En
ce jour du 5 février 2003 où les Etats-Unis
vont - ils nous l’ont seriné depuis des semaines
- donner des preuves de la culpabilité de Sadam
Hussein et des armes qu’il possède (comme si
nous ne le savions pas puisque nous les lui
avons nous-mêmes vendues !), en ce jour
où nous tremblons tous devant l’annonce de la
guerre qui viendra, je voudrais rapporter ici ce que j’ai écrit
le 22 juin 1994 :
J’ai
aujourd’hui 71 ans et les deux mondes que j’ai
connus se sont écroulés. La première fois, c’était
en 1940 quand les Allemands occupèrent la plus
grande partie de l’Europe : des millions
d’hommes, de femmes et d’enfants moururent pour
des raisons que nous connaissons trop bien.
Nous avions alors pensé que l’après-guerre connaîtrait
des « lendemains qui chantent ». Nous
savons aujourd’hui, cinquante ans après le Débarquement,
ce que furent véritablement ces cinquante années :
la médecine n’a pas vaincu totalement le cancer,
est impuissante pour des années à venir devant
l’apparition du SIDA, la peste des temps modernes.
Si un astronaute a marché sur la lune, si Ariane
lance des satellites de communication autour
de la terre, si les nouveaux médias concurrencent,
pour le meilleur et pour le pire, la presse
écrite, si l’informatique a bouleversé les lois
de la science contemporaine… jamais en revanche
nous n’avons assisté à autant de révoltes tribales
et de guerres sans merci.
La
disparition du monde communiste semble avoir
déchaîné les autres forces démoniaques qui s’en
donnent à cœur joie. La crise économique est
mondiale, au Japon même un certain nombre de
gens errent sans domicile fixe, un comble au
pays du capitalisme triomphant qui se targuait
de ne pas connaître le terme « chômage ».
En politique, la situation n’est pas plus brillante
et l’on observe dans nos pays méditerranéens
une résurgence de la Droite conservatrice qui
fait peur à plus d’un mais dont la Gauche n’a
pas su se préserver sans doute en gouvernant
mal. Comment trouver une excuse aux socialistes
français (sans parler des Espagnols qui ont
élu des conservateurs et des Italiens qui ont
abandonné le pouvoir aux néo-fascistes) que
deux septennats de pouvoir ont corrompus même
s’ils s’en défendent et si deux ou trois exceptions,
Pierre Bérégovoy entre autres, confirment la
règle ? Jacques Delors s’est depuis dix
ans consacré à l’Europe et Michel Rocard a manqué
totalement de psychologie en se faisant nommer
à la tête du parti socialiste sans avoir la
possibilité de réaliser son programme. J’ai
eu de la peine hier quand Michel Colombani du
Monde a constaté : « Avec Michel
Rocard disparaît la Gauche mendésiste et nul
ne peut prévoir les implications causées par
la fin du mandat mitterrandiste. » La Gauche
n’existe plus. La Droite est une juxtaposition
de groupes d’où émergent des personnalités peu
rassurantes, Monsieur Philippe de Villiers étant
une marionnette qui fait peur à tous les gens
sains d’esprit. Je n’ose penser au futur gouvernement
français qui contrôlera l’exécutif et le législatif,
Sénat compris. Une France totalement conservatrice
va se reconstituer, plus extrémiste que celle
du Général de Gaulle dont se réclament d’ailleurs
tous les constituants d’une Droite dont il est
le seul dénominateur commun.
Si
Le Pen a des relents de poujadisme, Philippe
de Villiers est ce que nous appelions dans mon
enfance un « camelot du roi ». C’est
sans aucun doute la raison qui l’a poussé à
vouloir près de lui ce Charles de Gaulle dont
la présence à ses côtés rappelle aux initiés
la jeunesse monarchiste d’un certain capitaine
des années trente, anti bolchévique, auteur
des discours du Maréchal Pétain avant - ce fut
tout à son honneur - de s’en éloigner à jamais.
Tapie à gauche, de Villiers à droite :
la France est mal barrée. Que reste-t-il aux
personnes de ma génération ? Les jeux télévisés
qui sont la marque même de la décadence internationale.
Certains les regardent comme des inventions
fascinantes alors qu’ils ne sont qu’une réédition
obsolète du « panem et circenses »,
l’attrait du fric remplaçant celui de la mise
à mort.
