J’ai
consacré mes deux derniers Mots…dits à
l’attaque concertée des Etats-Unis et
de la Grande-Bretagne sur l’Iraq. Un de
mes livres vient de sortir chez L’Harmattan
avec une préface de l’écrivain oecuméniste
André Chouraqui dont le titre « Soufisme
et Hassidisme » est assez éloquent
pour qu’on ne puisse m’attaquer sur le
chapitre de mes tendances et de mes préférences…
J’ai découvert puis appris l’islam à partir
de 1978 quand j’ai épousé en secondes
noces un biologiste turc laïque mais d’origine
orthodoxe par sa mère et musulmane par
son père et je crois que la plus grande
partie de mon temps durant ces deux dernières
décennies fut de chercher à comprendre
mes frères en Abraham.
En
fait les réactions à « L’Amérique
et la France », le premier des Mots…dits
consacrés à la guerre contre l’Iraq ont
souvent été assez éloquents sur notre
forum sans que j’aie cru bon de contre-attaquer
pour que je veuille aujourd’hui mettre
les choses au point. Les actions physiques
menées au temps de ma jeunesse ou de mon
âge adulte et les sentiments que j’ai
éprouvés quand l’âge venant je ne pouvais
plus donner que mon cœur ou des secours,
je ne les renie pas aujourd’hui et je
ne les renierai jamais. Je ne reprendrai
pas ce que j’ai donné même si mon cœur
est à nouveau déchiré et qu’un questionnement
demeure, aussi vivace que le jour de mes
dix-sept ans, le 22 juin 1940, après que
les nazis m’aient jetée hors de ma maison :
pourquoi tant de haine ? Si je ne
posais pas cette question aujourd’hui
et dans les circonstances malheureuses
que nous traversons, je me sentirais d’une
telle lâcheté que je ne me supporterais
plus. Alors, je me lance et, je me permets
de le dire, ce n’est pas à la légère
mais la violence de l’antisémitisme auquel
nous assistons depuis le début de la guerre
contre l’Iraq et qui semble ne pas avoir
de commune mesure avec celui qu’a déclenché
la destruction des Tours me force à la
poser. L’amalgame qu’on fait entre nous,
les juifs de France, Israël et Bush est
insupportable à tel point qu’il faut avoir
les nerfs solides pour rester sur ses
positions pacifiques.
Un
rapport remis le jeudi 27 Mars 2003 au
Premier Ministre par la Commission Consultative
des Droits de l’Homme (CNCDH) enregistre
un nombre de violences et de menaces jamais
atteintes depuis dix ans. Les actions
anti juives ont explosé : elles sont
six fois plus nombreuses qu’en 2001. A
tel point que l’Hashomer Hatzair, organisation
de jeunesse juive de gauche dont deux
membres ont été agressés à la manifestation
« pacifiste » samedi 22 mars,
a déclaré : « Antisémites,
vous n’avez pas votre place dans notre
défilé ! Nous interprèterons la présence
dans vos manifestations de toute croix
gammée associée à une étoile juive comme
un renoncement à vos idéaux républicains. »
Pour
Alain Finkelkraut, « l’incident n’est
pas marginal. Il contraint les juifs à
montrer patte blanche, comme autrefois.
Il signifie : Les juifs ne peuvent
appartenir au camp de la paix. Un autre philosophe, Morab El Htab, dénonce « l’indifférence affectée
des intellectuels » tandis que l’écrivain
Marek Halter rappelle : On
ne s’attaque pas aux filles qui portent
des foulards. J’aimerais que l’on se souvienne
que nous étions dans la rue quand elles
ont été victimes d’agression. » Le
président de S0S-Racisme, Malek Boutih,
a estimé qu’il fallait surtout demander
à chaque organisation de «faire le ménage
chez elle. » Nona Meyer, membre de
la Commission Nationale Consultative des
Droits de l’homme a écrit après avoir
fait l’analyse d’un sondage demandé par
cette Commission : « Ceux
qui refusent aux juifs la qualité de français
à part entière n’aiment pas non plus les
Arabes ni les musulmans ni les immigrés. »
Je crois que de toutes les phrases qui
ont été prononcées celle-ci est la plus
juste et j’ajouterai que celui qui n’aime
pas les autres ne s’aime pas de toutes
façons lui-même.
