Une photographie de Stéphane Popu


Pillages à Bagdad

 par Lise Wilar

Mots...dits

 

Je voudrais me pencher dans ces nouveaux Mots…dits sur les pillages qu’on a pu observer en Iraq depuis que les Américains ont libéré les grandes villes. Tout en considérant qu’après plus de trois décennies de dictature féroce et de privations de toutes sortes, il paraît assez naturel que les habitants s’en soient pris aux palais des « princes qui les gouvernèrent », je suis beaucoup plus sceptique quant à la tentative de pillage des hôpitaux et des musées. En ce qui concerne les premiers, comment peut-on, même en pleine détresse, voler le peu qui reste aux médecins impuissants face aux problèmes insolubles que présentent des êtres blessés - le petit Ali de douze ans aux bras sectionnés a perdu toute sa famille dans les bombardements [1] - face au manque de lits, d’électricité, de médicaments ? [2] L’aide humanitaire, grâce au Croissant Rouge et aux ONG [3] , commence à être acheminée au moment où l’on apprend que les bâtiments de l’UNESCO eux-mêmes n’ont pas été épargnés mais elle est constituée de vivres plutôt que de matériel médical. En ce qui concerne les trésors archéologiques de cette Mésopotamie où naquit Abraham, je viens de voir à la télévision les larmes versées par la directrice des Musées d’Irak, le Dr Nawala Mettwali : une peine indicible se lisait dans son regard face à ses vitrines brisées, à ses trésors assassinés ou disparus. Impuissante, elle s’est baissée pour ramasser quelques morceaux qui gisaient sur le sol et les a regroupés dans un misérable carton. L'actuel musée de Bagdad avait été inauguré en 1976. Ses collections comptaient environ cent cinquante mille pièces, de menues tablettes d'argile gravées d'écritures cunéiformes aux puissants taureaux ailés de Khorsabad ou aux bas-reliefs des palais de Nimroud qui pesaient chacun plusieurs tonnes, l'ensemble constituant une anthologie assez complète de toutes les civilisations qui se sont succédées, depuis plus de sept mille ans, entre le Tigre et l'Euphrate : témoignages préhistoriques, vestiges sumériens, akkadiens, babyloniens, assyriens néobabyloniens, perses, grecs, parthes, sassanides, et un très riche fond islamique.

Lors de la première guerre du Golfe, une grande partie de ces pièces avait été mise à l'abri et le musée fermé. Il avait été rouvert pour l'an 2000. De nombreux objets qui avaient souffert de leur réclusion dans des caisses métalliques demandaient une longue restauration qui n'était pas achevée. Les trésors les plus précieux, comme ceux qui avaient été trouvés dans les tombes royales d'Our, étaient restés dans leurs cachettes : seules leurs photos étaient exposées dans le musée de Bagdad. Ces pièces sont-elles pour autant sauvées ? A la suite de la première guerre du Golfe, neuf des treize musées régionaux avaient été plus ou moins pillés.

  D'après le New York Times, « il aura fallu moins de 48 heures pour que les trente deux galeries du Musée archéologique national d'Irak soient ‘nettoyées’ sous le nez des troupes américaines. Plusieurs archéologues irakiens auraient fait des démarches auprès du commandement américain pour que le musée soit sanctuarisé. En vain. »  Je ne pouvais m’empêcher en lisant ces nouvelles de revenir sur soixante années de ma vie et me souvenir que les nazis, même s’ils ont parfois envisagé de le faire n’ont ni programmé ni opéré la destruction de Notre Dame de Paris, que Rome est restée « ville ouverte. » Je pense que les premières exactions - je ne parle pas ici d’êtres humains - qui m’aient fait horreur sont la destruction des mosquées de Bosnie que je connaissais pour les avoir si souvent admirées.

