le chamanisme. [8] Le premier chaman fut créé par Dieu. Les multiples pouvoirs du chaman sont le résultat de ses expériences initiatiques au cours desquelles il mesure la précarité de l’âme humaine et apprend les moyens de la défendre. Il ressent au cours de cette période préparatoire une maladie initiatique qui est le symbole d’une mort mystique : …l’homme profane est entrain de mourir, de se dissoudre, et une nouvelle personnalité est sur le point de naître. Sa principale fonction est de guérir, c’est-à-dire de faire réintégrer l’âme égarée, cause de la maladie, dans le corps du malade.

Les peuples baltes sont convertis au christianisme au XIVème siècle mais ils conservent dans leurs traditions leur héritage païen archaïque, par exemple le nom du vieux dieu céleste indo-européen deiuos. Les slaves ne contestent pas l’existence « d’un seul dieu dans le ciel » mais ils estiment que ce dieu « s’intéresse uniquement aux affaires célestes. »

J’ai parlé plus haut des Pères de l’Eglise qui ont progressivement installé l’Eglise orthodoxe. Les différences entre les Eglises d’Orient et d’Occident commencent à se préciser quand l’Eglise byzantine établit l’institution des patriarches, hiérarchie supérieure aux évêques et aux métropolites au cours du Concile de Constantinople (381). La vénération des icônes (figures ou scènes inspirées par les Ecritures) se pratique à partir du IIIème siècle.

Mahomet [9] naît entre 567 et 572 à La Mecque dans la puissante tribu des Qurayshites qui vénèrent Allah (deus otiosus) parmi d’autres dieux et déesses. Je ne veux pas m’étendre trop sur l’Islam qui est peut-être devenu aujourd’hui la plus importante (en nombre) des religions révélées. L’un des intérêts de cette religion universelle est qu’elle est historique et qu’on connaît la biographie du prophète. Les premières révélations datent de 610 environ, envoyées par Allah (littéralement : « Dieu », le même théonyme utilisé par les Juifs et les Chrétiens) qui est dorénavant le Dieu unique. Khadîja, la première femme de Mahomet, est aussi sa première disciple à laquelle il communique pendant environ trois ans les premiers messages divins. Mahomet se considère, comme les autres prophètes, l’ Apôtre (le messager) de Dieu. Il apporte une révélation qui sera consignée dans le Livre Saint de l’islam : le Coran rédigé en langue arabe commune. Après son ascension de la Jérusalem terrestre vers le ciel, Mahomet et ses premiers disciples se réfugient à Médine. Il y rencontre des tribus juives hostiles et une révélation lui enjoint de ne plus se prosterner durant la prière vers Jérusalem mais vers La Mecque. Il proclame alors que la Ka’ba païenne (où vont affluer dans les siècles futurs des millions de fidèles pour leur pèlerinage traditionnel) a été bâtie par Abraham et son fils Ismaël [10] . L’avenir de l’unité arabe est assuré. Après bien des batailles, Mahomet et 2.000 fidèles rentrent à La Mecque, l’occupent, et proclament la guerre totale contre le polythéisme. On peut dire que le Coran représente l’expression la plus pure du monothéisme absolu. [11]    

 L’unité de la communauté musulmane se divise après la conquête de la Perse par les Arabes en sunnisme (pratique traditionnelle) et chiisme dont les adeptes reconnaissent Ali comme le premier « vrai » calife (chef suprême de l’Islam) car il est de la descendance du prophète alors que celui-ci accordait sa préférence aux califes élus.  Les imams (ministres religieux) deviennent les intermédiaires entre Dieu et les fidèles. Une autre forme de l’Islam est l’Ismaélisme puis l’Ismaélisme réformé selon lequel la personne de l’Imâm a préséance sur celle du Prophète. Sa naissance est spirituelle et donne un sens spirituel aux Révélations prophétiques. L’Islam spirituel se perpétuera dans les confréries de soufis [12] parmi lesquels sont Al-Hallâj, mystique et martyr, Al-Ghazzâli et bien sûr Djalâl-od-Dîn Rûmî, le grand poète fondateur de la confrérie des Derviches Tourneurs.

De la même façon que l’Islam, le Judaïsme évolue au cours des siècles et comme Mircea Eliade n’a abordé dans le tome I de son livre que les premiers Israélites, il évoque plusieurs thèmes nouveaux dans le tome III : La loi orale donnée à Moïse sur le Mont Sinaï est codifiée dans la Michna vers 200 de notre ère. Elle unifie et explicite les innombrables traditions orales en relation avec les pratiques culturelles et avec les interprétations de l’Ecriture et les questions juridiques, plus simplement la Michna se penche sur l’agriculture, les fêtes, la vie familiale, la loi civile, les prescriptions sacrificielles et diététiques et la pureté rituelle. La Guemara est l’ensemble des commentaires de la Michna. L’ensemble constitué par la Michna et la Guemara forme le Talmud (enseignement). On peut peut-être mettre en parallèle le Talmud et les Hadith qui constituent le recueil des actes et des paroles du prophète Mahomet et de ses compagnons à propos de commentaires du Coran et de règles de conduite.

