Une photographie de Stéphane Popu


Gare aux Amalgames

 par Lise Wilar

Mots...dits

 

J’ai consacré mes deux derniers Mots…dits à l’attaque concertée des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne sur l’Iraq. Un de mes livres vient de sortir chez L’Harmattan avec une préface de l’écrivain oecuméniste André Chouraqui dont le titre « Soufisme et Hassidisme » est assez éloquent pour qu’on ne puisse m’attaquer sur le chapitre de mes tendances et de mes préférences… J’ai découvert puis appris l’islam à partir de 1978 quand j’ai épousé en secondes noces un biologiste turc laïque mais d’origine orthodoxe par sa mère et musulmane par son père et je crois que la plus grande partie de mon temps durant ces deux dernières décennies fut de chercher à comprendre mes frères en Abraham.

En fait les réactions à « L’Amérique et la France », le premier des Mots…dits consacrés à la guerre contre l’Iraq ont souvent été assez éloquents sur notre forum sans que j’aie cru bon de contre-attaquer pour que je veuille aujourd’hui mettre les choses au point. Les actions physiques menées au temps de ma jeunesse ou de mon âge adulte et les sentiments que j’ai éprouvés quand l’âge venant je ne pouvais plus donner que mon cœur ou des secours, je ne les renie pas aujourd’hui et je ne les renierai jamais. Je ne reprendrai pas ce que j’ai donné même si mon cœur est à nouveau déchiré et qu’un questionnement demeure, aussi vivace que le jour de mes dix-sept ans, le 22 juin 1940, après que les nazis m’aient jetée hors de ma maison : pourquoi tant de haine ? Si je ne posais pas cette question aujourd’hui et dans les circonstances malheureuses que nous traversons, je me sentirais d’une telle lâcheté que je ne me supporterais plus. Alors, je me lance et, je me permets de le dire, ce n’est pas à la légère  mais la violence de l’antisémitisme auquel nous assistons depuis le début de la guerre contre l’Iraq et qui semble ne pas avoir de commune mesure avec celui qu’a déclenché la destruction des Tours me force à la poser. L’amalgame qu’on fait entre nous, les juifs de France, Israël et Bush est insupportable à tel point qu’il faut avoir les nerfs solides pour rester sur ses positions pacifiques.

Un rapport remis le jeudi 27 Mars 2003 au Premier Ministre par la Commission Consultative des Droits de l’Homme (CNCDH) enregistre un nombre de violences et de menaces jamais atteintes depuis dix ans. Les actions anti juives ont explosé : elles sont six fois plus nombreuses qu’en 2001. A tel point que l’Hashomer Hatzair, organisation de jeunesse juive de gauche dont deux membres ont été agressés à la manifestation « pacifiste » samedi 22 mars, a déclaré : « Antisémites, vous n’avez pas votre place dans notre défilé ! Nous interprèterons la présence dans vos manifestations de toute croix gammée associée à une étoile juive comme un renoncement à vos idéaux républicains. »

Pour Alain Finkelkraut, « l’incident n’est pas marginal. Il contraint les juifs à montrer patte blanche, comme autrefois. Il signifie : Les juifs ne peuvent appartenir au camp de la paix. [1] Un autre philosophe, Morab El Htab, dénonce « l’indifférence affectée des intellectuels » tandis que l’écrivain Marek Halter rappelle :  On ne s’attaque pas aux filles qui portent des foulards. J’aimerais que l’on se souvienne que nous étions dans la rue quand elles ont été victimes d’agression. » Le président de S0S-Racisme, Malek Boutih, a estimé qu’il fallait surtout demander à chaque organisation de «faire le ménage chez elle. » Nona Meyer, membre de la Commission Nationale Consultative des Droits de l’homme a écrit après avoir fait l’analyse d’un sondage demandé par cette Commission :  « Ceux qui refusent aux juifs la qualité de français à part entière n’aiment pas non plus les Arabes ni les musulmans ni les immigrés. » Je crois que de toutes les phrases qui ont été prononcées celle-ci est la plus juste et j’ajouterai que celui qui n’aime pas les autres ne s’aime pas de toutes façons lui-même.