Le quotidien britannique The Independent a insisté dimanche sur les destructions : « statues mutilées, vitrines éventrées, objets fracassés. » Les autorités irakiennes avaient pourtant prévu le pire. Dans le numéro de février 2003 de la revue Archeologia, le Dr Nawala Mettwali, indiquait que « le personnel a suivi des sessions de formation pour évacuer les trente deux salles du musée en un jour. Les objets seront mis à l'abri dans des lieux secrets. »  La responsable des musées qui pleure aujourd'hui ses collections disparues n'avait pas prévu que le personnel serait le premier à se volatiliser, laissant place aux vandales. Après le pillage du Musée de Bagdad, le directeur général de l'Unesco, Koïchiro Matsuura, a fait savoir, dans un communiqué, qu'il avait « aussitôt saisi les autorités américaines et britanniques et demandé de prendre immédiatement les mesures de surveillance et de protection des sites archéologiques et institutions culturelles irakiens. » A la veille de l'intervention armée, Mounir Bouchenaki, directeur adjoint de la culture à l'Unesco, avait déclaré au Monde : « Les Américains connaissent la valeur et la diversité du patrimoine irakien. Nous leur avons remis la liste des sites importants. J'espère qu'ils en feront bon usage. » Je ne voudrais pas être vulgaire mais ne croyez-vous pas qu’à l’écoute de ces mots il vaut mieux rire que pleurer… ? Comme si la coalition, dans son avance fulgurante, avait eu la possibilité d’avoir ces choses-là en tête ! Avait-elle même été informée de l’existence d’un tel message ? Il est évident qu’il y a une sorte d’ironie amère dans cet avertissement : « attention, faites la guerre, détruisez, tuez quand il le faut puisque c’est inévitable mais épargnez nos trésors archéologiques ! »

Allons, il faut poursuivre : n’oublions pas dans notre triste énumération le groupe de sept français employés par la chancellerie resté sur place pour assurer la protection des locaux du centre culturel français qui est demeuré de la même façon impuissant face aux pillards de différentes origines. L'ambassade d’Allemagne, située rue Karada, proche de la rue Abou Nawas où se situe le Centre Culturel français a été attaquée par des familles de pillards qui sont rentrés dans la cour intérieure de l'ambassade en voiture et même à cheval. Ils ont démonté tout ce qu'ils trouvaient, le mobilier, les néons, les réfrigérateurs, les appareils vidéo… Certains me diront qu’aveuglés par les anciennes interdictions et leur nouvelle liberté, il paraît impossible à des êtres malheureux de discerner entre les « sacs »  à choisir et de rester prudents devant cette perte d’une mémoire historique. C’est une explication ou une constatation un peu courte à mon goût et la raison pour laquelle je voudrais avant de revenir sur l’Iraq redire ici-même ce que j’ai écrit au cours de mes différents voyages dans des pays qui ont été occupés, certains durant des centaines d’années, puis ont recouvré leur indépendance. J’ai été constamment surprise devant toutes les richesses qui s’offraient  à mes yeux et qui auraient du selon la logique populaire des Bagdadis - je montre dans les lignes ci-dessous que j’en ai eu le sentiment -  disparaître à jamais.  

Un de mes premiers grands voyages fut celui de Chine Populaire où je me suis rendue en 1963 via Moscou par le Transmongolien qui mettait une semaine pour aller de la capitale soviétique à Pékin, la capitale chinoise. Voici ce que j’ai alors écrit : « Notre première visite fut pour le Palais d’Hiver et la Ville Interdite aux Mille Pagodes. Nous étions ébahis devant la richesse et l’opulence de ces lieux qui traduisaient la puissance des empereurs chinois et mandchous. Les salles du dernier pavillon contenaient des centaines de pagodes d’or, des rochers sculptés de jade et des costumes de brocard sertis de pierres précieuses. Comme à chacun de mes voyages dans des pays où les hommes ont fait la Révolution, j’ai pu constater la clairvoyance des chefs qui ont su éviter que l’Histoire de leur nation ne soit effacée par un pillage systématique comme ce fut le cas dans l’antiquité ou au Moyen Age quand les troupes étaient payées par le sac de toutes les villes dont l’armée s’emparait. Dans les jardins du Palais, au bord de bassins spacieux, des enfants observaient les poissons rouges géants qu’ils taquinaient avec des tiges de bambou. Les familles avaient l’air détendu, ravies de se promener au soleil dans un environnement qui leur fut jadis strictement interdit. »