C’est à partir du IXème siècle qu’apparaissent les premiers philosophes juifs, Saadia ben Joseph, Salomon Ibn Gabirol, Judah Halévi et surtout Maïmonide, homme de loi, penseur le plus éminent du judaïsme médiéval, médecin et astronome. Pour Maïmonide, ce n’est qu’après avoir atteint la perfection morale (par l’observance de la loi) qu’il est permis de se consacrer à la perfection de son intelligence. La mystique ésotérique juive, la Kabbale, apparaît dans le Bahir compilé en Provence au XIIème siècle. Les trois grands évènements de la Kabbale sont la mort, le repentir et la renaissance susceptibles d’élever l’homme vers une union béatifique avec Dieu. Le dernier mouvement mystique, le Hassidisme, fondé par le Rabbi Israël Baal Shem Tov (le Maître du Bon Nom) apparaît en Pologne au XVIIIème siècle. [13]  

Depuis sa naissance la hiérarchie chrétienne est couronnée par la présence à Rome de son chef suprême, le Pape, successeur de Saint Pierre. La rupture définitive avec le catholicisme romain est consommée avec l’apparition de Luther qui naît à Eisleben (Thuringe) en 1483 et affiche en 1517 ses 95 thèses contre les Indulgences sur la porte de l’église du château de Wittenberg. Il attaque dans sa Disputation contre la théologie scolastique la doctrine selon laquelle le fidèle qui pratiquait le bien dans un état de grâce collaborait à son propre salut. Il condamne également l’Ethique d’Aristote selon laquelle les vertus morales s’obtiennent par l’éducation, l’harmonie entre la raison et la foi lui paraissant impossible. Pour Luther, c’est l’expérience de la foi en elle-même qui importe, une fiducia naïve et totale, comme celle des enfants. La Réforme est contestée par Erasme qui aimerait qu’une symbiose se fasse entre la doctrine catholique et les idées nouvelles. Elle est représentée en Suisse par Calvin.

Dirai-je qu’après l’absorption de ces quelques mille pages (j’exagère car je n’ai pas lu celles, nombreuses, consacrées à la bibliographie de cet ouvrage gigantesque par son importance et par son intérêt) je reste sur ma soif ? Je viens de montrer, d’essayer de le faire en tout cas, combien les hommes ressentent le besoin de se confier, de s’identifier, de se parfaire, de s’accomplir… en recourant à des dieux ou à un Dieu unique qui a créé le monde où nous vivons : La création semble en effet commune à toutes les religions depuis la nuit des temps. J’ai seulement l’impression que Mircea Eliade est mort trop prématurément et que tant de choses se sont passées depuis l’âge des Réformes qu’il faudrait plus d’un livre pour les compiler. L’auteur parle en effet de toutes les croyances qui se rattachent ou non à ce qu’on pourrait appeler les « religions mères » mais quid de tous les mouvements, de toutes les sectes nées depuis la Réforme qui, nous en sommes bien conscients, n’ont que peu de rapports avec la religion première à laquelle ils font constamment et lourdement référence ?

   J’ai évoqué dans de précédents Mots…dits la religion réformée d’Angleterre, les centaines de communautés et de sectes américaines mais je pourrais en citer d’autres que je viens de découvrir  (n’ayez pas trop peur !) : Zen-macrobiotique, Avatar (Star edge), Raël, le Mouvement humaniste, les Témoins de Jéhovah, la Scientologie, Sri Ram Chandra, Brahma Kumaris, Comiscia (Siragusa), La Famille, Sahaja Yoga, La Pure Vérité (Amstrong), la Wicca, Les pélerins d’Arès, le Mandarom, Vie Universelle (Wittek), la Nouvelle Acropole, l’University Bible Fellowship et une église Taiwanaise, le Mouvement Gnostique (Samael Aun Weor), la Méditation Transcendantale, l’Office Culturel de Cluny, l’Eglise du Christ de Boston,  Esotérisme et extrême droite, Human Universal Energy (IHUERI), Mouvement du Graal, Landmark Education, Science Chrétienne… [14]

Si je me dois d’ajouter que l’Islamisme intégriste né du Wahhabisme et son insistance sur le djihad n’a plus que de lointains rapports avec les paroles du prophète, que l’orthodoxie juive va bien au-delà du judaïsme traditionnel, je n’aurai pas couvert l’ensemble des croyances qui divisent les êtres humains plutôt qu’elles ne les rassemblent. Il semble bien que l’individualisme de l’homme ne soit plus une spécificité française mais une tendance universelle. Comme la plupart de mes amis sont athées ou pour le moins agnostiques, j’ai de plus en plus tendance à croire qu’ils ont raison parce qu’ils peuvent être des témoins objectifs sans être partie prenante. N’est-ce pas la meilleure façon de penser ?  



