Je
voudrais me pencher dans ces nouveaux
Mots…dits sur les pillages qu’on a pu
observer en Iraq depuis que les Américains
ont libéré les grandes villes. Tout
en considérant qu’après plus de trois
décennies de dictature féroce et de
privations de toutes sortes, il paraît
assez naturel que les habitants s’en
soient pris aux palais des « princes
qui les gouvernèrent », je suis
beaucoup plus sceptique quant à la tentative
de pillage des hôpitaux et des musées.
En ce qui concerne les premiers, comment
peut-on, même en pleine détresse, voler
le peu qui reste aux médecins impuissants
face aux problèmes insolubles que présentent
des êtres blessés - le petit Ali de
douze ans aux bras sectionnés a perdu
toute sa famille dans les bombardements- face au manque de
lits, d’électricité, de médicaments ? L’aide humanitaire,
grâce au Croissant Rouge et aux ONG, commence à être
acheminée au moment où l’on apprend
que les bâtiments de l’UNESCO eux-mêmes
n’ont pas été épargnés mais elle est
constituée de vivres plutôt que de matériel
médical. En ce qui concerne les trésors
archéologiques de cette Mésopotamie
où naquit Abraham, je viens de voir
à la télévision les larmes versées par
la directrice des Musées d’Irak, le
Dr Nawala Mettwali : une peine
indicible se lisait dans son regard
face à ses vitrines brisées, à ses trésors
assassinés ou disparus. Impuissante,
elle s’est baissée pour ramasser quelques
morceaux qui gisaient sur le sol et
les a regroupés dans un misérable carton.
L'actuel musée de Bagdad avait
été inauguré en 1976. Ses collections
comptaient environ cent cinquante mille
pièces, de menues tablettes d'argile
gravées d'écritures cunéiformes aux
puissants taureaux ailés de Khorsabad
ou aux bas-reliefs des palais de Nimroud
qui pesaient chacun plusieurs tonnes,
l'ensemble constituant une anthologie
assez complète de toutes les civilisations
qui se sont succédées, depuis plus de
sept mille ans, entre le Tigre et l'Euphrate :
témoignages préhistoriques, vestiges
sumériens, akkadiens, babyloniens, assyriens
néobabyloniens, perses, grecs, parthes,
sassanides, et un très riche fond islamique.
Lors
de la première guerre du Golfe, une
grande partie de ces pièces avait été
mise à l'abri et le musée fermé. Il
avait été rouvert pour l'an 2000. De
nombreux objets qui avaient souffert
de leur réclusion dans des caisses métalliques
demandaient une longue restauration
qui n'était pas achevée. Les trésors
les plus précieux, comme ceux qui avaient
été trouvés dans les tombes royales
d'Our, étaient restés dans leurs cachettes :
seules leurs photos étaient exposées
dans le musée de Bagdad. Ces pièces
sont-elles pour autant sauvées ?
A la suite de la première guerre du
Golfe, neuf des treize musées régionaux
avaient été plus ou moins pillés.
D'après le New York Times,
« il aura fallu moins de 48 heures
pour que les trente deux galeries du
Musée archéologique national d'Irak
soient ‘nettoyées’ sous le nez des troupes
américaines. Plusieurs archéologues
irakiens auraient fait des démarches
auprès du commandement américain pour
que le musée soit sanctuarisé. En vain. »
Je ne pouvais m’empêcher en lisant
ces nouvelles de revenir sur soixante
années de ma vie et me souvenir que
les nazis, même s’ils ont parfois envisagé
de le faire n’ont ni programmé ni opéré
la destruction de Notre Dame de Paris,
que Rome est restée « ville ouverte. »
Je pense que les premières exactions
- je ne parle pas ici d’êtres humains
- qui m’aient fait horreur sont la destruction
des mosquées de Bosnie que je connaissais
pour les avoir si souvent admirées.