Passons maintenant à Moscou si vous le voulez bien :  «  Après notre visite au dirigeant de la Révolution d’Octobre et Premier Président du Soviet Suprême, nous sommes entrés dans le Palais des Armures du Kremlin : J’ai vu les joyaux de la Couronne à la Tour de Londres, les pagodes d’or et de jade au Palais d’hiver de Pékin, le trésor d’Iran à la Banque Mellih de Téhéran, les splendeurs de Topkapi à Istanbul et je croyais à tort qu’en raison de la Révolution le Kremlin ne pourrait me révéler ses anciens mystères. Il n’en était rien et je me suis trouvée face à des perles, des brillants, des émeraudes, des objets d’or massif, une profusion d’icônes richement enluminées, des services en métal précieux, des livres aux couvertures de cuir repoussé enrichi de pierres fines, des robes de cour tissées de fil d’or et scintillantes de perles de rivière, des armures offertes par des princes étrangers, des caparaçons des mille et une nuits, des services de table dont un merveilleux Sèvres offert par Napoléon au Tsar après Tilsit, des carrosses dorés et armoriés pour attelages de douze chevaux... Les  bolcheviques qui ont envahi le Kremlin en 1917 ne semblent pas avoir cédé à la tentation d’un pillage systématique et pourtant j’imagine ce qu’était le faste des tsars comparé à la misère des moujiks…

Après le Palais des Armures, nous avons visité les églises intérieures du Kremlin dont les dômes dorés éclairent les quatre coins de la ville. Les murs et les colonnades étaient recouverts d’admirables fresques qui ne le cédaient en rien aux riches icônes. Ressortant sur la Place Rouge, nous avons pu enfin nous arrêter devant St Basile le Bienheureux, cette église magnifique surmontée de neuf dômes qui célèbrent les huit prises de Kazan par les Tartares et la neuvième et ultime reconquête. Sur le sol, devant l’édifice religieux, gît l’énorme cloche d’airain qui est tombée de son perchoir au XVIème siècle suite à une fixation défectueuse. » [4]

Notre voyage se poursuit en Inde, pays occupé durant deux siècles par les Britanniques et qui a recouvré son indépendance en 1947. Ne me parlez pas, s’il vous plaît, du « savoir-vivre » des gentlemen venus d’Angleterre pour fonder « leur » Empire des Indes : découvrant pour la première fois en 1838 les splendides sculptures érotiques de Khadjuraho, horrifiés par ce qu’ils considéraient comme une entreprise de gens aux mœurs barbares, ils ont sectionné les pénis des hommes qui heurtaient leurs chastes yeux ! Mais passons  et voyons ce que j’ai naguère écrit : « Delhi est la ville fortifiée construite en 1638 par Shah Jahan, cinquième empereur Moghol, dont le monument le plus fameux est le Fort Rouge qui contient deux des constructions les plus somptueuses de l’Inde, le Diwan-i-Am, salle des Audiences Publiques, et le Diwan-i-Khas, salle des Audiences Privées. Cette dernière est sans doute la plus somptueuse des deux. Elle est une perle de l’architecture des Moghols, maîtres dans l’art d’utiliser le marbre blanc. Sur ses murs est gravé un sonnet persan dont le thème est : « Si le Paradis existe, il est là, il est là. » C’est dans cette salle que l’empereur réunissait ses ministres et les personnalités qu’il désirait consulter, assis majestueusement sur le célèbre trône du Paon, incrusté de pierres précieuses, transporté par l’envahisseur persan, Nadir Shah, à Téhéran en 1737, après la conquête de Delhi.