J’ai
été très frappée par l’émission de France
2 hier soir 31 Mars : « Mots
Croisés » présentée par Arlette Chabot.
Elle avait invité en particulier Bernard
Kouchner, Sir John Holmes, ambassadeur
de Grande-Bretagne, Louis Michel ,
Ministre belge des Affaires Etrangères,
Jean-François Copé, porte-parole du Gouvernement.
Daniele Pletka, de l’American
Enterprise Institute (Proche de George
W. Bush) parlait en duplex de Washington
et Hans Blix, Chef des Inspecteurs en
désarmement de l’ONU, en duplex de New
York. Le plus ému de tous les invités
de Madame Chabot était sans contexte Bernard
Kouchner. Je ressentais son émotion avec
force parce qu’elle était mienne, partagés
que nous sommes entre notre amitié très
forte et je crois inaltérable pour les
Américains et la situation qu’ils viennent
de créer sans s’appuyer sur les décisions
du conseil de sécurité et qui a des retombées
directes sur nos vies. Je sentais qu’il
avait très envie de parler de l’attitude
actuelle envers les juifs de France, de cet amalgame qui nous culpabilise sans que nous y puissions grand
chose malgré les assertions contraires
réitérées par Jean-François Copé, mais
évènements internationaux obligent, nous
avons commencé par entendre les voix anglo-américaines,
celles de Sir John Holmes, très mesurées,
et de Daniele Pletka, très amères et pleines
de ressentiment contre les 34% de Français
qui semblent être en opposition complète
avec les positions américaines. Je dois
reconnaître que j’ai personnellement été
alarmée par cette forte minorité car une
pensée m’est venue immédiatement à l’esprit :
s’ils sont anti américains ces 34% de
mes concitoyens, sont-ils pour autant
pro Saddam Hussein ? Le problème
resterait alors pour moi entier car je
ne puis imaginer qu’on puisse une seconde
apporter sa voix à l’un des pires dictateurs
de notre siècle. Mais les évènements d’Iraq,
même s’ils sont une des causes de mon
tourment, ne sont pas mon propos d’aujourd’hui
et je m’en tiens au sujet qui, pour être
une répétition continuelle de l’Histoire,
n’en demeure pas moins dur à éliminer
d’un geste comme une ride momentanée de
notre existence.
Avant
de continuer je voudrais faire part de
chiffres qui me paraissent éloquents et
montrent que la France, même si elle en
est étonnée parfois, comporte la plus
grande communauté musulmane d’Europe :
Cinq millions de musulmans y vivent aujourd’hui.
C’est bien plus qu’en Allemagne (trois
millions), en Angleterre (deux millions),
en Espagne (six cent mille), aux Pays-Bas
(quatre cent mille) ou en Belgique (deux
cent mille.) L’islam est ainsi devenu
la deuxième religion de France derrière
le catholicisme (quarante trois millions),
bien avant le protestantisme (huit cent
mille), le judaïsme (sept cent mille)
et le bouddhisme (quatre cent mille.)
Sur les cinq millions de musulmans, trois
millions environ ont la nationalité française :
on peut ainsi comprendre et accepter qu’un
apport de population aussi massif ait
bouleversé le paysage national sans que
d’ailleurs aucun gouvernement de gauche
ou de droite n’ait pris en compte ce bouleversement
jusqu’en 1988 (et surtout jusqu’aux évènements dramatiques du 11 Septembre qui, il
faut bien le dire, ont provoqué cette
guerre d’aujourd’hui puisqu’à défaut de
pouvoir mettre la main sur les auteurs
précis on attaque un homme qui est un
dictateur avéré mais dont on ne sait pas
jusqu’à quel point il est impliqué dans
les attaques du World Trade Center et
de Washington et même s’il l’est véritablement.