L’existence
des Jeux est parallèle à la disparition de la
culture. Monsieur Jean-Pierre El Kabbach a supprimé
les émissions littéraires et culturelles qui
existaient sur les chaînes publiques. Michel
Field, las sans doute d’être relégué à une heure
indue, le petit matin ayant de plus en plus
tendance à remplacer le milieu de la nuit, a
accepté les offres de Canal+. Depuis l’arrivée
au pouvoir de Monsieur Balladur, la grille de
la 5 est restée vide pendant la journée. « Arte,
la chaîne thématique par excellence, n’a pas
un grand audimat. Pourquoi ne pas organiser,
à l’exemple de l’Espagne, une chaîne de jeux
permanente comme l’est QVC, la boutique qui
ne ferme jamais ? « panem et circenses »
24 heures sur 24, c’est tout ce dont notre monde
a besoin, ce monde qui ne bouge pas le petit
doigt devant les horreurs et les détresses que
subissent des millions de victimes innocentes.
Je ne verrai pas la mort des Jeux. C’est pourtant
elle qui marquerait la renaissance d’une terre
dont les merveilles nous échappent peut-être
parce que nous ne les méritons plus.
Neuf
ans après, à l’aube de mes quatre-vingts ans,
il semble que les choses ne se soient guère
améliorées et que ce monde qui croulait déjà
soit bien près de s’effondrer. Je ne veux pas
reprendre point par point ce que j’ai alors
écrit mais j’aimerais bien qu’on me dise ce
qui va mieux depuis ? A mon humble niveau,
il semble que si la technique s’est améliorée
- un ordinateur a remplacé ma machine à traitement
de textes -
le monde que je contemple est pire que
celui que je décrivais en 1994. Je voudrais
dire que la cause est bien connue, que la destruction
des Tours de New York et la volonté qu’a le
Président Bush de punir l’Iraq pour un délit
commis sans doute par Ben Laden ont déclenché
tous les maux que nous subissons aujourd’hui,
mais ce serait trop simple car depuis la Guerre
de Bosnie, tout va de mal en pis, en Afrique,
au Moyen-Orient, en Extrême Orient… et ailleurs.
Notre Europe qui semble épargnée par de nouvelles
guerres – sans oublier pour autant que les Irlandais
ne peuvent pas sacquer les Anglais, que les
Basques haïssent les Espagnols et que les Corses
en ont autant à l’égard des gens de la métropole
– s’adonne de plus en plus aux jeux et ce qui
me paraissait le comble il y a neuf ans n’était
rien face aux « loft story » et autre
« Star Academy » dont on abreuve
le petit écran. J’ai tort de me plaindre puisque
je suis entrain d’écouter un concert sur « Mezzo »
et que j’ai le bonheur de m’interrompre de temps
à autre pour contempler Daniel Barenboïm au
piano et Itzhak Perlman à son violon magique
mais tout le monde n’a pas la même chance que
moi et ne peut profiter de son âge pour vivre
le monde qui devrait être et non celui qui malheureusement
est.
Quand
je me plaignais de Monsieur Balladur, je ne
pouvais croire que nous en viendrons à regretter
son « libéralisme » vis-à-vis des
princes qui nous gouvernent aujourd’hui :
je ne sais à qui revient la palme, je ne sais
qui choisir entre monsieur Sarkozy et Monsieur
Dominique Baudis ? Je pense que ces deux-là
nous en veulent pour des fautes que nous avons
ou non commises mais en tout cas, nous allons
les payer cher ! Tout va y passer, du permis
de conduire aux films pornographiques et à l’interdiction
du « racolage passif ». Pour ce qui est du permis
de conduire, les décisions de ces messieurs
n’ont pas l’air de contenter tout le monde puisque
les « examinateurs » se sont mis en
grève et le sont restés durant plusieurs semaines..
J’ai même entendu dire qu’on nous ferait repasser
notre permis de conduire l’année prochaine.
Si par hasard ce gouvernement n’aime pas les
personnes âgées, je risque de n’avoir plus de
transport pour me rendre à Paris et comme je
ne veux pas être tributaire du métro, bonjours
les nouveaux dégâts dans ma vie! En ce qui concerne
les films
X, je n’en ai jamais apprécié qu’un seul, « Deep
throat », mais je peux vivre sans. Les
interdire me paraît cependant une atteinte à
notre liberté de choisir en tant qu’adultes.