Le
quotidien britannique The Independent
a insisté dimanche sur les destructions :
« statues mutilées, vitrines
éventrées, objets fracassés. »
Les autorités irakiennes avaient pourtant
prévu le pire. Dans le numéro de février 2003
de la revue Archeologia, le Dr Nawala
Mettwali, indiquait que « le
personnel a suivi des sessions de formation
pour évacuer les trente deux salles
du musée en un jour. Les objets seront
mis à l'abri dans des lieux secrets. »
La responsable des musées qui pleure
aujourd'hui ses collections disparues
n'avait pas prévu que le personnel serait
le premier à se volatiliser, laissant
place aux vandales. Après le pillage
du Musée de Bagdad, le directeur général
de l'Unesco, Koïchiro Matsuura, a fait
savoir, dans un communiqué, qu'il avait
« aussitôt saisi les autorités
américaines et britanniques et demandé
de prendre immédiatement les mesures
de surveillance et de protection des
sites archéologiques et institutions
culturelles irakiens. » A la
veille de l'intervention armée, Mounir
Bouchenaki, directeur adjoint de la
culture à l'Unesco, avait déclaré au
Monde : « Les Américains
connaissent la valeur et la diversité
du patrimoine irakien. Nous leur avons
remis la liste des sites importants.
J'espère qu'ils en feront bon usage. »
Je ne voudrais pas être vulgaire
mais ne croyez-vous pas qu’à l’écoute
de ces mots il vaut mieux rire que
pleurer… ? Comme si la coalition,
dans son avance fulgurante, avait eu
la possibilité d’avoir ces choses-là
en tête ! Avait-elle même été informée
de l’existence d’un tel message ?
Il est évident qu’il y a une sorte d’ironie
amère dans cet avertissement :
« attention, faites la guerre,
détruisez, tuez quand il le faut puisque
c’est inévitable mais épargnez nos trésors
archéologiques ! »
Allons,
il faut poursuivre : n’oublions
pas dans notre triste énumération le
groupe de sept français employés par
la chancellerie resté sur place pour
assurer la protection des locaux du
centre culturel français qui est demeuré
de la même façon impuissant face aux
pillards de différentes origines. L'ambassade d’Allemagne, située rue Karada,
proche de la rue Abou Nawas où se situe
le Centre Culturel français a été attaquée
par des familles de pillards qui sont
rentrés dans la cour intérieure de l'ambassade
en voiture et même à cheval. Ils ont
démonté tout ce qu'ils trouvaient, le
mobilier, les néons, les réfrigérateurs,
les appareils vidéo… Certains me diront qu’aveuglés par les anciennes interdictions et leur
nouvelle liberté, il paraît impossible
à des êtres malheureux de discerner
entre les « sacs »
à choisir et de rester prudents
devant cette perte d’une mémoire historique.
C’est une explication ou une constatation
un peu courte à mon goût et la raison
pour laquelle je voudrais avant de revenir
sur l’Iraq redire ici-même ce que j’ai
écrit au cours de mes différents voyages
dans des pays qui ont été occupés, certains
durant des centaines d’années, puis
ont recouvré leur indépendance. J’ai
été constamment surprise devant toutes
les richesses qui s’offraient à mes yeux et qui auraient du selon la logique
populaire des Bagdadis - je montre dans
les lignes ci-dessous que j’en ai eu
le sentiment -
disparaître à jamais.
Un
de mes premiers grands voyages fut celui
de Chine Populaire où je me suis rendue
en 1963 via Moscou par le Transmongolien
qui mettait une semaine pour aller de
la capitale soviétique à Pékin, la capitale
chinoise. Voici ce que j’ai alors écrit :
« Notre première visite fut pour
le Palais d’Hiver et la Ville Interdite
aux Mille Pagodes. Nous étions ébahis
devant la richesse et l’opulence de
ces lieux qui traduisaient la puissance
des empereurs chinois et mandchous.
Les salles du dernier pavillon contenaient
des centaines de pagodes d’or, des rochers
sculptés de jade et des costumes de
brocard sertis de pierres précieuses.