L’Arabie Saoudite semble en fait avoir
été plus à même d’aider financièrement
les responsables que Saddam Hussein durant
cette dernière décennie où l’embargo l’empêchait
- même s’il avait rempli ses poches et
celles des siens auparavant - d’exploiter
tous ses puits de pétrole et le forçait
à se serrer la ceinture par le biais de
son malheureux peuple.
Si je ne porte pas Monsieur Sarkozy dans mon
cœur, je dois reconnaître qu’il a examiné
le dossier de la représentation islamique
au niveau national par si je puis dire
le « bon bout de la lorgnette. »
Il s’est en effet interrogé sur un point
essentiel à mon sens : la nationalité
des imams qui non seulement dirigent la
prière dans les mosquées mais enseignent
aux enfants l’islam et le coran à leur
manière. Il est en effet nécessaire que
les interlocuteurs du gouvernement fassent
partie intégrante de notre France laïque
et pour qu’ils le soient, ils se doivent
d’être de nationalité française. Je suis
sûre que parmi les adolescents français
musulmans, un certain nombre est très
capable de faire des études suffisamment
poussées pour devenir un bon imam car
je ne crois pas à une vocation due simplement
à la prière.
Les
croyants peuvent me rétorquer : un
imam reste proche du peuple parce qu’il
n’y a pas de hiérarchie dans les pratiques
religieuses de l’islam comme dans les
autres religions révélées. J’en suis bien
persuadée en ce qui concerne le sunnisme
tout au moins car tous les exemples que
nous avons en France montrent que les
Facultés catholiques sont calquées sur
les facultés laïques. La Faculté de Théologie
d’Angers en particulier prépare ses étudiants
à trois cycles d’études dont le dernier
est couronné par le Doctorat d’Etat de
Théologie Catholique. Je rappelle ici
que si les études se poursuivent dans
les Facultés Catholiques, les examens
se passent encore (et pour combien de
temps ?) au niveau de l’Etat.
Pour
ce qui est de l’exercice des rabbins,
j’aimerais simplement citer cet appel
du Grand Rabbin Michel Gugenheim qui fut
directeur du Séminaire Israélite de France
comme le fut l’un de mes amis les plus
chers, le Grand Rabbin Schilli :
« Vous venez de passer votre bac
et devez maintenant décider de la suite
et de la direction que vous allez donner
à votre avenir. A l'issue de votre formation,
votre avenir professionnel sera assuré
et vous serez amené à vous réaliser pleinement
au travers d'une occupation exaltante,
au service de la Tora et à celui de la
Communauté. Je voudrais vous signaler
que vous avez la possibilité d'entreprendre
des études rabbiniques dans le cadre de
notre école - le Séminaire Israélite de
France. Vous y aurez la faculté d'étudier
la Torah durant cinq années avec des Maîtres
de haut niveau, et dégagé de tout souci
financier. La Communauté prend en charge
l'intégralité de vos frais d'études, et
vous accorde une bourse. » J’ajoute
simplement que la hiérarchie dans le judaïsme
se borne aux deux fonctions de « rabbin »
et de « grand rabbin. »
Passons
maintenant au « pasteur »,
cet homme qui se doit d’être « le
guide du troupeau. » : « C'est
long et difficile. Il faut d'abord aller
au séminaire, faire une licence de théologie,
rédiger une thèse, puis demander à être
pasteur. Si la demande est acceptée, le
jeune candidat devra faire immédiatement
un ou deux ans de stage chez un pasteur
en exercice. Si le rapport fait par le
pasteur à la fin du stage est bon, le
stagiaire va recevoir une « consécration »,
un peu semblable à celle destinée aux
prêtres catholiques. Au cours de la cérémonie,
sept pasteurs au moins imposeront les
mains sur lui. Il sera prêt alors à commencer
son oeuvre qui est essentiellement de
prêcher, d'enseigner les fidèles à commencer
par les jeunes, de visiter les malades
et les isolés.
Ce
n'est pas l’Eglise qui nomme les pasteurs
dans une communauté ou une autre. Tout
se passe ici beaucoup plus démocratiquement
et ce sont les fidèles eux-mêmes qui choisissent.
