Une toile de Patrick Cintas


Panem et Circenses

 par Lise Wilar

Mots...dits

 

En ce jour du 5 février 2003 où les Etats-Unis vont - ils nous l’ont seriné depuis des semaines - donner des preuves de la culpabilité de Sadam Hussein et des armes qu’il possède (comme si nous ne le savions pas puisque nous les lui avons nous-mêmes vendues !), en ce jour où nous tremblons tous devant l’annonce de la guerre qui viendra [1] ,  je voudrais rapporter ici ce que j’ai écrit le 22 juin 1994 :

 

J’ai aujourd’hui 71 ans et les deux mondes que j’ai connus se sont écroulés. La première fois, c’était en 1940 quand les Allemands occupèrent la plus grande partie de l’Europe : des millions d’hommes, de femmes et d’enfants moururent pour des raisons que nous connaissons trop bien. Nous avions alors pensé que l’après-guerre connaîtrait des « lendemains qui chantent ». Nous savons aujourd’hui, cinquante ans après le Débarquement, ce que furent véritablement ces cinquante années : la médecine n’a pas vaincu totalement le cancer, est impuissante pour des années à venir devant l’apparition du SIDA, la peste des temps modernes. Si un astronaute a marché sur la lune, si Ariane lance des satellites de communication autour de la terre, si les nouveaux médias concurrencent, pour le meilleur et pour le pire, la presse écrite, si l’informatique a bouleversé les lois de la science contemporaine… jamais en revanche nous n’avons assisté à autant de révoltes tribales et de guerres sans merci.

La disparition du monde communiste semble avoir déchaîné les autres forces démoniaques qui s’en donnent à cœur joie. La crise économique est mondiale, au Japon même un certain nombre de gens errent sans domicile fixe, un comble au pays du capitalisme triomphant qui se targuait de ne pas connaître le terme « chômage ». En politique, la situation n’est pas plus brillante et l’on observe dans nos pays méditerranéens une résurgence de la Droite conservatrice qui fait peur à plus d’un mais dont la Gauche n’a pas su se préserver sans doute en gouvernant mal. Comment trouver une excuse aux socialistes français (sans parler des Espagnols qui ont élu des conservateurs et des Italiens qui ont abandonné le pouvoir aux néo-fascistes) que deux septennats de pouvoir ont corrompus même s’ils s’en défendent et si deux ou trois exceptions, Pierre Bérégovoy entre autres, confirment la règle ? Jacques Delors s’est depuis dix ans consacré à l’Europe et Michel Rocard a manqué totalement de psychologie en se faisant nommer à la tête du parti socialiste sans avoir la possibilité de réaliser son programme. J’ai eu de la peine hier quand Michel Colombani du Monde a constaté :  « Avec Michel Rocard disparaît la Gauche mendésiste et nul ne peut prévoir les implications causées par la fin du mandat mitterrandiste. » La Gauche n’existe plus. La Droite est une juxtaposition de groupes d’où émergent des personnalités peu rassurantes, Monsieur Philippe de Villiers étant une marionnette qui fait peur à tous les gens sains d’esprit. Je n’ose penser au futur gouvernement français qui contrôlera l’exécutif et le législatif, Sénat compris. Une France totalement conservatrice va se reconstituer, plus extrémiste que celle du Général de Gaulle dont se réclament d’ailleurs tous les constituants d’une Droite dont il est le seul dénominateur commun.

Si Le Pen a des relents de poujadisme, Philippe de Villiers est ce que nous appelions dans mon enfance un « camelot du roi ». C’est sans aucun doute la raison qui l’a poussé à vouloir près de lui ce Charles de Gaulle dont la présence à ses côtés rappelle aux initiés la jeunesse monarchiste d’un certain capitaine des années trente, anti bolchévique, auteur des discours du Maréchal Pétain avant - ce fut tout à son honneur - de s’en éloigner à jamais. Tapie à gauche, de Villiers à droite : la France est mal barrée. Que reste-t-il aux personnes de ma génération ? Les jeux télévisés qui sont la marque même de la décadence internationale. Certains les regardent comme des inventions fascinantes alors qu’ils ne sont qu’une réédition obsolète du « panem et circenses », l’attrait du fric remplaçant celui de la mise à mort.