J’ai été très frappée par l’émission de France 2 hier soir 31 Mars : « Mots Croisés » présentée par Arlette Chabot. Elle avait invité en particulier Bernard Kouchner, Sir John Holmes, ambassadeur de Grande-Bretagne, Louis Michel , Ministre belge des Affaires Etrangères, Jean-François Copé, porte-parole du Gouvernement.   Daniele Pletka, de l’American Enterprise Institute (Proche de George W. Bush) parlait en duplex de Washington et Hans Blix, Chef des Inspecteurs en désarmement de l’ONU, en duplex de New York. Le plus ému de tous les invités de Madame Chabot était sans contexte Bernard Kouchner. Je ressentais son émotion avec force parce qu’elle était mienne, partagés que nous sommes entre notre amitié très forte et je crois inaltérable pour les Américains et la situation qu’ils viennent de créer sans s’appuyer sur les décisions du conseil de sécurité et qui a des retombées directes sur nos vies. Je sentais qu’il avait très envie de parler de l’attitude actuelle envers les juifs de France [2] , de cet amalgame qui nous culpabilise sans que nous y puissions grand chose malgré les assertions contraires réitérées par Jean-François Copé, mais évènements internationaux obligent, nous avons commencé par entendre les voix anglo-américaines, celles de Sir John Holmes, très mesurées, et de Daniele Pletka, très amères et pleines de ressentiment contre les 34% de Français qui semblent être en opposition complète avec les positions américaines. Je dois reconnaître que j’ai personnellement été alarmée par cette forte minorité car une pensée m’est venue immédiatement à l’esprit : s’ils sont anti américains ces 34% de mes concitoyens, sont-ils pour autant pro Saddam Hussein ? Le problème resterait alors pour moi entier car je ne puis imaginer qu’on puisse une seconde apporter sa voix à l’un des pires dictateurs de notre siècle. Mais les évènements d’Iraq, même s’ils sont une des causes de mon tourment, ne sont pas mon propos d’aujourd’hui et je m’en tiens au sujet qui, pour être une répétition continuelle de l’Histoire, n’en demeure pas moins dur à éliminer d’un geste comme une ride momentanée de notre existence.

Avant de continuer je voudrais faire part de chiffres qui me paraissent éloquents et montrent que la France, même si elle en est étonnée parfois, comporte la plus grande communauté musulmane d’Europe : Cinq millions de musulmans y vivent aujourd’hui. C’est bien plus qu’en Allemagne (trois millions), en Angleterre (deux millions), en Espagne (six cent mille), aux Pays-Bas (quatre cent mille) ou en Belgique (deux cent mille.) L’islam est ainsi devenu la deuxième religion de France derrière le catholicisme (quarante trois millions), bien avant le protestantisme (huit cent mille), le judaïsme (sept cent mille) et le bouddhisme (quatre cent mille.) Sur les cinq millions de musulmans, trois millions environ ont la nationalité française : on peut ainsi comprendre et accepter qu’un apport de population aussi massif ait bouleversé le paysage national sans que d’ailleurs aucun gouvernement de gauche ou de droite n’ait pris en compte ce bouleversement jusqu’en 1988 [3] (et surtout jusqu’aux évènements dramatiques du 11 Septembre qui, il faut bien le dire, ont provoqué cette guerre d’aujourd’hui puisqu’à défaut de pouvoir mettre la main sur les auteurs précis on attaque un homme qui est un dictateur avéré mais dont on ne sait pas jusqu’à quel point il est impliqué dans les attaques du World Trade Center et de Washington et même s’il l’est véritablement. L’Arabie Saoudite semble en fait avoir été plus à même d’aider financièrement les responsables que Saddam Hussein durant cette dernière décennie où l’embargo l’empêchait - même s’il avait rempli ses poches et celles des siens auparavant - d’exploiter tous ses puits de pétrole et le forçait à se serrer la ceinture par le biais de son malheureux peuple.

 Si je ne porte pas Monsieur Sarkozy dans mon cœur, je dois reconnaître qu’il a examiné le dossier de la représentation islamique au niveau national par si je puis dire le « bon bout de la lorgnette. » Il s’est en effet interrogé sur un point essentiel à mon sens : la nationalité des imams qui non seulement dirigent la prière dans les mosquées mais enseignent aux enfants l’islam et le coran à leur manière. Il est en effet nécessaire que les interlocuteurs du gouvernement fassent partie intégrante de notre France laïque et pour qu’ils le soient, ils se doivent d’être de nationalité française. Je suis sûre que parmi les adolescents français musulmans, un certain nombre est très capable de faire des études suffisamment poussées pour devenir un bon imam car je ne crois pas à une vocation due simplement à la prière.