Voici comment ils s'y prennent. Chaque
communauté va voter pour élire des « anciens »
appelés « conseillers presbytéraux. »
Chaque conseil presbytéral doit comprendre
sept membres au moins. Ils sont rééligibles
par moitié tous les trois ans. C'est le
conseil presbytéral qui a la responsabilité
morale, religieuse et matérielle de la
communauté. Et c'est lui surtout qui choisit
un candidat pasteur. Ce conseil presbytéral
va envoyer une sorte de député (ou délégué
synodal) au synode de la région. C'est
une assemblée de pasteurs et de laïques
qui va régler les affaires de toute une
région. Qu'y a-t-il au-dessus du synode
régional ? Un synode national, sorte de
parlement de l'Eglise qui réunit un nombre
égal de pasteurs et de laïques. Le synode
national est élu pour trois ans par l'ensemble
des fidèles. »
Il
est temps de se pencher sur l’islam
sunnite qui, ainsi que j’ai commencé à
le montrer plus haut, n'a besoin d'aucune
organisation religieuse et ne reconnaît
aucune hiérarchie parmi ses « guides. »
En effet, le Guide suprême, Dieu, a révélé
au prophète Mohammed tout ce qui devait
être dit aux hommes tant sur le plan matériel
que spirituel et le Coran tient lieu d'église
à l'islam. Cependant Mohammed, le Prophète,
I'Envoyé de Dieu, a reçu le nom d'imam
et ce nom s’est transmis à l'homme qui
préside l'office.
En
arabe, le mot veut dire ‘celui qui marche
en tête, qui précède.’ Primitivement,
on appelait ainsi, dans la péninsule arabique,
les hommes qui conduisaient les caravanes,
les guides. Par la suite on a nommé
‘imam’ celui qui se ‘tenait devant’ les
fidèles et aujourd'hui encore le mot a
conservé son sens. Un imam peut donc être
tout simplement l'homme qui, dans la mosquée
de sa ville ou de son quartier, dirigera
la prière. Mais, dans les pays musulmans,
l'Imam est aussi le chef de l'État comme ces califes qui
ont succédé à Mohammed à la tête du gouvernement
qu'il avait créé. Dans ce cas l'Imam réunit
tous les pouvoirs : spirituels et temporels.
Il guide son peuple, aussi bien dans le
domaine religieux que dans celui de la
vie quotidienne. »
Voulant
demeurer complètement objective, je tiens
à souligner l’existence en France même de L'Institut européen des sciences humaines
de Saint-Léger-de-Fougeret (Nièvre) :
C’est le principal centre de formation
d'imams en France et pratiquement le seul,
comme le souligne le sociologue Frank
Frégosi (La Formation des cadres religieux
musulmans en France, L'Harmattan.)
Il existe un Institut d'études islamiques
de Paris, créé en octobre 1993 par un
enseignant, Didier Ali Bourg. Installé
à Saint-Denis, ce centre reçoit près de
150 élèves aux cours du soir et du week-end
mais n'a pas la prétention de former des
imams. La Mosquée de Paris a ouvert en
1993 un Institut supérieur de théologie
qui fonctionne au ralenti. Un projet de
création d'une faculté de théologie musulmane
à Strasbourg a été lancé en 1996, par
le professeur Etienne Trocmé. Cette structure
pourrait être intégrée à une université
publique grâce au statut des cultes propre
à l'Alsace-Lorraine.
Si cet aspect de l’islam paraît être indispensable à souligner dans cette
chronique parce que la majorité absolue
des musulmans résidant en France relève
du sunnisme, il est toutefois nécessaire
de répéter que l’islam n’est pas un bloc
et qu’il faut distinguer entre l’islam
sunnite et l’islam chiite de la même façon
peut-être qu’on distingue le catholicisme
romain et le protestantisme car dans les
deux conceptions d’une même foi, il s’est
produit un schisme J’ai personnellement
voyagé à plusieurs reprises en Iran au
temps du shah et j’ai constaté que les
villages n’avaient que des écoles coraniques
où se rendaient les garçons : ils
y apprenaient sommairement à lire et à
écrire le farsi mais surtout l’arabe nécessaire
pour pouvoir lire le coran. Les habitants
étaient tellement démunis de médias qu’ils
ne savaient pas quelquefois où se trouvait
Téhéran et qui les gouvernait. Leur seul
contact était l’imam. C’est la raison
pour laquelle je me suis dit dès cette
époque combien la situation du shah était
plus précaire que les occidentaux ne le
pensaient. Ceci dit, les choses ont bien
changé depuis avec l’accession aux plus
hautes sphères du gouvernement iranien
des ayatollahs qui ne sont pas de
simples imams et il est même bon de savoir
que l’ayatollah Khomeyni, par exemple,
n’était pas la plus haute autorité religieuse
du chiisme puis qu’il n’a jamais été « ayatollah
al-azma » (grand ayatollah.) Il faut
également compter avec les « ulama »
(ulémas) qui sont à la fois des docteurs
de la loi musulmane, des juristes et des
théologiens.