A deux cents kilomètres environ de Jaïpur, Le Tadj Mahall ou « Palais de l’Elue », commandé par Shah Jahan, le petit-fils du fondateur Akbar et construit de 1630 à 1652 par vingt mille ouvriers sous les ordres d’architectes venus de Perse et d’Asie Centrale, repose, tel un énorme biscuit de marbre blanc, au milieu d’un parc féerique où jaillissent des milliers de jets d’eau. Sa renommée, son image familière, l’histoire célèbre de ce monument d’amour dédié par Shah Jahan à sa femme bien-aimée Mumtaz Mahall, le fait qu’il soit l’une des plus belles oeuvres de l’architecture Moghole, ne m’a pas fait oublier les mosquées de Sinan, en raison sans doute des quatre tours qui le flanquent et qui s’apparentent plus à des phares qu’à ces minarets dont j’aime l’apparente fragilité. Pour ma part, je crois que la beauté pure de cet endroit réside dans les jardins où le reflet du mausolée de marbre blanc dans l’eau limpide est peut-être plus beau que la réalité. »

Je ne puis me priver au cours de ce voyage dans le temps de revenir une fois encore sur les merveilles de  Turquie  où pourtant l’Etat laïque de Kemal Ataturk a remplacé l’Empire Ottoman sans que les habitants n’aient songé à détruire leur patrimoine. Commençons tout d’abord par l’entrée en Turquie d’Europe : « L’après-midi, je me suis arrêtée comme à chacun de mes passages devant la merveilleuse Selimiye camii, une mosquée unique, un chef d’oeuvre dont les minarets graciles s’élancent vers le ciel, construit entre 1569 et 1575 par l’incomparable Mimar Sinan qui fut également le bâtisseur de la « Süleymaniye », l’admirable mosquée commandée à l’architecte par Soliman le Magnifique. Chaque fois que j’ai revu la Selimiye camii, j’ ai eu le bonheur d’évoquer les paroles mêmes de Sinan : « la mosquée de Sehzade, c’est celle d’un ‘apprenti’, la ‘Süleymaniye’ d’un ‘maçon’ et la Selimiye d’Edirne, d’un ‘maître maçon’ parvenu au stade de chef dans son art. » M’arrachant avec peine à ma contemplation, j’ai repris ma voiture pour longer les immenses champs de blé qui feraient croire à la Beauce n’étaient les minarets qui jaillissent de temps à autre au milieu des épis… » Et maintenant Istanbul : « Quand on quitte Levent, on descend droit sur le Bosphore qui étincelle de toute sa lumière bleutée puis on laisse sur la gauche les grilles ciselées de Dolmabahce, l’ancien palais d’été des sultans ottomans, la Dolmabahce cami (la mosquée du palais) et l’on arrive sur le pont de la Corne d’or, le « Galata Koprüsü » qui grouille d’une foule animée, d’automobiles sur sa partie supérieure et de boutiques sur sa partie inférieure, juste au bord de l’eau. Des centaines de bateaux longent ou traversent le Bosphore, accueillant à leur bord les hommes et les femmes qui viennent chaque jour travailler dans la grande ville. Si l’on descend sur la partie inférieure du pont, quelques livres turques suffisent pour s’offrir un poisson grillé par le pêcheur sur sa propre barque, poisson que l’on déguste entre deux tranches de pain accompagnées d’un oignon cru.