Les croyants peuvent me rétorquer : un imam reste proche du peuple parce qu’il n’y a pas de hiérarchie dans les pratiques religieuses de l’islam comme dans les autres religions révélées. J’en suis bien persuadée en ce qui concerne le sunnisme tout au moins car tous les exemples que nous avons en France montrent que les Facultés catholiques sont calquées sur les facultés laïques. La Faculté de Théologie d’Angers en particulier prépare ses étudiants à trois cycles d’études dont le dernier est couronné par le Doctorat d’Etat de Théologie Catholique. Je rappelle ici que si les études se poursuivent dans les Facultés Catholiques, les examens se passent encore (et pour combien de temps ?) au niveau de l’Etat.

Pour ce qui est de l’exercice des rabbins, j’aimerais simplement citer cet appel du Grand Rabbin Michel Gugenheim qui fut directeur du Séminaire Israélite de France comme le fut l’un de mes amis les plus chers, le Grand Rabbin Schilli : « Vous venez de passer votre bac et devez maintenant décider de la suite et de la direction que vous allez donner à votre avenir. A l'issue de votre formation, votre avenir professionnel sera assuré et vous serez amené à vous réaliser pleinement au travers d'une occupation exaltante, au service de la Tora et à celui de la Communauté. Je voudrais vous signaler que vous avez la possibilité d'entreprendre des études rabbiniques dans le cadre de notre école - le Séminaire Israélite de France. Vous y aurez la faculté d'étudier la Torah durant cinq années avec des Maîtres de haut niveau, et dégagé de tout souci financier. La Communauté prend en charge l'intégralité de vos frais d'études, et vous accorde une bourse. » J’ajoute simplement que la hiérarchie dans le judaïsme se borne aux deux fonctions de « rabbin » et de « grand rabbin. »

Passons maintenant au « pasteur »,  cet homme qui se doit d’être «  le guide du troupeau. » : « C'est long et difficile. Il faut d'abord aller au séminaire, faire une licence de théologie, rédiger une thèse, puis demander à être pasteur. Si la demande est acceptée, le jeune candidat devra faire immédiatement un ou deux ans de stage chez un pasteur en exercice. Si le rapport fait par le pasteur à la fin du stage est bon, le stagiaire va recevoir une « consécration », un peu semblable à celle destinée aux prêtres catholiques. Au cours de la cérémonie, sept pasteurs au moins imposeront les mains sur lui. Il sera prêt alors à commencer son oeuvre qui est essentiellement de prêcher, d'enseigner les fidèles à commencer par les jeunes, de visiter les malades et les isolés.

Ce n'est pas l’Eglise qui nomme les pasteurs dans une communauté ou une autre. Tout se passe ici beaucoup plus démocratiquement et ce sont les fidèles eux-mêmes qui choisissent. Voici comment ils s'y prennent. Chaque communauté va voter pour élire des « anciens » appelés « conseillers presbytéraux. » Chaque conseil presbytéral doit comprendre sept membres au moins. Ils sont rééligibles par moitié tous les trois ans. C'est le conseil presbytéral qui a la responsabilité morale, religieuse et matérielle de la communauté. Et c'est lui surtout qui choisit un candidat pasteur. Ce conseil presbytéral va envoyer une sorte de député (ou délégué synodal) au synode de la région. C'est une assemblée de pasteurs et de laïques qui va régler les affaires de toute une région. Qu'y a-t-il au-dessus du synode régional ? Un synode national, sorte de parlement de l'Eglise qui réunit un nombre égal de pasteurs et de laïques. Le synode national est élu pour trois ans par l'ensemble des fidèles. » [4]

Il est temps de se pencher sur l’islam  sunnite qui, ainsi que j’ai commencé à le montrer plus haut, n'a besoin d'aucune organisation religieuse et ne reconnaît aucune hiérarchie parmi ses « guides. » En effet, le Guide suprême, Dieu, a révélé au prophète Mohammed tout ce qui devait être dit aux hommes tant sur le plan matériel que spirituel et le Coran tient lieu d'église à l'islam. Cependant Mohammed, le Prophète, I'Envoyé de Dieu, a reçu le nom d'imam et ce nom s’est transmis à l'homme qui préside l'office.