Tout en appartenant au sunnisme,
certaines nations qui essaient d’envoyer
leurs imams dans les mosquées dont on
n’a pas encore pu contrôler ni le nombre
ni l’action sont attachées, il faut bien
le reconnaître, à une tendance agressive
et fondamentaliste, le wahhabisme, qui
naquit en Arabie Saoudite au dix huitième
siècle et qui est l’ancêtre du fondamentalisme
ou de l’islamisme comme on a pris coutume
de l’appeler aujourd’hui.
La plupart des mouvements islamistes
se réclament en effet de cet islamisme
largement influencé et inspiré par la
doctrine wahhabite, qui a donné lieu depuis
un demi-siècle à un prosélytisme alimenté
par l'argent du pétrole. Le wahhabisme,
doctrine politico-religieuse, tire son
nom de son fondateur, Mohammed ibn Abd
el Wahhab, mort en 1792 en Arabie. Cette
doctrine, qui gouverne l'Arabie saoudite
grâce à l'alliance entre les descendants
d'ibn Abd el Wahhab et ceux d'Ibn Saoud,
fondateur du premier royaume saoudien,
prône un retour à la pureté originelle
de l'Islam. Elle condamne la pratique
du culte des saints ( maraboutisme), les
pèlerinages à leurs tombeaux, l'usage
du chapelet. Elle interdit la mixité,
le cinéma, la musique et le tabac. Elle
impose le port de la barbe aux hommes
et celui du « djelbab » (voile recouvrant
le corps et le visage), ou au moins de
« l'abaya » (vêtement
ample cachant les formes du corps), aux
femmes. Tout ce qui s'oppose à cet islam,
sévèrement codifié à partir d'une lecture
littérale des textes coraniques, est considéré
comme « bidâa » (invention humaine),
et donc contraire à la chariâa (loi divine.)Pour
le wahhabisme, que l'Indien el Mawdudi
a théorisé et systématisé en en faisant
cette idéologie qui fonde aujourd'hui
l'islam politique, la souveraineté populaire
ne peut s'opposer à celle de Dieu, telle
qu’elle est définie par le Coran et la
Sunna (ensemble de textes juridico-religieux
basés sur les actes et les paroles du
prophète Mohammed.) Au nom de cette conception
de la société, la démocratie est « kofr »
(péché) et les libertés illicites. La
société doit être dirigée par un « majliss
echoura » (conseil consultatif) composé
d'oulémas. Cette forme d'islamisme ignore
l'Etat-nation qu'il considère comme une
hérésie et prône la « oumma »
(communauté des croyants) telle qu'elle
existait au temps du Prophète, ainsi que
le retour au califat comme forme de gouvernement
du monde.
En plus des taliban, le FIS algérien, le parti islamiste
tunisien, Ennahda, le Hamas palestinien…
détachements d'un mouvement transnational,
se réclament, avec des variantes et bien
des nuances, de cette philosophie. Les
mouvements plus radicaux comme le djihad
islamiste, le Hizb-islami afghan de Hekmatiar,
les Tchétchènes (dans leur minorité car
une majorité se réclamait autrefois du
soufisme) ou les partis islamistes pakistanais
s’en réclament également. Ce qui oppose
les islamistes « radicaux »
à ceux que l'ont dit « modérés »
est une question de méthode. Les radicaux
prônent le « tahrib » (contrainte)
pour imposer leurs vues tandis que les
modérés sont pour l’« etabligh »
(persuasion.) mais tous visent le même
objectif stratégique : l'instauration
du « califat » musulman sur terre.