Comme à chacun de mes voyages dans des
pays où les hommes ont fait la Révolution,
j’ai pu constater la clairvoyance des
chefs qui ont su éviter que l’Histoire
de leur nation ne soit effacée par un
pillage systématique comme ce fut le
cas dans l’antiquité ou au Moyen Age
quand les troupes étaient payées par
le sac de toutes les villes dont l’armée
s’emparait. Dans les jardins du Palais,
au bord de bassins spacieux, des enfants
observaient les poissons rouges géants
qu’ils taquinaient avec des tiges de
bambou. Les familles avaient l’air détendu,
ravies de se promener au soleil dans
un environnement qui leur fut jadis
strictement interdit. »
Passons
maintenant à Moscou si vous le voulez
bien : « Après
notre visite au dirigeant de la Révolution
d’Octobre et Premier Président du Soviet
Suprême, nous sommes entrés dans le
Palais des Armures du Kremlin : J’ai
vu les joyaux de la Couronne à la Tour
de Londres, les pagodes d’or et de jade
au Palais d’hiver de Pékin, le trésor
d’Iran à la Banque Mellih de Téhéran,
les splendeurs de Topkapi à Istanbul
et je croyais à tort qu’en raison de
la Révolution le Kremlin ne pourrait
me révéler ses anciens mystères. Il
n’en était rien et je me suis trouvée
face à des perles, des brillants, des
émeraudes, des objets d’or massif, une
profusion d’icônes richement enluminées,
des services en métal précieux, des
livres aux couvertures de cuir repoussé
enrichi de pierres fines, des robes
de cour tissées de fil d’or et scintillantes
de perles de rivière, des armures offertes
par des princes étrangers, des caparaçons
des mille et une nuits, des services
de table dont un merveilleux Sèvres
offert par Napoléon au Tsar après Tilsit,
des carrosses dorés et armoriés pour
attelages de douze chevaux... Les bolcheviques
qui ont envahi le Kremlin en 1917 ne
semblent pas avoir cédé à la tentation
d’un pillage systématique et pourtant
j’imagine ce qu’était le faste des tsars
comparé à la misère des moujiks…
Après
le Palais des Armures, nous avons visité
les églises intérieures du Kremlin dont
les dômes dorés éclairent les quatre
coins de la ville. Les murs et les colonnades
étaient recouverts d’admirables fresques
qui ne le cédaient en rien aux riches
icônes. Ressortant sur la Place Rouge,
nous avons pu enfin nous arrêter devant
St Basile le Bienheureux, cette église
magnifique surmontée de neuf dômes qui
célèbrent les huit prises de Kazan par
les Tartares et la neuvième et ultime
reconquête. Sur le sol, devant l’édifice
religieux, gît l’énorme cloche d’airain
qui est tombée de son perchoir au XVIème
siècle suite à une fixation défectueuse. »
Notre
voyage se poursuit en Inde, pays occupé
durant deux siècles par les Britanniques
et qui a recouvré son indépendance en
1947. Ne me parlez pas, s’il vous plaît,
du « savoir-vivre » des gentlemen
venus d’Angleterre pour fonder « leur »
Empire des Indes : découvrant pour
la première fois en 1838 les splendides
sculptures érotiques de Khadjuraho,
horrifiés par ce qu’ils considéraient
comme une entreprise de gens aux mœurs
barbares, ils ont sectionné les pénis
des hommes qui heurtaient leurs chastes
yeux ! Mais passons et voyons
ce que j’ai naguère écrit : « Delhi
est la ville fortifiée construite en
1638 par Shah Jahan, cinquième empereur
Moghol, dont le monument le plus fameux
est le Fort Rouge qui contient deux
des constructions les plus somptueuses
de l’Inde, le Diwan-i-Am, salle des
Audiences Publiques, et le Diwan-i-Khas,
salle des Audiences Privées. Cette dernière
est sans doute la plus somptueuse des
deux. Elle est une perle de l’architecture
des Moghols, maîtres dans l’art d’utiliser
le marbre blanc. Sur ses murs est gravé
un sonnet persan dont le thème est :
« Si le Paradis existe, il est
là, il est là. » C’est dans
cette salle que l’empereur réunissait
ses ministres et les personnalités qu’il
désirait consulter, assis majestueusement
sur le célèbre trône du Paon, incrusté
de pierres précieuses, transporté par
l’envahisseur persan, Nadir Shah, à
Téhéran en 1737, après la conquête de
Delhi.