L’existence des Jeux est parallèle à la disparition de la culture. Monsieur Jean-Pierre El Kabbach a supprimé les émissions littéraires et culturelles qui existaient sur les chaînes publiques. Michel Field, las sans doute d’être relégué à une heure indue, le petit matin ayant de plus en plus tendance à remplacer le milieu de la nuit, a accepté les offres de Canal+. Depuis l’arrivée au pouvoir de Monsieur Balladur, la grille de la 5 est restée vide pendant la journée. « Arte, la chaîne thématique par excellence, n’a pas un grand audimat. Pourquoi ne pas organiser, à l’exemple de l’Espagne, une chaîne de jeux permanente comme l’est QVC, la boutique qui ne ferme jamais ? « panem et circenses » 24 heures sur 24, c’est tout ce dont notre monde a besoin, ce monde qui ne bouge pas le petit doigt devant les horreurs et les détresses que subissent des millions de victimes innocentes. Je ne verrai pas la mort des Jeux. C’est pourtant elle qui marquerait la renaissance d’une terre dont les merveilles nous échappent peut-être parce que nous ne les méritons plus.

 

 

Neuf ans après, à l’aube de mes quatre-vingts ans, il semble que les choses ne se soient guère améliorées et que ce monde qui croulait déjà soit bien près de s’effondrer. Je ne veux pas reprendre point par point ce que j’ai alors écrit mais j’aimerais bien qu’on me dise ce qui va mieux depuis ? A mon humble niveau, il semble que si la technique s’est améliorée - un ordinateur a remplacé ma machine à traitement de textes -  le monde que je contemple est pire que celui que je décrivais en 1994. Je voudrais dire que la cause est bien connue, que la destruction des Tours de New York et la volonté qu’a le Président Bush de punir l’Iraq pour un délit commis sans doute par Ben Laden ont déclenché tous les maux que nous subissons aujourd’hui, mais ce serait trop simple car depuis la Guerre de Bosnie, tout va de mal en pis, en Afrique, au Moyen-Orient, en Extrême Orient… et ailleurs. Notre Europe qui semble épargnée par de nouvelles guerres – sans oublier pour autant que les Irlandais ne peuvent pas sacquer les Anglais, que les Basques haïssent les Espagnols et que les Corses en ont autant à l’égard des gens de la métropole – s’adonne de plus en plus aux jeux et ce qui me paraissait le comble il y a neuf ans n’était rien face aux « loft story » et autre « Star Academy  »  dont on abreuve le petit écran. J’ai tort de me plaindre puisque je suis entrain d’écouter un concert sur « Mezzo » et que j’ai le bonheur de m’interrompre de temps à autre pour contempler Daniel Barenboïm au piano et Itzhak Perlman à son violon magique mais tout le monde n’a pas la même chance que moi et ne peut profiter de son âge pour vivre le monde qui devrait être et non celui qui malheureusement est.

Quand je me plaignais de Monsieur Balladur, je ne pouvais croire que nous en viendrons à regretter son « libéralisme » vis-à-vis des princes qui nous gouvernent aujourd’hui : je ne sais à qui revient la palme, je ne sais qui choisir entre monsieur Sarkozy et Monsieur Dominique Baudis ? Je pense que ces deux-là nous en veulent pour des fautes que nous avons ou non commises mais en tout cas, nous allons les payer cher ! Tout va y passer, du permis de conduire aux films pornographiques et à l’interdiction du « racolage passif ». [2] Pour ce qui est du permis de conduire, les décisions de ces messieurs n’ont pas l’air de contenter tout le monde puisque les « examinateurs » se sont mis en grève et le sont restés durant plusieurs semaines.. J’ai même entendu dire qu’on nous ferait repasser notre permis de conduire l’année prochaine. Si par hasard ce gouvernement n’aime pas les personnes âgées, je risque de n’avoir plus de transport pour me rendre à Paris et comme je ne veux pas être tributaire du métro, bonjours les nouveaux dégâts dans ma vie! En ce qui concerne les  films X, je n’en ai jamais apprécié qu’un seul, « Deep throat », mais je peux vivre sans. Les interdire me paraît cependant une atteinte à notre liberté de choisir en tant qu’adultes. Nos gouvernants nous prennent pour des enfants et je me demande parfois s’ils se rendent compte de leur propre « innocence » ? Quant au « racolage passif », je n’ai pas très bien compris ce que l’expression signifiait. Une chose est certaine en tout cas : les belles autos de ces dames fleurissent toujours sur la contre-allée de l’Avenue Foch quand je sors du scrabble et elles n’ont pas l’air d’être atteintes par les décisions du Ministre de l’Intérieur. En quoi sont-elles moins passives que les pauvres filles des quartiers excentrés ? Et serait-il plus convenable de faire du « racolage actif  » et motorisé ?