En arabe, le mot veut dire ‘celui qui marche en tête, qui précède.’ Primitivement, on appelait ainsi, dans la péninsule arabique, les hommes qui conduisaient les caravanes, les guides. [5] Par la suite on a nommé ‘imam’ celui qui se ‘tenait devant’ les fidèles et aujourd'hui encore le mot a conservé son sens. Un imam peut donc être tout simplement l'homme qui, dans la mosquée de sa ville ou de son quartier, dirigera la prière. Mais, dans les pays musulmans, l'Imam est aussi le chef de l'État [6] comme ces califes qui ont succédé à Mohammed à la tête du gouvernement qu'il avait créé. Dans ce cas l'Imam réunit tous les pouvoirs : spirituels et temporels. Il guide son peuple, aussi bien dans le domaine religieux que dans celui de la vie quotidienne. » [7]

Voulant demeurer complètement objective, je tiens à souligner l’existence en France même de L'Institut européen des sciences humaines de Saint-Léger-de-Fougeret (Nièvre) : C’est le principal centre de formation d'imams en France et pratiquement le seul, comme le souligne le sociologue Frank Frégosi (La Formation des cadres religieux musulmans en France, L'Harmattan.) Il existe un Institut d'études islamiques de Paris, créé en octobre 1993 par un enseignant, Didier Ali Bourg. Installé à Saint-Denis, ce centre reçoit près de 150 élèves aux cours du soir et du week-end mais n'a pas la prétention de former des imams. La Mosquée de Paris a ouvert en 1993 un Institut supérieur de théologie qui fonctionne au ralenti. Un projet de création d'une faculté de théologie musulmane à Strasbourg a été lancé en 1996, par le professeur Etienne Trocmé. Cette structure pourrait être intégrée à une université publique grâce au statut des cultes propre à l'Alsace-Lorraine. [8]

Si cet aspect de l’islam paraît être indispensable à souligner dans cette chronique parce que la majorité absolue des musulmans résidant en France relève du sunnisme, il est toutefois nécessaire de répéter que l’islam n’est pas un bloc et qu’il faut distinguer entre l’islam sunnite et l’islam chiite de la même façon peut-être qu’on distingue le catholicisme romain et le protestantisme car dans les deux conceptions d’une même foi, il s’est produit un schisme [9] J’ai personnellement voyagé à plusieurs reprises en Iran au temps du shah et j’ai constaté que les villages n’avaient que des écoles coraniques où se rendaient les garçons : ils y apprenaient sommairement à lire et à écrire le farsi mais surtout l’arabe nécessaire pour pouvoir lire le coran. Les habitants étaient tellement démunis de médias qu’ils ne savaient pas quelquefois où se trouvait Téhéran et qui les gouvernait. Leur seul contact était l’imam. C’est la raison pour laquelle je me suis dit dès cette époque combien la situation du shah était plus précaire que les occidentaux ne le pensaient. Ceci dit, les choses ont bien changé depuis avec l’accession aux plus hautes sphères du gouvernement iranien des ayatollahs qui ne sont pas de simples imams et il est même bon de savoir que l’ayatollah Khomeyni, par exemple, n’était pas la plus haute autorité religieuse du chiisme puis qu’il n’a jamais été « ayatollah al-azma » (grand ayatollah.) Il faut également compter avec les « ulama » (ulémas) qui sont à la fois des docteurs de la loi musulmane, des juristes et des théologiens.

 Tout en appartenant au sunnisme, certaines nations qui essaient d’envoyer leurs imams dans les mosquées dont on n’a pas encore pu contrôler ni le nombre ni l’action sont attachées, il faut bien le reconnaître, à une tendance agressive et fondamentaliste, le wahhabisme, qui naquit en Arabie Saoudite au dix huitième siècle et qui est l’ancêtre du fondamentalisme ou de l’islamisme comme on a pris coutume de l’appeler aujourd’hui.

 La plupart des mouvements islamistes se réclament en effet de cet islamisme largement influencé et inspiré par la doctrine wahhabite, qui a donné lieu depuis un demi-siècle à un prosélytisme alimenté par l'argent du pétrole. Le wahhabisme, doctrine politico-religieuse, tire son nom de son fondateur, Mohammed ibn Abd el Wahhab, mort en 1792 en Arabie. Cette doctrine, qui gouverne l'Arabie saoudite grâce à l'alliance entre les descendants d'ibn Abd el Wahhab et ceux d'Ibn Saoud, fondateur du premier royaume saoudien, prône un retour à la pureté originelle de l'Islam. Elle condamne la pratique du culte des saints ( maraboutisme), les pèlerinages à leurs tombeaux, l'usage du chapelet. Elle interdit la mixité, le cinéma, la musique et le tabac. Elle impose le port de la barbe aux hommes et celui du « djelbab » (voile recouvrant le corps et le visage), ou au moins de « l'abaya »  (vêtement ample cachant les formes du corps), aux femmes. Tout ce qui s'oppose à cet islam, sévèrement codifié à partir d'une lecture littérale des textes coraniques, est considéré comme « bidâa » (invention humaine), et donc contraire à la chariâa (loi divine.)Pour le wahhabisme, que l'Indien el Mawdudi a théorisé et systématisé en en faisant cette idéologie qui fonde aujourd'hui l'islam politique, la souveraineté populaire ne peut s'opposer à celle de Dieu, telle qu’elle est définie par le Coran et la Sunna (ensemble de textes juridico-religieux basés sur les actes et les paroles du prophète Mohammed.) Au nom de cette conception de la société, la démocratie est « kofr » (péché) et les libertés illicites. La société doit être dirigée par un « majliss echoura » (conseil consultatif) composé d'oulémas. Cette forme d'islamisme ignore l'Etat-nation qu'il considère comme une hérésie et prône la « oumma » (communauté des croyants) telle qu'elle existait au temps du Prophète, ainsi que le retour au califat comme forme de gouvernement du monde.

