Une photographie de Stéphane Popu


La Légende du Poisson appelé Coro

 par Lise Wilar

Mots...dits

 

 

Un jour arriva au village des Indiens qui habitaient l’estuaire de la rivière Coreau un grand bateau à voiles qui venait de la mer d’au-delà. Des hommes très blancs débarquèrent et parmi les natifs du village qui éprouvaient une sorte de crainte, quelques uns seulement osèrent s’en approcher. Les visiteurs étaient des créatures très différentes  mais amicales et lentement une amitié s’installa entre les deux communautés. Le Grand Guerrier Blanc avait une arme étrange et dangereuse que les natifs appelaient bois de feu ou bois du tonnerre. Ils avaient également apporté de nombreux cadeaux qu’ils distribuèrent au cours d’une grande fête. Tout le monde dansa la nuit entière autour du feu de camp et la fête ne se termina qu’au lever du soleil. Le Grand Guerrier était venu avec sa fille superbe âgée de dix huit ans que les natifs appelèrent la Princesse aux cheveux d’or.  Très vite ils la surnommèrent Jacira, du nom de la lune.

Le fils du Chef, Guerrier, fort et très jeune tomba passionnément, follement amoureux de la Princesse aux cheveux d’or et comme elle consentit à cet hommage, il commença à lui faire la cour ! Mais ce n’était pas une cour selon l’usage en pratique chez les Blancs. C’était une marque de son affection et de son admiration qui se traduisait par des heures à contempler la princesse sans jamais aller jusqu’à la toucher. Un jour arriva cependant où Jacira devint elle-même passionnément amoureuse du jeune homme, le toucha de ses mains délicates et l’embrassa à la manière de son pays. Le sang du jeune Guerrier se mit à bouillir dans ses veines et cette nuit-là il dansa autour du feu de camp comme il ne l’avait jamais fait auparavant. Mais le temps passait et le jour du départ des visiteurs arriva malheureusement…

Quand le jeune indien passionné sut que son amour allait partir pour toujours, il tomba dans une profonde tristesse. Le Chef parla au grand Sorcier du chagrin de son fils qui connaissait déjà la passion du jeune homme pour la fille du visiteur. Le grand Sorcier, ému, prépara un superbe tour de sorcellerie et à cette fin il employa la tête du poisson nommé coro, un poisson très savoureux qu’on pouvait pêcher facilement dans l’estuaire de la rivière Coreau. Il dit au Chef que la sorcellerie devait agir sur le Grand Guerrier Blanc, père de Jacira. Il dit aussi que l’effet ne serait pas instantané et qu’il partirait mais qu’après de nombreuses lunes il reviendrait. Ainsi en fut-il fait la veille du départ. On servit au repas un bouillon préparé avec la tête du poisson au Grand Guerrier Blanc et à tout l’équipage du bateau.

Le jour suivant, des larmes furent versées de chaque côté. La princesse Jacira, la gorge serrée, pleurait à la proue du bateau pour cacher à son père les larmes qu’elle versait en souvenir du jeune Guerrier. De nombreuses lunes passèrent et, un certain jour, avant que les anacardiers [1] ne refleurissent, un garçon indien arriva dans le village tout heureux et criant : « Le grand bateau est revenu ! Il est ici ! Tous les natifs coururent à la plage et contemplèrent à l’horizon le grand bateau qui grandissait lentement sous les yeux du chef, de son fils passionné et de toute la tribu. Le débarquement fut une véritable fête. Le Grand Guerrier Blanc avait amené Jacira et il déclara que jamais plus les deux communautés ne se sépareraient. Il en résultat la création d’une ville au bord de la rivière Coreau qui prit le nom de Camocim.