A
deux cents kilomètres environ de Jaïpur,
Le Tadj Mahall ou « Palais de
l’Elue », commandé par Shah
Jahan, le petit-fils du fondateur Akbar
et construit de 1630 à 1652 par vingt
mille ouvriers sous les ordres d’architectes
venus de Perse et d’Asie Centrale, repose,
tel un énorme biscuit de marbre blanc,
au milieu d’un parc féerique où jaillissent
des milliers de jets d’eau. Sa renommée,
son image familière, l’histoire célèbre
de ce monument d’amour dédié par Shah
Jahan à sa femme bien-aimée Mumtaz Mahall,
le fait qu’il soit l’une des plus belles
oeuvres de l’architecture Moghole, ne
m’a pas fait oublier les mosquées de
Sinan, en raison sans doute des quatre
tours qui le flanquent et qui s’apparentent
plus à des phares qu’à ces minarets
dont j’aime l’apparente fragilité. Pour
ma part, je crois que la beauté pure
de cet endroit réside dans les jardins
où le reflet du mausolée de marbre blanc
dans l’eau limpide est peut-être plus
beau que la réalité. »
Je
ne puis me priver au cours de ce voyage
dans le temps de revenir une fois encore
sur les merveilles de
Turquie où pourtant l’Etat laïque de Kemal Ataturk a
remplacé l’Empire Ottoman sans que les
habitants n’aient songé à détruire leur
patrimoine. Commençons tout d’abord
par l’entrée en Turquie d’Europe :
« L’après-midi, je me suis arrêtée
comme à chacun de mes passages devant
la merveilleuse Selimiye camii, une
mosquée unique, un chef d’oeuvre dont
les minarets graciles s’élancent vers
le ciel, construit entre 1569 et 1575
par l’incomparable Mimar Sinan qui fut
également le bâtisseur de la « Süleymaniye »,
l’admirable mosquée commandée à l’architecte
par Soliman le Magnifique. Chaque fois
que j’ai revu la Selimiye camii, j’
ai eu le bonheur d’évoquer les paroles
mêmes de Sinan : « la mosquée de
Sehzade, c’est celle d’un ‘apprenti’,
la ‘Süleymaniye’ d’un ‘maçon’ et la
Selimiye d’Edirne, d’un ‘maître maçon’
parvenu au stade de chef dans son art. »
M’arrachant avec peine à ma contemplation,
j’ai repris ma voiture pour longer les
immenses champs de blé qui feraient
croire à la Beauce n’étaient les minarets
qui jaillissent de temps à autre au
milieu des épis… » Et maintenant
Istanbul : « Quand on quitte
Levent, on descend droit sur le Bosphore
qui étincelle de toute sa lumière bleutée
puis on laisse sur la gauche les grilles
ciselées de Dolmabahce, l’ancien palais
d’été des sultans ottomans, la Dolmabahce
cami (la mosquée du palais) et l’on
arrive sur le pont de la Corne d’or,
le « Galata Koprüsü » qui
grouille d’une foule animée, d’automobiles
sur sa partie supérieure et de boutiques
sur sa partie inférieure, juste au bord
de l’eau. Des centaines de bateaux longent
ou traversent le Bosphore, accueillant
à leur bord les hommes et les femmes
qui viennent chaque jour travailler
dans la grande ville. Si l’on descend
sur la partie inférieure du pont, quelques
livres turques suffisent pour s’offrir
un poisson grillé par le pêcheur sur
sa propre barque, poisson que l’on déguste
entre deux tranches de pain accompagnées
d’un oignon cru.
Au-delà
du pont se dresse la colline ondulante
de Fatih où s’élèvent Aya Sofia (Sainte
Sophie), la Mosquée d’Eminonu sur les
marches de laquelle se réunissaient
les hippies, la Süleymaniye dont j’ai
déjà parlé à propos de l’architecte
Sinan, Sultan Ahmet Cami dite la Mosquée
Bleue en raison de l’azur de son dôme
intérieur, Fatih cami la pieuse... avec
à l’extrême gauche le palais légendaire
de Topkapi (Topkapi Sarayi) : construit
du XVème au XIXème siècle, c’est l’ancienne
résidence des sultans ottomans, un des
plus importants musées de l’art islamique
qui recouvre sept cent mille mètres
carrés de terrain dont quatre cours
encadrées par des centaines de salles,
de bibliothèques, des mosquées, des
jardins, des fontaines et son harem
de quatre cents chambres. Dans les salles
qui sont séparées par des portes inviolables
on peut admirer des bijoux, des pièces
d’orfèvrerie, d’argenterie, des objets
d’art, des portraits, miniatures, calligraphies,
armes, porcelaines chinoises et japonaises.