Je
sais, certains d’entre vous auront peut-être
envie de dire : mais où Lise va-t-elle
donc chercher tout cela ? Eh bien !
je vais vous répondre : J’ai tenu
à errer aussi loin parce que je crois
profondément, sincèrement, que si les
adultes musulmans ont peu de chance d’être
marqués à jamais par l’islamisme, les
jeunes au contraire sont pour les « imams
venus d’ailleurs » de la chair fraîche
manipulable à merci en raison hier des
conditions économiques insupportables
parfois qui les atteint plus particulièrement,
aujourd’hui des guerres qu’on fait au
nom de Dieu, « la guerre sainte »
pour les puritains d’Amérique, le djihad
pour les musulmans d’aujourd’hui. Bien
peu parmi les jeunes sunnites qui n’ont
pas lu comme leurs aînés le coran se souviennent
en effet que le djihad s’est terminé avec
la fin des guerres entreprises par le
prophète et selon sa propre volonté. A
ce djihad « physique » s’est
substitué le djihad mystique ou plus simplement
la guerre contre son ego, ses erreurs,
ses tentations, le djihad dont je viens
de parler dans mon livre et qui n’est
plus une entreprise de conquêtes mais
une voie empruntée par le croyant pour
se rapprocher du divin. Tous ceux qui
aujourd’hui parlent de « charia »
se trompent ou plutôt trompent volontairement
leur public trop jeune pour être averti.
Si Moïse, Jésus et Mohammed, les piliers
des religions révélées revenaient sur
terre, ils seraient
tous trois également effrayés par
ce que l’homme judéo-chrétien ou musulman
a fait de ces révélations et je crois
qu’ils fermeraient les yeux à jamais pour
ne plus rien voir.
Alors,
qui les envoie ces imams dont la tâche
paraît être non d’instruire les jeunes
musulmans sur la religion de leurs ancêtres
mais de leur apprendre ce qu’est « leur »
djihad ? Si je pose cette question,
c’est qu’en dépit des quelques efforts
que j’ai soulignés plus haut,
9 % d'imams sont de nationalité française (4 % dans un recensement de 1994.) Dans les faits, beaucoup
de ces imams sont des Marocains ayant
acquis la nationalité française expliquait-t-on
en 2001 au ministère de l'intérieur. Les
« imams beurs », nés et formés
en France, ne constituent encore qu'une
infime minorité. (Si j’insiste sur l’année
2001, c’est qu’elle est, peut-on dire,
à la fois tragique et essentielle. La
destruction des Tours du World Trade Center
a marqué sans doute la majorité des Français
comme la majorité des Américains d’une
manière peut-être irréversible. Elle a
également transformé radicalement le point
de vue des musulmans du monde en général
et de France en particulier.
Jusqu’au
déclenchement de la guerre contre l’Iraq,
c'est l'événement qui a fait le plus de
mal à l'islam de France, l'onde de choc
des attentats du 11 septembre 2001
ayant agi sur toute la société française,
laïques, chrétiens, protestants, juifs,
musulmans confondus mais réagissant chacun
selon leur propre sensibilité. Responsables
religieux, politiques et associatifs ont
fait le même constat : si aucun acte irréparable
n'a été commis, quelque chose s'est cassé
en 2001. Malgré les efforts des uns et
des autres, notamment ceux des religieux
et laïcs originaires du Maghreb, les relations
entre musulmans et non-musulmans ont chez
nous changé de nature. Pour un grand nombre
de Français, l'islam est devenu une religion
suspecte, un obscur objet de crainte.