En plus des taliban, le FIS algérien [10] , le parti islamiste tunisien, Ennahda, le Hamas palestinien… détachements d'un mouvement transnational, se réclament, avec des variantes et bien des nuances, de cette philosophie. Les mouvements plus radicaux comme le djihad islamiste, le Hizb-islami afghan de Hekmatiar, les Tchétchènes (dans leur minorité car une majorité se réclamait autrefois du soufisme) ou les partis islamistes pakistanais s’en réclament également. Ce qui oppose les islamistes « radicaux » à ceux que l'ont dit « modérés » est une question de méthode. Les radicaux prônent le « tahrib » (contrainte) pour imposer leurs vues tandis que les modérés sont pour l’« etabligh » (persuasion.) mais tous visent le même objectif stratégique : l'instauration du « califat »  musulman sur terre.

Je sais, certains d’entre vous auront peut-être envie de dire : mais où Lise va-t-elle donc chercher tout cela ? Eh bien ! je vais vous répondre : J’ai tenu à errer aussi loin parce que je crois profondément, sincèrement, que si les adultes musulmans ont peu de chance d’être marqués à jamais par l’islamisme, les jeunes au contraire sont pour les « imams venus d’ailleurs » de la chair fraîche manipulable à merci en raison hier des conditions économiques insupportables parfois qui les atteint plus particulièrement, aujourd’hui des guerres qu’on fait au nom de Dieu, « la guerre sainte » pour les puritains d’Amérique, le djihad pour les musulmans d’aujourd’hui. Bien peu parmi les jeunes sunnites qui n’ont pas lu comme leurs aînés le coran se souviennent en effet que le djihad s’est terminé avec la fin des guerres entreprises par le prophète et selon sa propre volonté. A ce djihad « physique » s’est substitué le djihad mystique ou plus simplement la guerre contre son ego, ses erreurs, ses tentations, le djihad dont je viens de parler dans mon livre et qui n’est plus une entreprise de conquêtes mais une voie empruntée par le croyant pour se rapprocher du divin. Tous ceux qui aujourd’hui parlent de « charia » se trompent ou plutôt trompent volontairement leur public trop jeune pour être averti. Si Moïse, Jésus et Mohammed, les piliers des religions révélées revenaient sur terre, ils seraient  tous trois également effrayés par ce que l’homme judéo-chrétien ou musulman a fait de ces révélations et je crois qu’ils fermeraient les yeux à jamais pour ne plus rien voir.

Alors, qui les envoie ces imams dont la tâche paraît être non d’instruire les jeunes musulmans sur la religion de leurs ancêtres mais de leur apprendre ce qu’est « leur » djihad ? Si je pose cette question, c’est qu’en dépit des quelques efforts que j’ai soulignés plus haut, 9 % d'imams sont de nationalité française (4 % dans un  recensement de 1994.) Dans les faits, beaucoup de ces imams sont des Marocains ayant acquis la nationalité française expliquait-t-on en 2001 au ministère de l'intérieur. Les « imams beurs », nés et formés en France, ne constituent encore qu'une infime minorité. (Si j’insiste sur l’année 2001, c’est qu’elle est, peut-on dire, à la fois tragique et essentielle. La destruction des Tours du World Trade Center a marqué sans doute la majorité des Français comme la majorité des Américains d’une manière peut-être irréversible. Elle a également transformé radicalement le point de vue des musulmans du monde en général et de France en particulier.

