J’ai
envie d’écrire sur un auteur dont on parle moins
aujourd’hui mais qui a marqué ma vie d’adulte,
Armand Gatti. Curieusement, c’est parce
qu’on a évoqué à propos de la Turquie le problème
kurde que me sont revenus en mémoire les entretiens
qu’eut l’auteur avec Marc Kravetz (A voix nue, sur France Culture.)
Je m’étais aperçue alors que nous avions des
passions communes assez exceptionnelles en France :
le passé et l’avenir kurdes, le soufisme et
le hassidisme. Avant de passer au théâtre, je
vais donc faire les digressions dont je suis
friande :
Mon
second mari était originaire de Mazgirt, un
village d’Anatolie Orientale au cœur du Kurdistan
turc. Son parrain était un ancien chef kurde
et le garçonnet dont la famille était turque
avait grandi au milieu des enfants kurdes, allant
en classe avec eux et entretenant avec ses compagnons
les mêmes liens que les enfants de Sarajevo
des différentes ethnies croates, serbes et musulmanes
avant la guerre.
Je
suis allée pour la première fois au Kurdistan
turc en 1978. J’ai visité non seulement la petite
ville de Mazgirt mais également le site enchanteur
du château kurde de Dogubayazit d’où l’on aperçoit
le Mont Ararat et la grande ville de Diyarbakir. A l’époque on déconseillait
fortement la balade à l’intérieur des enceintes
en raison des violences et des rixes quotidiennes
entre Kurdes et forces de l’ordre (il faut se
souvenir que ces dernières se battaient alors
sur deux fronts : l’estudiantin depuis
plus de dix ans à Istanbul surtout et le kurde
qui n’a jamais connu de repos si l’on exclut
la courte période de la Guerre du Golfe durant
laquelle la Turquie dut ouvrir ses frontières
à quelques Kurdes iraqiens échappés de leur
propre enfer.)
Mon
mari tint malgré tout à parcourir les rues de
la vieille ville : il y retrouvait les
odeurs de son enfance, les boutiques de baklava
et de kadaïf, les boulangeries aux fours antiques
à bois où l’on cuit le « pide », les
femmes aux vêtements de couleurs vives, les
mille cireurs aux boîtes de cuivre étincelant,
les vieilles cours des anciens caravansérails
reconvertis en fabriques de kilims, les sacs
brodés chers aux cavaliers kurdes montant à
cru au milieu de leurs troupeaux… Nous fîmes
une longue promenade dont nous revînmes indemnes :
je me souviens comme si c’était hier des seaux
de yoghourt attendant sur le trottoir d’être
lavés à grande eau avant d’être remplis à nouveau
du breuvage national. Les gens nous regardaient
parfois avec une certaine perplexité, réalisant
que nous n’étions pas des leurs. Ils ont même
eu des propos moqueurs à mon encontre (je l’ai
compris à leurs sourires) mais ils ont été proprement
estomaqués quand mon mari leur a répondu en
kurde sans pouvoir imaginer une seconde que
c’était en quelque sorte sa langue maternelle.
A part cela, je n’ai ressenti aucune hostilité
véritable et j’ai pu savourer la joie de découvrir
une ville orientale comme je l’ai ressentie
plus tard en parcourant les rues de toutes les
villes du Moyen-Orient qui m’ont accueillie.
Dès
cette époque, j’ai su qui était Yilmaz Gunay,
le grand metteur en scène kurde réalisateur
de « Yol » qui fut accusé d’avoir
tué un juge turc dans un restaurant d’Adana
et condamné à quatre vingt dix neuf ans de prison
par le cumul de plusieurs peines. Je savais
qu’autorisé à voir certains de ses collaborateurs
il écrivait des scénarios et dirigeait ses acteurs
depuis sa cellule en confiant des instructions
à son premier assistant. En fait c’est à travers
des films comme « Le Troupeau », un
merveilleux western d’Anatolie Orientale dont
le thème est la transhumance des bovins et des
ovins depuis les villages jusqu’à Ankara que
j’ai aimé les Kurdes et le Kurdistan. J’ai parcouru
seule par la suite les plaines semées de tentes
noires, de moutons et d’enfants assez sauvages
qui riaient en me voyant passer mais acceptaient
tout de même les bonbons que je leur offrais.