Au-delà du pont se dresse la colline ondulante de Fatih où s’élèvent Aya Sofia (Sainte Sophie), la Mosquée d’Eminonu sur les marches de laquelle se réunissaient les hippies, la Süleymaniye dont j’ai déjà parlé à propos de l’architecte Sinan, Sultan Ahmet Cami dite la Mosquée Bleue en raison de l’azur de son dôme intérieur, Fatih cami la pieuse... avec à l’extrême gauche le palais légendaire de Topkapi (Topkapi Sarayi) : construit du XVème au XIXème siècle, c’est l’ancienne résidence des sultans ottomans, un des plus importants musées de l’art islamique qui recouvre sept cent mille mètres carrés de terrain dont quatre cours encadrées par des centaines de salles, de bibliothèques, des mosquées, des jardins, des fontaines et son harem de quatre cents chambres. Dans les salles qui sont séparées par des portes inviolables on peut admirer des bijoux, des pièces d’orfèvrerie, d’argenterie, des objets d’art, des portraits, miniatures, calligraphies, armes, porcelaines chinoises et japonaises. La fontaine publique d’Ahmet III, édifiée à l’extérieur de Topkapi, dispose de petites fontaines semi-circulaires à chacun de ses angles. Les façades sont décorées de sculptures et de fines calligraphies en or.

Si l’on tourne à gauche du Pont de la Corne d’Or, on monte vers le bazar couvert, le « kapali carsi » qui ne compte pas moins de dix huit portes et dans lequel deux ans plus tôt les boutiques ruisselaient de tels bijoux d’or qu’on aurait dit la caverne d’Ali Baba. Et si l’on ajoute à tout ceci les aqueducs, les colonnades, la citerne byzantine Yezetaban et ses colonnes à chapiteaux corinthiens, les obélisques de Théodose, l’église byzantine de Kariye, les marchands de livres anciens autour de la Bayazit cami, l’une des plus anciennes d’Istanbul, les mille petits métiers de la rue, les cireurs aux extraordinaires coffrets de cuivre étincelant... et surtout la lumière dorée de la ville sous un ciel à peine voilé, alors on comprendra pourquoi je suis tombée amoureuse de ma ville de conte de fée, pourquoi j’y suis revenue toujours avec le même plaisir, la même impatience et les mêmes yeux neufs que la première fois. »

Je pourrais continuer des heures et des heures mais je crois que j’ai en tout cas essayé de concrétiser ma surprise devant les évènements de Bagdad en me souvenant que le dernier sac de la ville remonte à l’époque des Mongols. Attention, une fois encore ne faisons pas d’amalgames : je ne veux en aucun cas comparer les troupes de la coalition qui, semble-t-il, ont fait le moins possible de victimes parmi la population civile (essayant de ne détruire que des sites stratégiques) et le conquérant de 1258, Hulagu. Petit-fils de Gengis Khan, il s’empara de Bagdad en février 1258 après avoir traversé l’Amou-Darya en janvier 1256, pénétré dans le Khorassan où il enleva la forteresse d’Alamut le 19 novembre 1256 et anéanti la secte ismaélienne des haschischin (Assassins). Il fit exécuter le sultan al-Mousta’sim, mettant fin au califat abbaside, puis la ville fut livrée au pillage. Assez étrangement, après la prise de Bagdad et la destruction du califat, Hulegu entreprit de soumettre la Syrie alors partagée entre les croisés francs et la dynastie musulmane des Ayyoubides. La Syrie musulmane fit allégeance et Damas se rendit sans combat…

Il est temps de revenir au sac de Bagdad qui bien sûr ne comporte pas que celui des musées : des immeubles modernes de douze et quinze étages, ministères, hôtels et galeries commerciales qui avaient été épargnés par les bombes ont maintenant brûlé. Des dizaines d'entrepôts de ravitaillement public, bien plus hauts que les statues les plus monumentales de Saddam Hussein, bien plus vastes que les casernements de la milice, se sont consumés dans des incendies que nul ne cherchait à éteindre. La mise à sac de Bagdad s'est poursuivie sous les regards indifférents des soldats américains qui, nous a-t-on dit, étaient des troupes de choc et non des gendarmes. Et pourtant les conventions de Genève font obligation aux armées en campagne d'assurer l'ordre et la sécurité publique des villes capturées et occupées. Malgré les promesses faites par les troupes de la coalition, il semble que le seul bâtiment fort bien gardé ait été celui du Ministère du Pétrole !