La fontaine publique d’Ahmet III, édifiée
à l’extérieur de Topkapi, dispose de
petites fontaines semi-circulaires à
chacun de ses angles. Les façades sont
décorées de sculptures et de fines calligraphies
en or.
Si
l’on tourne à gauche du Pont de la Corne
d’Or, on monte vers le bazar couvert,
le « kapali carsi » qui ne
compte pas moins de dix huit portes
et dans lequel deux ans plus tôt les
boutiques ruisselaient de tels bijoux
d’or qu’on aurait dit la caverne d’Ali
Baba. Et si l’on ajoute à tout ceci
les aqueducs, les colonnades, la citerne
byzantine Yezetaban et ses colonnes
à chapiteaux corinthiens, les obélisques
de Théodose, l’église byzantine de Kariye,
les marchands de livres anciens autour
de la Bayazit cami, l’une des plus anciennes
d’Istanbul, les mille petits métiers
de la rue, les cireurs aux extraordinaires
coffrets de cuivre étincelant... et
surtout la lumière dorée de la ville
sous un ciel à peine voilé, alors on
comprendra pourquoi je suis tombée amoureuse
de ma ville de conte de fée, pourquoi
j’y suis revenue toujours avec le même
plaisir, la même impatience et les mêmes
yeux neufs que la première fois. »
Je
pourrais continuer des heures et des
heures mais je crois que j’ai en tout
cas essayé de concrétiser ma surprise
devant les évènements de Bagdad en me
souvenant que le dernier sac de la ville
remonte à l’époque des Mongols. Attention,
une fois encore ne faisons pas d’amalgames :
je ne veux en aucun cas comparer les
troupes de la coalition qui, semble-t-il,
ont fait le moins possible de victimes
parmi la population civile (essayant
de ne détruire que des sites stratégiques)
et le conquérant de 1258, Hulagu. Petit-fils
de Gengis Khan, il s’empara de Bagdad
en février 1258 après avoir traversé
l’Amou-Darya en janvier 1256, pénétré
dans le Khorassan où il enleva la forteresse
d’Alamut le 19 novembre 1256 et anéanti
la secte ismaélienne des haschischin
(Assassins). Il fit exécuter le sultan
al-Mousta’sim, mettant fin au califat
abbaside, puis la ville fut livrée au
pillage. Assez étrangement, après la
prise de Bagdad et la destruction du
califat, Hulegu entreprit de soumettre
la Syrie alors partagée entre les croisés
francs et la dynastie musulmane des
Ayyoubides. La Syrie musulmane fit allégeance
et Damas se rendit sans combat…
Il
est temps de revenir au sac de Bagdad qui
bien sûr ne comporte pas que celui des
musées : des immeubles modernes de douze
et quinze étages, ministères, hôtels
et galeries commerciales qui avaient
été épargnés par les bombes ont maintenant
brûlé. Des dizaines d'entrepôts de ravitaillement
public, bien plus hauts que les statues
les plus monumentales de Saddam Hussein,
bien plus vastes que les casernements
de la milice, se sont consumés dans
des incendies que nul ne cherchait à
éteindre. La mise à sac de Bagdad s'est
poursuivie sous les regards indifférents
des soldats américains qui, nous a-t-on
dit, étaient des troupes de choc et
non des gendarmes. Et pourtant les conventions
de Genève font obligation aux armées
en campagne d'assurer l'ordre et la
sécurité publique des villes capturées
et occupées. Malgré les promesses faites
par les troupes de la coalition, il
semble que le seul bâtiment fort bien
gardé ait été celui du Ministère du
Pétrole !