J’ai
su assez vite que des Kurdes iraqiens avaient
été gazés sur l’ordre de Sadam Hussein. J’étais
d’autant plus choquée que le dictateur iraqien
appartenant à la communauté agnostique Baas, était alors loin d’être
le mystique aberrant qu’il est devenu pendant
la Guerre du Golfe. Quand Armand Gatti a prétendu
que personne en France ne s’est intéressé aux
Kurdes, il oubliait que Danièle Mitterrand,
dès qu’elle fut mise au courant de la situation
infernale des Kurdes d’Iraq, a créé la Fondation
« France Libertés » et fut une des
rares femmes occidentales à se rendre sur place
pour constater la détresse des populations éternellement
déplacées, spoliées, tuées auxquelles on dénie
l’appartenance à un Etat viable, bien défini
géographiquement, ayant sa propre langue, ses
coutumes, ses ressources naturelles, le Kurdistan,
tiraillé entre les pays colonisateurs :
l’Iran, l’Iraq, la Syrie et la Turquie dont
le jeu diabolique consiste à manier la carotte
et le bâton selon les circonstances et les besoins
de la cause. Le Shah lui-même avait à un moment
promis l’indépendance à ses ressortissants kurdes
mais il est revenu comme tous les autres chefs
d’Etat sur sa parole. Il en a été de même pour
l’ayatollah Komeyni auquel les Kurdes avaient
tout d’abord fait confiance. Seuls les Kurdes
d’Iraq eurent l’espoir d’un sauveur en la personne
du Général Barzani mais avec sa mort s’enfuit
cet espoir d’être un jour libres.
Le
gouvernement turc a bien sûr profité des problèmes
internationaux posés par la situation en Bosnie,
de la montée des « terrorismes » et
des « intégrismes » pour exterminer
non seulement les représentants du PKK mais une grande partie de
la communauté kurde. La difficulté majeure est
toujours provenue du fait que les Kurdes ne
représentent que l’une des dizaines de minorités
qui luttent pour obtenir le plus beau des biens,
la liberté de vivre au milieu des leurs dans
leur propre pays, la seule majorité qui ait
pris le pouvoir durablement (nous le souhaitons)
étant celle des Noirs d’Afrique du Sud mais
on connaît les difficultés et les problèmes
qui se sont posés à Nelson Mandela pour reprendre
en mains un pays où les Blancs afrikaners vouaient
un culte à l’apartheid. Et ce ne sont pas André
Brink, Breyten Breytenbach ou Nadine Gordimer
qui me contrediront. Quant aux autres communautés
noires, toutes les luttes auxquelles nous avons
assisté depuis des décennies, toutes les guerres
civiles, tous les génocides, ce qui se passe
actuellement en Côte d’Ivoire… prouvent que
les hommes, de quelque couleur soient-ils, ne
savent pratiquement jamais accomplir des actes
politiquement sages et préfèrent avoir recours
à une violence qui ne génère jamais que de la
violence.
Au
cours de son second entretien avec Marc Kravetz,
Armand Gatti avait évoqué l’espoir de réunir
dans une même pièce de théâtre des Israéliens
et des Palestiniens. C’est à ce propos qu’il
a mentionné les deux mystiques auxquelles je
m’intéresse plus particulièrement, le soufisme
et le hassidisme, mais il n’a rien dit en quelques
minutes que je ne connaissais déjà. Armand Gatti
a en tout cas ravivé mes souvenirs de théâtre.
J’ai vu la plupart de ses pièces mais je garde
en tête, aussi proche que le premier jour, ce
« Chant du Monde devant deux chaises électriques »
monté au TNP alors dirigé par Georges Wilson
en 1966 et qui mettaient en scène Sacco et Vanzetti,
les anarchistes immigrés d’origine italienne
condamnés à mort par les Américains en 1921,
sans preuves certaines, pour un double assassinat
et les époux Julius et Ethel Rosenberg condamnés
à mort par les mêmes Américains juste après
la Seconde Guerre Mondiale pour espionnage en
faveur de l’Union Soviétique. Un souvenir encore
plus vivace est la lecture à Dauphine par Armand
Gatti lui-même d’une pièce interdite par crainte
d’un incident avec l’Espagne : « La
Passion du Général Franco». La lecture était tellement
belle, tellement expressive que je n’ai pas
regretté une minute (sinon pour l’auteur lui-même)
de ne pas assister à la mise en scène de la
pièce dans un vrai théâtre.