Le pillage et l’incendie de Bagdad ont ainsi continué. Vendredi 10 avril, au-dessus des arcades noircies de la vieille rue Al-Rachid, en plein centre, l'une des plus anciennes et des plus belles maisons arabes miraculeusement épargnées par les maniaques du béton de l'ancien régime, a brûlé puis s’est effondrée. Juste à côté, préalablement pillée par des hordes d’incendiaires, les douze étages de la Banque centrale d'Irak se sont consumés. Ce qui m’a particulièrement choquée dans le nombre d’images qu’on nous a soumises à longueur de journée même si nous n’étions pas disposés ou suffisamment forts pour leur accorder une attention soutenue, c’est l’entassement de tous les objets pillés par les gens au service des ayatollahs : N’oublions pas que nous assistons en même temps qu’à un pillage systématique de la ville à une guerre religieuse entre les différentes ethnies presque aussi nombreuses qu’en Afghanistan et dont les principales, kurdes, chiites, chrétiennes… ont souffert par le dictateur. Il n’empêche : J’ai vu les salles de classe de l’école coranique où s’entassaient des objets aussi somptueux qu’hétéroclites. Et l’ayatollah observait le rassemblement d’un œil tellement satisfait que je me suis demandée ce qu’il éprouvait pour une petite fille entrain de mourir à l’hôpital proche, la figure atrocement mutilée, rien pour accompagner sa mort certaine sinon les larmes de sa mère. Rien, j’en suis presque sure. Evidemment ce n’était pas son problème du moment, à l’ayatollah !

 Pris pour cible par les hordes de maraudeurs qui les ont dévalisés et ont incendié leurs biens, les propriétaires de nombreux magasins du centre de Bagdad, dans les quartiers chics de Kerada, Al-Mansour ou Al-Saadoun, ont décidé de camper devant leurs échoppes ou de dormir à l'intérieur l’arme au poing. A la veille du week-end, selon les divers renseignements glanés auprès des rares médecins qui osent encore se rendre dans les hôpitaux pour opérer, au moins vingt cinq personnes ont été blessées par balles dans des affrontements liés aux pillages. Je veux bien croire une fois encore que les troupes de la coalition n’étaient en aucun cas préparées à une telle situation et je suis persuadée que les chefs militaires sont préoccupés par un tel état de choses puisque des anciens policiers de Saddam Hussein ont repris du service [5] sur la demande des Américains. Sauront-ils être humains quand il le faut et capables de faire cesser les pillages, surtout ceux des hôpitaux ? Sauront-ils faire que la mémoire de Bagdad ne soit pas effacée pour de nombreuses décennies comme l’a été celle de l’Afghanistan quand nous avons assisté par exemple à la destruction des Bouddhas géants de Bamyan par les taliban ? Bien sûr, Bagdad sera reconstruite à plus ou moins longue échéance mais comment une ville nouvelle, même si de nombreuses firmes se frottent déjà la main à l’idée de se tailler une bonne part de gâteau, peut-elle remplacer une cité qui a été depuis des millénaires une des gloires du Moyen Orient ?

 

Je voulais m’en tenir à Bagdad mais au moment-même où j’écris ces lignes,  je viens d’apprendre que si la capitale a été détruite en partie et largement pillée, Babylone a, elle, été épargnée. Mais quelle Babylone ? La ville de Mésopotamie qui a rayonné sur le monde antique durant plus de quatre mille ans ? La ville des Jardins Suspendus, l’une des sept merveilles du monde ? La ville qui a inspiré les Hébreux à tel point qu’ils ont décidé d’y érigé la Tour de Babel appelée par les Iraqiens ziggourat de Babylone ? La ville de Nabuchodosor II qui inspira Verdi ? La ville de Sémiramis, de la Shéhérazade des Contes des Mille et Une Nuits  qui ne fut supplantée qu’à l’époque classique musulmane quand rayonnèrent sur un Moyen-Orient nouveau la civilisation, la théologie et la poésie musulmanes ? Eh bien ! Non : la Babylone que la coalition vient d’épargner est la ville reconstruite par Saddam Hussein à l’image de Disneyland (selon les dires de journalistes de la télévision) plutôt que de l’antique cité [6]  car le dictateur avait toujours rêvé d’être le Nabuchodonosor des temps modernes.