Nos gouvernants nous prennent pour des enfants
et je me demande parfois s’ils se rendent compte
de leur propre « innocence » ?
Quant au « racolage passif », je n’ai
pas très bien compris ce que l’expression signifiait.
Une chose est certaine en tout cas : les
belles autos de ces dames fleurissent toujours
sur la contre-allée de l’Avenue Foch quand je
sors du scrabble et elles n’ont pas l’air d’être
atteintes par les décisions du Ministre de l’Intérieur.
En quoi sont-elles moins passives que les pauvres
filles des quartiers excentrés ? Et serait-il
plus convenable de faire du « racolage
actif » et motorisé ?
Voici
pour ce qui est de notre « national »
quotidien. Passons à l’univers international :
Monsieur Bush, faites gaffe avant de partir
en guerre, c’est dangereux et je crois que vous
n’y êtes jamais allé jusqu’à présent (encore
que votre présence physique ne soit pas obligatoire,
c’est à votre « cerveau » que je m’adresse
et non pas au « pétrolier » qui sommeille
en vous.) Messieurs les Arabes, ne pouvez-vous
pas trouver entre vous une voie de salut qui
apporte au problème iraqien une solution moins
belliqueuse et sauve la population de la faim,
du manque de médicaments et de la destruction
annoncée ? Messieurs les Islamistes et
Monsieur Ben Laden, arrêtez un peu de lancer
vos bombes sur les pays que nous aimons, Bali
par exemple que nous connaissions surtout par
ces danseuses qui nous charmaient. Messieurs
les Israéliens et les Palestiniens, s’il vous
plaît, trouvez un terrain d’entente, ne continuez
pas à vous entretuer, les attentats nous effraient,
l’occupation des territoires également. Messieurs
les Ivoiriens, rappelez-vous que les guerres
civiles ont une seule conséquence, la mise en
danger de toutes les personnes innocentes qui
ne savent plus où aller pour trouver un refuge.
Monsieur Gbagbo, exprimez-vous, ne vous retranchez
pas derrière un silence coupable. Monsieur Chirac,
expliquez-nous l’intervention française, les
accords de Marcoussis et la haine qu’éprouvent
maintenant tous les Ivoiriens à notre égard
dont à coup sûr les Américains vont profiter
pour s’implanter un peu plus dans le pays. Messieurs les Indiens, nourrissez les pauvres
qui dorment sur les trottoirs dans les rues
de Delhi ou de Calcutta et souvenez-vous :
le temps des castes est dépassé, le souvenir
du mahatma Gandhi est encore dans nos cœurs.
Messieurs les Chinois, arrêtez de produire tous
les objets que vous exportez dans des camps
de travail dont les occupants ont à peine de
quoi manger. Messieurs les Andins, ne détruisez
pas toutes les forêts de l’Amazone, nous avons
besoin d’un peu de chlorophylle pour oxygéner
nos poumons. Messieurs les Américains, signez
le Protocole de Kyoto et arrêtez d’être les
plus grands pollueurs du monde. Messieurs les
médecins, inventez un antidote au virus du SIDA.
Messieurs les scientifiques, après le terrible
accident qui vient de tuer les sept occupants
de la navette spatiale, ne croyez-vous pas qu’il
y a des choses plus urgentes que de construire
de nouveaux engins plus sophistiqués les uns
que les autres pour aller sur des planètes de
plus en plus éloignées de notre terre ou
pour tourner autour d’elle ? Ne pourriez-vous
penser à la Terre justement et à nous qui sommes
bien obligés d’y vivre ? Ah oui, j’oubliais !
Messieurs les producteurs, trouvez des choses
plus agréables à nous faire ingurgiter que ces
« panem et circenses » pendant que
le monde se déchire, ces « panem et circenses »
qui poussent les gens à se contenter de trop
peu quand ils pourraient exiger beaucoup plus,
n’en faites pas des mécaniques bonnes uniquement
à taper des mains ou à se balancer aux cadences
de vos chansons comme ils ont de plus en plus
tendance à le faire. Vous voyez, je ne m’adresse
pas à des instances plus hautes, j’essaie encore
de croire en l’homme avant qu’on ne le perde
ou qu’il se perde volontairement.