Le temps passa et le Grand Chef, au cours d’une grande réunion confraternelle, raconta à tous la Légende du Coro selon laquelle tous ceux qui dégustent du bouillon fait avec la tête de ce poisson reviennent toujours au paradis magique de Camocim  pour vivre un grand rêve ! Encore aujourd’hui cette magie opère et les visiteurs qui mangent du poisson magique reviennent toujours et s’ils en remangent, ils ne repartent plus jamais !

   

Voici la légende que m’a contée le président de l’Académie des Lettres de Camocim… où ça ? à Camocim, dans le Nordeste du Brésil. Vous n’avez jamais entendu parler de cette ville magique ? Alors je vais vous la conter. Mon fils m’avait invitée à passer huit jours dans un grand complexe hôtelier que vient d’ouvrir l’un de ses plus anciens amis dans cette partie septentrionale du Brésil beaucoup moins connue que les régions de Rio de Janeiro, Sao Paolo, Brazilia ou Salvador de Bahia. Le voyage est assez long : Paris-Fortalesa via Lisbonne. Après Fortalesa il faut encore cinq heures de voiture pour rejoindre Camocim et le luxueux complexe de Boa Vista. Mais tout d’abord, parlons un peu du Nordeste :

Le Nordeste est le pays du sertào [2]  et des plages au sable blanc et fin qui sont les plus belles du Brésil et s’étendent sur plusieurs milliers de kilomètres de la Côte de la Découverte [3] aux abords des paysages amazoniens, des plages à l’eau tiède, turquoise ou verte et aux dunes étonnantes. J’ai fait un jour une excursion au milieu de ces dunes qui plongent directement dans la mer. Nous roulions dans un buggy tout-terrain, le seul moyen de locomotion qui puisse aller sur le sable, traverser les plans d’eau, contourner les masses de roche et traverser des ponts de fortune. J’avais parfois l’impression d’être dans un Sahara qui aurait tout envahi jusqu’à l’Océan. Nous avons mangé du poisson grillé dans un petit caboulot d’une des plages mais était-ce du coro ? Je ne puis le dire. Le Nordeste est le pays des jangadas [4] et des dentelles, des cocotiers, des palmiers, des fruits de mer, de la caïpirinha [5] . Je ne suis pas montée sur une jangada, par contre j’ai bu nombre de caïpirinhas à l’ombre des palmiers de l’hôtel après m’être baignée dans l’immense piscine ou dans le bar en attendant le dîner.

C’est dans ce bar que j’ai vu danser la Capoeira dont je ne savais pas jusqu’alors si c’était une danse ou un art de combat. En fait la Capoeira est un art martial déguisé en danse.  Elle trouve ses origines dans la communauté des esclaves africains en rébellion. Originaires de l'Angola, certains d'entre eux fuyaient les plantations et se regroupaient dans les montagnes où ils unissaient rites et croyances pour lutter contre leurs maîtres.

Les « blancs » avaient développé des techniques de combat où les bras et les poings étaient le plus utilisés, dans la Capoeira, ce sont les jambes qui sont privilégiées. Elle devint une arme contre l'occupant hollandais qui, à la fin du XVIIème siècle, organisait des expéditions à la recherche des fugitifs. Lorsqu'un fuyard était ramené à la plantation, il transmettait aux autres cette redoutable technique de combat, dissimulée sous l'aspect d'une danse tribale.

Vers 1780, le mot « capoeiragem » apparaît dans les registres de la police de Rio. Ces exercices de lutte et de dextérité corporelle pratiqués par des Nègres et gens de couleur, esclaves et libres, inquiétaient l'autorité. Bien qu'aucune loi n'en ait interdit la pratique, les « capoeiristas » étaient persécutés. 

En 1865-70 on a envoyé en première ligne les « Capoeiristas » lors de la guerre qui opposa le Brésil et l'Argentine au Paraguay. Rompus à la lutte, ils ont fait des miracles et furent vite considérés en héros.

En 1888, libérés de leurs fers, les Noirs ont subi une nouvelle forme d'esclavage : la pauvreté. Les « Capoeiristas » se sont alors organisés en milices criminelles. Dès 1890, le gouvernement décida d'interdire ces milices et la pratique de la Capoeira, bien souvent mortelle lors des combats de rues.