[1] Ils sont étranges tout de même ces athées qui sont mes amis : Marie m’a fait durant toute une soirée l’apologie de Jésus, une réflexion que je peux comprendre quand il s’agit d’André Chouraqui, l’oecuméniste, mais qui ne coule pas de source quand il s’agit d’une personne qui rejette « la religion » en bloc. Elle m’a refait le coup de Jean-François ( vous vous souvenez, celui qui m’a ordonné de lire « Le voyage au bout de la nuit » pour que je ne meure pas idiote !) dont le père athée chérissait dans sa bibliothèque les vingt six livres de la bible traduit par le même Chouraqui. La preuve peut-être qu’il y a du divin en chacun de nous…

 

[2] Mircea Eliade est né en Roumanie en 1907. Il s’est installé à Paris après la Seconde Guerre Mondiale et a enseigné à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes. En 1957, il a été nommé Professeur au Département d’Histoire des religions à l’Université de Chicago. Jusqu’à sa mort en 1986 il y a poursuivi son œuvre d’historien des religions, de philosophe, de poète et de romancier, trouvant son unité dans une interrogation constante sur le sacré. Eliade a publié plus de 1300 ouvrages. Il s’est acquis une réputation internationale avec « Le Mythe de l’Eternel Retour » (1949), une interprétation de l’imagerie et des symboles religieux.  

[3] J’ai mentionné « L’Epopée de Gilgamesh » quand j’ai commenté pour Marie le livre de Jean Botéro : « La plus vieille cuisine du monde. »

 

[4] C’est au cours de cette visite du musée qu’on appelle plus volontiers  Musée Hittite qu’Ataturk que j’ai eu ma première vision des civilisations successives depuis l’apparition de Gê ou Gaia, la Terre mère.

[5] La première fois que je suis allée en Iran, il y a bien des années puisque c’était au temps du shah, j’ai pu encore voir à Téhéran les torches allumées devant la demeure des Zoroastriens ou Mazdéens, une tolérance qui a bien sûr disparu avec l’arrivée de l’ayatollah Khomeyni. J’ai aperçu dans le désert les « Tours du Silence » sur lesquelles les prêtres déposaient les corps des défunts afin que leur chair soit dévorée par les vautours avant qu’on ne jette les corps dans la fosse et qu’on ne les recouvre de chaux. Je les ai retrouvées à Bombay où, du fait même de la présence des Parsis qui ont quitté l’Iran pour ne pas adopter l’Islam, les rites mazdéens se pratiquent encore de nos jours.

[6] De même que Marie m’a présenté ses arguments en faveur de Jésus, Yves sera content de voir que si l’on parle du Christ, Saint Paul n’est pas loin avec ses quatorze Epîtres que j’ai lues pour faire plaisir à l’un de mes « maîtres. »  

 

[7] Les Pères de l’Eglise sont presque toujours des évêques, avec des responsabilités pastorales particulières qui, par leur prédication et leurs écrits, ont influé soit sur le développement de la doctrine chrétienne, soit sur la formation du comportement chrétien, parce qu'ils unissaient en eux les caractéristiques constantes de la sainteté de vie, de la sagesse et de l’ancienneté.

 

[8] Ce concept était courant parmi les anciennes cultures et il l'est toujours pour les Indiens nord-américains, les aborigènes australiens... En Europe cette approche holistique de la vie était commune jusqu’à l'âge où l'homme est devenu plus égocentrique dans son attitude envers la nature. Ceci est arrivé à cause de la meilleure compréhension que l'homme a acquis des mécaniques de la nature, de l'environnement et du fait qu'il a commencé à la mettre sous son contrôle.

[9] J’emploie personnellement l’orthographe « Mohammed » mais je respecte celle de l’auteur.

 

[10] La tradition de l’Islam confond Ismaël et Isaac alors que dans la Bible ils sont les deux fils d’Abraham qui l’ensevelissent dans la grotte de Makhpélah à Hébron.

[11] Tel est mon sentiment et la raison pour laquelle je trouve justifiée (entre autres) la comparaison de l’Islam et du Judaïsme au niveau du monothéisme.

 

[12] Pour de plus amples informations sur les confréries soufies, je me permets  de conseiller à mes amis de lire « Soufisme et Hassidisme. »

[13] Là encore je me permets de suggérer qu’on se rapporte au « Soufisme et Hassidisme. »

[14] GEMMPI : Groupe d’Etude des Mouvements de Pensée en vue de la Prévention de l’Individu.