[1] Ali a été transporté par des soldats américains au Koweit où il a été opéré. Il pleure sa famille et dit qu’il veut être médecin pour sauver des enfants comme lui. Ayant appris qu’avec des prothèses, même posées avec succès, il n’a plus aucune chance de l’être, le garçonnet a parlé à plusieurs reprises de se suicider

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[2] Pendant que j’écris, j’entends à la radio que des vivres et des pansements vont arriver pour nourrir et soigner… Faut-il donc entreprendre des guerres pour que vivent et se nourrissent les pays pauvres ou soumis à des dictateurs ? Faut-il que les hommes, tels des Pénélopes de bazar, détruisent tout afin d’avoir une raison « humanitaire » de reconstruire ?C’est une constatation tragique que je viens de faire là, impuissante et amère.

[3] Comme je modifie ou ajoute des informations au fil des jours, je note que j’ai écouté ce matin, Lundi 21 Avril, l’interview du Docteur Jacques Bérès qui a été le seul médecin français « opérationnel » présent à Bagdad depuis l’entrée en Iraq des troupes de la coalition. Voulant demeurer, sa profession oblige, en dehors de toute argumentation ou jugement politique, il a seulement dit que si des bombes à uranium appauvri ont été utilisées durant la première Guerre du Golfe dont on a  pu voir les méfaits sur des enfants depuis quelques jours dans tous les médias, les Américains ont cette fois-ci envoyé des bombes à fragmentation de couleur et,  à nouveau, ce sont les enfants qui ont été le plus touchés par ce genre d’instrument de destruction.  

[4] J’ai retrouvé cette sensation d’émerveillement qui m’avait saisie la toute première fois quand j’ai vu à la télévision les capitales éclairées pour le dernier Nouvel An de notre millénaire : La Tour Eiffel exceptée, ce sont les illuminations de la Place Rouge qui m’ont paru les plus belles parce qu’elles mettaient en valeur les magnifiques dômes intérieurs du Kremlin ainsi que l’église de Basile le Bienheureux et faisaient ressortir l’immensité de la Place Rouge. 

[5] C’est merveilleux ! Voici des hommes béats de contentement qui ont servi le dictateur sans se poser de questions, arrêtant et torturant des milliers d’individus qu’ils enfermaient quand ils ne les avaient pas tués dans des cellules étroites, voici des hommes qui ont repris du service pour maintenir l’ordre ! Nous devons nous estimer heureux de réaliser que la coalition ne leur demandera pas de lui rendre les mêmes « services » que Saddam Hussein. J’en          arrive à comprendre véritablement la raison pour la quelle des hommes tels que Papon ont repris leurs fonctions en dépit de leur comportement sous Vichy : c’était pour maintenir l’ordre, celui par exemple de faire jeter les ouvriers algériens dans la Seine…

[6] Tout le monde n’est pas de cet avis puisque j’ai lu dans Le Figaro :  «… Capitale du monde, qui abritait une de ses Sept Merveilles, des jardins suspendus jamais retrouvés, Babylone, qu’on reproche à tort à Saddam Hussein d'avoir reconstruite. Des 960 kilomètres carrés qu'occupait la cité, seules les structures d'un palais ont été restituées, sur les vestiges de ses anciens murs, en brique cuite et nue, sans ses décors et avec l'aval de l'Unesco. Travail impeccable que nos responsables du patrimoine ne renieraient pas. »