Jusqu’au déclenchement de la guerre contre l’Iraq, c'est l'événement qui a fait le plus de mal à l'islam de France, l'onde de choc des attentats du 11 septembre 2001 ayant agi sur toute la société française, laïques, chrétiens, protestants, juifs, musulmans confondus mais réagissant chacun selon leur propre sensibilité. Responsables religieux, politiques et associatifs ont fait le même constat : si aucun acte irréparable n'a été commis, quelque chose s'est cassé en 2001. Malgré les efforts des uns et des autres, notamment ceux des religieux et laïcs originaires du Maghreb, les relations entre musulmans et non-musulmans ont chez nous changé de nature. Pour un grand nombre de Français, l'islam est devenu une religion suspecte, un obscur objet de crainte. Une certaine méfiance s'est ainsi instaurée, mettant encore plus à mal notre vieux pacte républicain. On peut dire qu’à la suite des attentats du 11 septembre, chaque nouvelle attaque qui a scandé l'interminable conflit israélo-palestinien a suscité de vives tensions entre les communautés juive et musulmane de France. Les attentats de 1986, l'affaire du foulard islamique déclenchée par trois lycéennes de Creil en 1989, la guerre du Golfe en 1991, la nouvelle série d'attentats en 1995… ont fait que la communauté musulmane de France a connu bien des épreuves ces vingt dernières années et les occasions n'auront pas manqué de montrer du doigt ses quatre à cinq millions de membres.

Il faut dire qu’on avait peinturluré « vive Ben Laden » sur les murs de certaines cités, ce qui était insoutenable pour la société française et sans doute pour la majorité des musulmans. Il s’agissait sans doute d’actes isolés de jeunes issus de l’immigration maghrébine qui ont vu dans les attentats du 11 septembre une occasion de défier le monde. Seulement ces mêmes jeunes - et peut-être des adolescents d’extrême droite - s’en sont pris par la suite aux synagogues et la situation trouble s’est accentuée quand de jeunes algériens ont interrompu le match France-Algérie de football en sifflant la Marseillaise et en envahissant la pelouse du Stade de France pour interrompre une rencontre qui devait être celle de la réconciliation. Michel Houellebecq n’a pas à l’époque facilité les choses en déclarant au magazine Lire :  « L’islam est une religion dangereuse et ce depuis son apparition. »

Malgré la mise en garde de Dalil Boubakeur, recteur de la Mosquée de Paris qui dénonçait les actes de Ben Laden et de l’organisation Al Qaïda, en déclarant : « cette folie meurtrière ne peut en aucun cas être assimilée à un enseignement religieux et en particulier à celui de l’islam. Il serait dommageable que lors des prières du Vendredi, des appels au djihad se fassent entendre », je suppose qu’il n’a pas alors été entendu par l’ensemble de la communauté musulmane. Je ne veux pas revenir ici sur les musulmans français impliqués dans le réseau Al Qaïda, tel n’est pas mon propos. Je veux simplement dire que s’ils ont été parfois éduqués par les islamistes anglais dans ces villes de Bradford et d’Odham que j’ai citées à plusieurs reprises dans ma chronique, rien ne montre qu’il n’y ait pas eu de rebondissements ici même en matière d’enseignement « privé. »

Si tel n’était pas le cas, de qui les personnes dont parle Alain Chouraqui, chercheur au CNRS, tireraient les idées qui déterminent leurs actes  : « Les uns s'attaquent aux synagogues, aux écoles, aux personnes... Les autres, plus sophistiqués, condamnent les premiers, mais de plus en plus explicitement s'en prennent aux grandes organisations juives (extrémistes), aux religieux (intégristes), aux journalistes (claniques), aux intellectuels (tribaux)... Un grand journal titre sur les inconditionnels d'Israël mais vise en conclusion les démocrates, les hommes de gauche juifs. » Que les « premiers » agissent spontanément à l’écoute de télévisions françaises et étrangères, peut-être mais qu’en est-il des « sophistiqués » ?

Car il faut bien y revenir à ce nouvel antisémitisme jailli du 11 septembre mais qui, singulièrement aggravé par la Guerre de Monsieur Bush et de Monsieur Blair  contre Saddham Hussein, a évolué irrémédiablement je le crains car il semble aujourd’hui qu’il y ait collusion entre les extrémistes de tous genres pour atteindre leur objectif : bien sûr, fustiger Bush et Blair mais plus particulièrement les juifs à travers leur haine de l’Etat d’Israël. Les manifestations qui, je le répète encore, pourraient être considérées comme justes ne le sont plus si elles s’en prennent à ceux qui comme moi n’ont jamais rien fait pour être compromis dans une quelconque action contre la communauté musulmane. L’apparition de drapeaux arborant le portrait de Saddam Hussein est insoutenable autant que l’est le recours aux slogans anti juifs.