Le
pillage et l’incendie de Bagdad ont
ainsi continué. Vendredi 10 avril, au-dessus
des arcades noircies de la vieille rue
Al-Rachid, en plein centre, l'une des
plus anciennes et des plus belles maisons
arabes miraculeusement épargnées par
les maniaques du béton de l'ancien régime,
a brûlé puis s’est effondrée. Juste
à côté, préalablement pillée par des
hordes d’incendiaires, les douze étages
de la Banque centrale d'Irak se sont
consumés. Ce qui m’a particulièrement
choquée dans le nombre d’images qu’on
nous a soumises à longueur de journée
même si nous n’étions pas disposés ou
suffisamment forts pour leur accorder
une attention soutenue, c’est l’entassement
de tous les objets pillés par les gens
au service des ayatollahs : N’oublions
pas que nous assistons en même temps
qu’à un pillage systématique de la ville
à une guerre religieuse entre les différentes
ethnies presque aussi nombreuses qu’en
Afghanistan et dont les principales,
kurdes, chiites, chrétiennes… ont souffert
par le dictateur. Il n’empêche :
J’ai vu les salles de classe de l’école
coranique où s’entassaient des objets
aussi somptueux qu’hétéroclites. Et
l’ayatollah observait le rassemblement
d’un œil tellement satisfait que je
me suis demandée ce qu’il éprouvait
pour une petite fille entrain de mourir
à l’hôpital proche, la figure atrocement
mutilée, rien pour accompagner sa mort
certaine sinon les larmes de sa mère.
Rien, j’en suis presque sure. Evidemment
ce n’était pas son problème du moment,
à l’ayatollah !
Pris
pour cible par les hordes de maraudeurs
qui les ont dévalisés et ont incendié
leurs biens, les propriétaires de nombreux
magasins du centre de Bagdad, dans les
quartiers chics de Kerada, Al-Mansour
ou Al-Saadoun, ont décidé de camper
devant leurs échoppes ou de dormir à
l'intérieur l’arme au poing. A la veille
du week-end, selon les divers renseignements
glanés auprès des rares médecins qui
osent encore se rendre dans les hôpitaux
pour opérer, au moins vingt cinq personnes
ont été blessées par balles dans des
affrontements liés aux pillages. Je
veux bien croire une fois encore que
les troupes de la coalition n’étaient
en aucun cas préparées à une telle situation
et je suis persuadée que les chefs militaires
sont préoccupés par un tel état de choses
puisque des anciens policiers de Saddam
Hussein ont repris du service sur la demande des
Américains. Sauront-ils être humains
quand il le faut et capables de faire
cesser les pillages, surtout ceux des
hôpitaux ? Sauront-ils faire que
la mémoire de Bagdad ne soit pas effacée
pour de nombreuses décennies comme
l’a été celle de l’Afghanistan quand
nous avons assisté par exemple à la
destruction des Bouddhas géants de Bamyan
par les taliban ? Bien sûr, Bagdad
sera reconstruite à plus ou moins longue
échéance mais comment une ville nouvelle,
même si de nombreuses firmes se frottent
déjà la main à l’idée de se tailler
une bonne part de gâteau, peut-elle
remplacer une cité qui a été depuis
des millénaires une des gloires du Moyen
Orient ?
Je
voulais m’en tenir à Bagdad mais au
moment-même où j’écris ces lignes,
je viens d’apprendre que si la
capitale a été détruite en partie et
largement pillée, Babylone a, elle,
été épargnée. Mais quelle Babylone ?
La ville de Mésopotamie qui a rayonné
sur le monde antique durant plus de
quatre mille ans ? La ville des
Jardins Suspendus, l’une des sept merveilles
du monde ? La ville qui a inspiré
les Hébreux à tel point qu’ils ont décidé
d’y érigé la Tour de Babel appelée par
les Iraqiens ziggourat de Babylone ?
La ville de Nabuchodosor II qui inspira
Verdi ? La ville de Sémiramis,
de la Shéhérazade des Contes des Mille
et Une Nuits qui ne fut supplantée
qu’à l’époque classique musulmane quand
rayonnèrent sur un Moyen-Orient nouveau
la civilisation, la théologie et la
poésie musulmanes ? Eh bien !
Non : la Babylone que la coalition
vient d’épargner est la ville reconstruite
par Saddam Hussein à l’image de Disneyland
(selon les dires de journalistes de
la télévision) plutôt que de l’antique
cité car le dictateur
avait toujours rêvé d’être le Nabuchodonosor
des temps modernes.