Voici pour ce qui est de notre « national » quotidien. Passons à l’univers international : Monsieur Bush, faites gaffe avant de partir en guerre, c’est dangereux et je crois que vous n’y êtes jamais allé jusqu’à présent (encore que votre présence physique ne soit pas obligatoire, c’est à votre « cerveau » que je m’adresse et non pas au « pétrolier » qui sommeille en vous.) Messieurs les Arabes, ne pouvez-vous pas trouver entre vous une voie de salut qui apporte au problème iraqien une solution moins belliqueuse et sauve la population de la faim, du manque de médicaments et de la destruction annoncée ? Messieurs les Islamistes et Monsieur Ben Laden, arrêtez un peu de lancer vos bombes sur les pays que nous aimons, Bali par exemple que nous connaissions surtout par ces danseuses qui nous charmaient. Messieurs les Israéliens et les Palestiniens, s’il vous plaît, trouvez un terrain d’entente, ne continuez pas à vous entretuer, les attentats nous effraient, l’occupation des territoires également. Messieurs les Ivoiriens, rappelez-vous que les guerres civiles ont une seule conséquence, la mise en danger de toutes les personnes innocentes qui ne savent plus où aller pour trouver un refuge. Monsieur Gbagbo, exprimez-vous, ne vous retranchez pas derrière un silence coupable. Monsieur Chirac, expliquez-nous l’intervention française, les accords de Marcoussis et la haine qu’éprouvent maintenant tous les Ivoiriens à notre égard dont à coup sûr les Américains vont profiter pour s’implanter un peu plus dans le pays.  Messieurs les Indiens, nourrissez les pauvres qui dorment sur les trottoirs dans les rues de Delhi ou de Calcutta et souvenez-vous : le temps des castes est dépassé, le souvenir du mahatma Gandhi est encore dans nos cœurs. Messieurs les Chinois, arrêtez de produire tous les objets que vous exportez dans des camps de travail dont les occupants ont à peine de quoi manger. Messieurs les Andins, ne détruisez pas toutes les forêts de l’Amazone, nous avons besoin d’un peu de chlorophylle pour oxygéner nos poumons. Messieurs les Américains, signez le Protocole de Kyoto et arrêtez d’être les plus grands pollueurs du monde. Messieurs les médecins, inventez un antidote au virus du SIDA. Messieurs les scientifiques, après le terrible accident qui vient de tuer les sept occupants de la navette spatiale, ne croyez-vous pas qu’il y a des choses plus urgentes que de construire de nouveaux engins plus sophistiqués les uns que les autres pour aller sur des planètes de plus en plus éloignées de notre terre ou pour tourner autour d’elle ? Ne pourriez-vous penser à la Terre justement et à nous qui sommes bien obligés d’y vivre ? Ah oui, j’oubliais ! Messieurs les producteurs, trouvez des choses plus agréables à nous faire ingurgiter que ces « panem et circenses » pendant que le monde se déchire, ces « panem et circenses » qui poussent les gens à se contenter de trop peu quand ils pourraient exiger beaucoup plus, n’en faites pas des mécaniques bonnes uniquement à taper des mains ou à se balancer aux cadences de vos chansons comme ils ont de plus en plus tendance à le faire. Vous voyez, je ne m’adresse pas à des instances plus hautes, j’essaie encore de croire en l’homme avant qu’on ne le perde ou qu’il se perde volontairement.



[1] J’ai écouté le discours de Colin Powell et les réactions des membres de l’ONU ? Apparemment les preuves fournies ne sont pas convaincantes et l’on attendra les nouveaux rapports des inspecteurs avant de décider d’une guerre. Nous ne sommes pas rassurés, simplement nous avons quelques jours pour reprendre notre souffle.

[2] Je ne veux pas énumérer tout ce qui nous attend y compris les mesures envisagées pour élargir notre sentiment de sécurité. Même ceci me fait peur car je me sens de moins en moins protégée quand je sors de chez moi et j’ai pris une habitude que je n’avais pas, celle de boucler les quatre portes de ma voiture dès que je sors de chez moi.