Ainsi, je voudrais en guise de conclusion, quitte à m’identifier avec les victimes de ces slogans mais, je peux l’assurer sans aucune tentative d’apitoyer quiconque sur mon sort qui est beaucoup plus heureux que ceux de toutes les victimes des hommes, rappeler que j’ai emmené pour la première fois mes enfants à une manifestation contre la Guerre d’Algérie et plus pratiquement à la mémoire des Algériens de Paris exécutés et jetés dans la Seine sur ordre de Papon le 8 Février 1962,  jour de ce qu’on a coutume d’appeler depuis « les évènements de Charonne. » [11] Ma fille Françoise avait quatorze ans, son frère Thierry onze ans. J’avais laissé à la maison un Jean-Claude de cinq ans. Si je remonte aussi haut dans ma vie, c’est afin que mes amis lecteurs puissent comprendre que je sois personnellement émue par les amalgames qui se pratiquent à un tel point dans notre beau pays de France qu’à deux reprises cette semaine j’ai entendu parler du « sioniste Bush » par le Ministre des Affaires Etrangères iraqien en visite dans un pays arabe voisin et même de « Busharon » ( !) Je pourrais prendre ces termes sur le ton de l’humour et dire qu’assimiler le puritanisme du Président des Etats-Unis et l’intégrisme du Premier Ministre Israélien ne doit pas être assimilable par un Américain qui apparemment ne comprend pas grand chose aux arcanes de la religion ou aux problèmes des différentes ethnies du Moyen Orient mais ce serait trop simple. Et trop cour. De toutes façons je voulais aujourd’hui m’en tenir à ce qui vient de se passer en France :

Alors, la destruction des Tours et la souffrance des Iraqiens me seraient imputables ? Mais enfin, acceptez que je sois témoin de tous les évènements et pas impliquée dans cette entreprise. Ne me prenez pas une fois de plus comme « brebis galeuse », ne me considérez pas, comme j’ai reproché à Monsieur Jean d’Ormesson de le faire dans son « Histoire du Juif Errant » comme responsable des crimes perpétrés dans ce bas-monde par un homme qui refusa, dit-on, d’abreuver le Christ et qui, sous divers pseudonymes, marchera jusqu’à la fin des temps, n’écrivez pas sur le tableau noir de la salle de travaux pratiques de la Sorbonne qui accueille ma belle-fille chaque semaine des slogans injurieux contre notre communauté. Juive je suis, mais française et laïque avant tout. Ce rejet des musulmans à mon égard suite à la guerre israélo-palestinienne dont je ne suis pas, à l’attaque des Tours dont je ne fus pas, à la guerre contre Saddam Hussein dont je ne suis toujours pas… me fait mal peut-être parce qu’à un âge où je devrais regarder le monde d’un œil serein je suis obligée de me défendre contre des accusations concernant des fautes que je n’ai pas commises.

 Additif : J’ai soumis ma « copie » aux deux amis dont j’accepte volontiers les remarques, Yves et Jean et quand je dis « remarques », elles vont souvent bien au-delà, n’est-ce pas Jean ? Si je l’ai fait c’est que m’impliquant même si j’essayais de rester objective, je ne voulais pas que ces Mots…dits paraissent tels quels, sans avoir été relus. Je dois reconnaître que si Yves ne m’a fait que des remarques de forme mais a considéré que j’avais réussi mon examen… il n’en est pas de même pour Jean qui est d’une sensibilité très différente de la mienne. En tant que libre-penseur convaincu (je ne révèle pas un secret car il ne s’en est jamais défendu dans aucune de ses apparitions sur notre forum), je crois qu’il ne peut ressentir, en ce moment tout au moins, les mêmes craintes que moi-même. Je me dois tout de même de lui dire que les laïques eux-mêmes dont je suis ne peuvent effacer l’existence des religions et que l’antagonisme actuel qui les opposent à tort ou à raison se doit d’être souligné puisque, pauvres humains, nous ne pouvons éradiquer ce qui nous gêne et parfois nous envahit.

 



[1] Je rappelle ici qu’au temps de ma jeunesse, alors que mon père avait fait trois ans de service militaire et cinq ans de guerre puisqu’ il n’avait pas été démobilisé avant le mois de juillet 1919, les gens d’extrême droite et les nazis traitaient les juifs de lâches. Il semble qu’on ne puisse nous supporter, quelque soit notre attitude ou notre reconnaissance de nos droits et de nos devoirs de citoyens.