La Capoeira survécut néanmoins jusqu'en 1937 puis, soutenue par une nouvelle classe d'intellectuels considérant cette pratique comme ce qui pourrait devenir le « sport national » soudant la population et permettant de renforcer l'identité nationale de ce pays tout neuf, elle fut alors tolérée, à condition d'être pratiquée dans des lieux fermés. Aujourd'hui, la Capoeira est enseignée dans les écoles, les universités, les académies militaires. On peut l'apprendre dans toute l'Amérique du Sud, aux USA, et même dans certains pays d'Europe (dont la France où je l’ai vue pratiquer dans une émission télévisée.)

Je dois dire qu’impressionnée par la dextérité, la souplesse des danseurs dont certains étaient très jeunes, j’ai également remarqué que la Capoeira devait constituer une sorte de philosophie, le professeur étant le « maître » auquel on doit obéissance et respect. Les danseurs se produisant par couples, ils baisaient l’instrument de musique du maître avant de commencer des exercices qui exigent un sens du rythme puisque le « capoieriste » apprend aussi bien à se battre qu’à chanter et jouer. C'est maître Bimba, qui est à l'origine de « l'académie de lutte régionale de Bahia. » Il a apporté certaines modifications au jeu traditionnel et a cherché à améliorer son efficacité en combat en s'inspirant parfois de techniques de boxes chinoises. J’ai regretté sans doute que la Capoiera ne soit pas une danse exclusivement régionale et j’ai demandé s’il y avait une tradition indienne appartenant à la région du Nordeste où nous nous trouvions comme il en existe aux Etats-Unis. Il semble que non. Il est vrai que Camocim, la ville voisine de l’hôtel Boa Vista, est apparemment une de ces villes champignons qui croissent très vite tellement la population est importante dans cet immense pays. Je trouve déjà beau que des professeurs et des écrivains aient créé cette académie de culture dont le Président m’a conté la légende du coro. C’est une façon pour ces villes relativement nouvelles de se créer une identité et de se faire connaître à l’ensemble du Nordeste. Ils ont le paysage et ils aiment sincèrement, passionnément devrais-je dire, leur communauté.

Le soir où nous fûmes invités à l’académie et bien que ne comprenant pas le brésilien, j’ai senti tout l’attachement qu’ils ressentent envers leur terre car leurs yeux brillent quand ils l’évoquent, ne serait-ce qu’en chantant de tout leur cœur l’hymne national. Il manque peut-être à toutes ces bonnes volontés de s’exprimer dans une autre langue afin de pouvoir établir des relations plus internationales avec leurs voisins. Ils en ont quelque peu la volonté puisque j’ai également été reçue dans une école où l’on enseigne l’anglais aux enfants et aux adultes. J’ai été touchée par le fait qu’un petit garçon, fils de pêcheur, vienne travailler tous les jours en dehors de ses heures de classe pour apprendre une autre langue. Il m’a dit qu’il ne voulait pas être une charge pour sa famille. C’était touchant.

Il ne faut pas se voiler la face. Si le Brésil et plus particulièrement le Nordeste sont gâtés par la nature et les sites prestigieux, si des efforts sont véritablement pratiqués pour développer le tourisme, témoin ce splendide hôtel où les amis de mon fils nous ont reçus princièrement, la pauvreté n’a pas disparu pour autant mais je crois que si les efforts actuels sont poursuivis, si les touristes européens, lassés par les guerres qui leur interdisent l’accès des pays du Moyen-Orient, d’Extrême-Orient ou d’Afrique où ils avaient coutume de se rendre, le Nordeste est une voie nouvelle avec l’assurance de passer de belles heures au soleil (pas trop les premiers jours, gare aux coups de soleil que n’ont pas su éviter les Finlandais désireux de bronzer le plus rapidement possible !)