Une certaine méfiance s'est ainsi instaurée,
mettant encore plus à mal notre vieux
pacte républicain. On peut dire qu’à la
suite des attentats du 11 septembre, chaque
nouvelle attaque qui a scandé l'interminable
conflit israélo-palestinien a suscité
de vives tensions entre les communautés
juive et musulmane de France. Les attentats
de 1986, l'affaire du foulard islamique
déclenchée par trois lycéennes de Creil
en 1989, la guerre du Golfe en 1991, la
nouvelle série d'attentats en 1995… ont
fait que la communauté musulmane de France
a connu bien des épreuves ces vingt dernières
années et les occasions n'auront pas manqué
de montrer du doigt ses quatre à cinq
millions de membres.
Il
faut dire qu’on avait peinturluré « vive
Ben Laden » sur les murs de certaines
cités, ce qui était insoutenable pour
la société française et sans doute pour
la majorité des musulmans. Il s’agissait
sans doute d’actes isolés de jeunes issus
de l’immigration maghrébine qui ont vu
dans les attentats du 11 septembre une
occasion de défier le monde. Seulement
ces mêmes jeunes - et peut-être des adolescents
d’extrême droite - s’en sont pris par
la suite aux synagogues et la situation
trouble s’est accentuée quand de jeunes
algériens ont interrompu le match France-Algérie
de football en sifflant la Marseillaise
et en envahissant la pelouse du Stade
de France pour interrompre une rencontre
qui devait être celle de la réconciliation.
Michel Houellebecq n’a pas à l’époque
facilité les choses en déclarant au magazine
Lire : « L’islam est une
religion dangereuse et ce depuis son apparition. »
Malgré
la mise en garde de Dalil Boubakeur, recteur
de la Mosquée de Paris qui dénonçait les
actes de Ben Laden et de l’organisation
Al Qaïda, en déclarant : « cette
folie meurtrière ne peut en aucun cas
être assimilée à un enseignement religieux
et en particulier à celui de l’islam.
Il serait dommageable que lors des prières
du Vendredi, des appels au djihad se fassent
entendre », je suppose qu’il n’a
pas alors été entendu par l’ensemble de
la communauté musulmane. Je ne veux pas
revenir ici sur les musulmans français
impliqués dans le réseau Al Qaïda, tel
n’est pas mon propos. Je veux simplement
dire que s’ils ont été parfois éduqués
par les islamistes anglais dans ces villes
de Bradford et d’Odham que j’ai citées
à plusieurs reprises dans ma chronique,
rien ne montre qu’il n’y ait pas eu de
rebondissements ici même en matière d’enseignement
« privé. »
Si
tel n’était pas le cas, de qui les personnes
dont parle Alain Chouraqui, chercheur
au CNRS, tireraient les idées qui déterminent
leurs actes : « Les uns s'attaquent aux synagogues, aux écoles,
aux personnes... Les autres, plus sophistiqués,
condamnent les premiers, mais de plus
en plus explicitement s'en prennent aux
grandes organisations juives (extrémistes),
aux religieux (intégristes), aux
journalistes (claniques), aux intellectuels
(tribaux)... Un grand journal titre
sur les inconditionnels d'Israël
mais vise en conclusion les démocrates,
les hommes de gauche juifs. » Que les « premiers » agissent spontanément à l’écoute de télévisions
françaises et étrangères, peut-être mais
qu’en est-il des « sophistiqués » ?
Car
il faut bien y revenir à ce nouvel antisémitisme
jailli du 11 septembre mais qui, singulièrement
aggravé par la Guerre de Monsieur Bush
et de Monsieur Blair contre Saddham Hussein, a évolué irrémédiablement
je le crains car il semble aujourd’hui
qu’il y ait collusion entre les extrémistes
de tous genres pour atteindre leur objectif :
bien sûr, fustiger Bush et Blair mais
plus particulièrement les juifs à travers
leur haine de l’Etat d’Israël. Les manifestations
qui, je le répète encore, pourraient être
considérées comme justes ne le sont plus
si elles s’en prennent à ceux qui comme
moi n’ont jamais rien fait pour être compromis
dans une quelconque action contre la communauté
musulmane. L’apparition de drapeaux arborant
le portrait de Saddam Hussein est insoutenable
autant que l’est le recours aux slogans
anti juifs.