[2] Je dois à la vérité de dire qu’Olivier Besancenot, de sensibilité trotskiste et Attaché Parlementaire d’Alain Krivine au Parlement Européen, qui est intervenu à la fin de l’émission, s’est opposé comme l’ont fait avant lui les Verts à toute allusion injurieuse aux juifs et à toute violence raciste en général au cours des manifestations pacifistes.

[3] « Deuxième religion de France avec 4 à 5 millions de personnes qui s’en réclament, l’islam a besoin d’une représentation dans la société » : Telle est la motivation qui a poussé les ministres de l’intérieur depuis 1988 à réfléchir sur son organisation cultuelle en France,  à l’instar du consistoire juif ou de la fédération protestante.  Des élections par les délégués des 1400 lieux de culte musulmans recensés en France devaient être organisées mais la grande mosquée de Paris, étroitement liée au gouvernement algérien et qui se pose en « garant d’un islam républicain respectueux de la laïcité » a tiré la sonnette d’alarme. Ce mode de représentation aurait donné une large majorité à l’Union des Organisations Islamiques de la France (UOIF), qui incarne un islam militant notamment favorable au port du voile à l’école

[4] Ces passages sont tirés du livre de Monique Gilbert publié aux Editions Ramsay.

[5] Faut-il rappeler qu’après la mort de sa mère le prophète Mohammed accompagna son oncle à travers l’Arabie pour conduire les caravanes de sa future femme Khadidja.

[6] Tout le monde sait que le roi du Maroc par exemple est le chef religieux du pays.

[7] Ces passages sont également tirés du livre de Monique Gilbert.  

[8] On sait que « la séparation de l’Eglise et de l’Etat » ayant été proclamée durant l’occupation de l’Alsace-Lorraine de la Guerre de 70 à la Première Guerre Mondiale, les deux provinces jouissent depuis ce temps d’un statut particulier, les prélats, les pasteurs, les rabbins et aujourd’hui les imams reconnus étant rétribués par l’Etat Français.

[9] Pour les catholiques romains, Jésus est le Messie, le Fils de Dieu né de la Vierge Marie, rédempteur de l’humanité. Les catholiques croient en la Trinité : le Père, le Fils et le Saint Esprit sont réunis en un Dieu unique. Selon le principe protestant, Jésus est bien au centre des écritures mais il est l’unique médiateur entre Dieu et les Hommes. Pour les sunnites, Dieu est la créateur, Mohammed est le Prophète qui a transmis sa parole dans le coran. Les croyants sunnites obéissent au « taqlîd » (acceptation routinière de l’autorité). Les chiites à travers les ulemas se servent de l’ « ijtihâd » (effort d’interprétation). Les Sunnites ne reconnaissent pas la postérité de Mohammed qui avait exprimé le vœu que les califes soient élus. Les chiites voient en Ali, époux de Fatima, gendre de Mohammed, le quatrième calife, le successeur naturel du prophète, revendiquant ainsi son héritage temporel et spirituel.

[10] J’aimerais à ce propos qu’on me donne les chiffres véritables et qui n’ont jamais été révélés des dizaines de milliers (pour ne pas dire centaines de milliers) de victimes de l’horrible guerre civile qui a secoué l’Algérie durant une décennie.

         [11] 8 février 1962. Ce soir-là, la manifestation a rassemblé du monde. Ils sont près de 60 000 à défiler dans les rues de Paris. Des communistes, des syndicalistes, des démocrates. Un mot d'ordre : « Paix en Algérie et non à l'OAS. » L'OAS (organisation armée secrète), hostile à toute paix et à toute indépendance pour le peuple algérien, a lancé depuis le début de l'année 1961 une campagne d'attentats dans la capitale. Quand la manifestation, interdite par le pouvoir gaulliste, arrive au niveau du métro Charonne, les forces de l'ordre passent à l'attaque. On relèvera 8 morts. Un neuvième manifestant décédera quelques semaine plus tard des suites de ses blessures. Ce n'est pas la première fois que la police du préfet Papon réprime dans le sang. Le 17 octobre 1961, lors de la manifestation du FLN, des centaines d'Algériens avaient été assassinés. Un crime passé sous silence durant des dizaines d'années. Des décennies se sont écoulées avant qu'une plaque apposée sur le pont Saint-Michel par la municipalité parisienne, n’atteste du massacre.