Mon fils aurait aimé que je poursuive mon séjour pour aller jusqu’à Rio mais je n’ai malheureusement plus l’âge de me mêler aux foules du carnaval qui allait tout juste commencer. Je ne connaîtrais pas le Pain de sucre et la belle plage de Copacabana, je ne verrais pas les chars fleuris et les belles Brésiliennes danser la samba mais surtout je regrettais de ne pas pousser jusqu’à Salvador de Bahia dont on m’avait dit que les églises aux vitraux colorés sont remarquables par leur nombre et leur éclat. Je me suis consolée en admirant, juste en face de l’hôtel, l’Ile d’Amour qui est une immense plage à laquelle on se rend à bord d’un vieux bac et en contemplant, tôt le matin, le départ des pêcheurs pour les eaux poissonneuses de l’océan. Reviendrai-je au Brésil comme ce Grand Guerrier Blanc de la légende ? Je ne sais. Un fakir m’avait fait la même promesse près d’un minaret tronqué à Delhi. Elle ne s’est pas réalisée. Mais qu’y puis-je ? J’ai fait de beaux voyages. Quand je suis allée au mois de juillet à Montréal, je m’étais dit que je ne retournerais plus « aux Amériques » et pourtant j’ai mis un pied au Brésil. Qui sait si ce voyage sera véritablement le dernier ? En tout cas, j’ai pris beaucoup de plaisir à le faire et peut-être encore plus à le raconter. N’est-ce pas suffisant à l’octogénaire que je suis presque pour dire « Merci  la vie ! » ?



[1] L’anacardier ou Acajou à pommes est un arbre de la famille des Anacardiacées (Cotinus, Faux Poivrier, Manguier, Pistachier, Sumac.) Il est originaire d’Amérique du Sud et de Haïti. Il a une taille maximum de douze mètres. Il a une cime évasée, des branches ramifiées, des feuilles persistantes, alternes, ovales et coriaces, riches d’un suc laiteux qui durcit à l’air sous forme de caoutchouc. Les fleurs sont blanches, teintées de rose, réunies en inflorescences à l’extrémités des jeunes rameaux Le vrai fruit est une akène en forme de cœur, à l’extrémité d’un pédoncule floral qui forme une masse pulpeuse et sucrée, blanche, jaune ou rouge écarlate à maturité. Celle-ci est appelée « pomme cajou. » Elle est comestible bien que d’un goût aigre-doux. Le fruit de l’anacardier produit la « noix de cajou » (par torréfaction) et l’huile de Caraïbes, huile caustique extraite de l’enveloppe du fruit. Elle sert comme matériau isolant dans l’aviation. L’anacardier, peu exigeant en qualité de sol, est utilisé en Afrique pour le reboisement.

 

[2] La notion de « sertào » revêt des aires géographiques assez distincts et couvre une étendue considérable de terres. En effet, il y a de nombreux sertàos, en particulier celui du Nordeste du Brésil. Très étendu, il va du nord du Minas Gerais à la lisière de la forêt de palmiers (Mata dos Cocais.)C’est un pays rude, ingrat et généreux à la fois, peuplé autrefois d’Indiens où se sont enfoncés les Portugais comme les pionniers américains quand ils allaient de plus en plus vers l’Ouest.

 

[3] Berceau de la découverte, c’est une région riche en variétés de paysages : baies, falaises, rivières, cocotiers, marécages et forêt atlantique.

 

[4] La « jangada » est un radeau construit avec les arbres séculaires récupérés dans l’Amazone et séchés sur la grève.

 

[5] Pour préparer la caïpirinha, laver un citron vert et le couper en huit. Ecraser lentement ce citron coupé en morceaux au fond du vert avec du sucre en poudre. Recouvrir le mélange citron-sucre d’une bonne couche de glace pilée puis faire le niveau à la cachaça (liqueur à base de canne à sucre).