Ainsi,
je voudrais en guise de conclusion, quitte
à m’identifier avec les victimes de ces
slogans mais, je peux l’assurer sans aucune
tentative d’apitoyer quiconque sur mon
sort qui est beaucoup plus heureux que
ceux de toutes les victimes des hommes,
rappeler que j’ai
emmené pour la première fois mes enfants
à une manifestation contre la Guerre d’Algérie
et plus pratiquement à la mémoire des
Algériens de Paris exécutés et jetés dans
la Seine sur ordre de Papon le 8 Février
1962, jour de ce qu’on a coutume
d’appeler depuis « les évènements
de Charonne. » Ma fille Françoise
avait quatorze ans, son frère Thierry
onze ans. J’avais laissé à la maison un
Jean-Claude de cinq ans. Si je remonte
aussi haut dans ma vie, c’est afin que
mes amis lecteurs puissent comprendre
que je sois personnellement émue par les
amalgames qui se pratiquent à un tel point
dans notre beau pays de France qu’à deux
reprises cette semaine j’ai entendu parler
du « sioniste Bush » par le
Ministre des Affaires Etrangères iraqien
en visite dans un pays arabe voisin et
même de « Busharon » ( !)
Je pourrais prendre ces termes sur le
ton de l’humour et dire qu’assimiler le
puritanisme du Président des Etats-Unis
et l’intégrisme du Premier Ministre Israélien
ne doit pas être assimilable par un Américain
qui apparemment ne comprend pas grand
chose aux arcanes de la religion ou aux
problèmes des différentes ethnies du Moyen
Orient mais ce serait trop simple. Et
trop cour. De toutes façons je voulais
aujourd’hui m’en tenir à ce qui vient
de se passer en France :
Alors,
la destruction des Tours et la souffrance
des Iraqiens me seraient imputables ?
Mais enfin, acceptez que je sois témoin
de tous les évènements et pas impliquée
dans cette entreprise. Ne me prenez pas
une fois de plus comme « brebis galeuse »,
ne me considérez pas, comme j’ai reproché
à Monsieur Jean d’Ormesson de le faire
dans son « Histoire du Juif Errant »
comme responsable des crimes perpétrés
dans ce bas-monde par un homme qui refusa,
dit-on, d’abreuver le Christ et qui, sous
divers pseudonymes, marchera jusqu’à la
fin des temps, n’écrivez pas sur le tableau
noir de la salle de travaux pratiques
de la Sorbonne qui accueille ma belle-fille
chaque semaine des slogans injurieux contre
notre communauté. Juive je suis, mais
française et laïque avant tout. Ce rejet
des musulmans à mon égard suite à la guerre
israélo-palestinienne dont je ne suis
pas, à l’attaque des Tours dont je ne
fus pas, à la guerre contre Saddam Hussein
dont je ne suis toujours pas… me fait
mal peut-être parce qu’à un âge où je
devrais regarder le monde d’un œil serein
je suis obligée de me défendre contre
des accusations concernant des fautes
que je n’ai pas commises.
Additif : J’ai soumis ma « copie » aux deux amis dont
j’accepte volontiers les remarques, Yves
et Jean et quand je dis « remarques »,
elles vont souvent bien au-delà, n’est-ce
pas Jean ? Si je l’ai fait c’est
que m’impliquant même si j’essayais de
rester objective, je ne voulais pas que
ces Mots…dits paraissent tels quels, sans
avoir été relus. Je dois reconnaître que
si Yves ne m’a fait que des remarques
de forme mais a considéré que j’avais
réussi mon examen… il n’en est pas de
même pour Jean qui est d’une sensibilité
très différente de la mienne. En tant
que libre-penseur convaincu (je ne révèle
pas un secret car il ne s’en est jamais
défendu dans aucune de ses apparitions
sur notre forum), je crois qu’il ne peut
ressentir, en ce moment tout au moins,
les mêmes craintes que moi-même. Je me
dois tout de même de lui dire que les
laïques eux-mêmes dont je suis ne peuvent
effacer l’existence des religions et que
l’antagonisme actuel qui les opposent
à tort ou à raison se doit d’être souligné
puisque, pauvres humains, nous ne pouvons
éradiquer ce qui nous gêne et parfois
nous envahit.