Une toile de Patrick Cintas


Les Racines du Ciel

 par Lise Wilar

Mots...dits

 

  « Dieu, c’est la grammaire »

                                                                     Armand Gatti

 

J’ai envie d’écrire sur un auteur dont on parle moins aujourd’hui mais qui a marqué ma vie d’adulte, Armand Gatti [1] . Curieusement, c’est parce qu’on a évoqué à propos de la Turquie le problème kurde que me sont revenus en mémoire les entretiens qu’eut l’auteur avec Marc Kravetz [2] (A voix nue, sur France Culture.) Je m’étais aperçue alors que nous avions des passions communes assez exceptionnelles en France : le passé et l’avenir kurdes, le soufisme et le hassidisme. Avant de passer au théâtre, je vais donc faire les digressions dont je suis friande :

Mon second mari était originaire de Mazgirt, un village d’Anatolie Orientale au cœur du Kurdistan turc. Son parrain était un ancien chef kurde et le garçonnet dont la famille était turque avait grandi au milieu des enfants kurdes, allant en classe avec eux et entretenant avec ses compagnons les mêmes liens que les enfants de Sarajevo des différentes ethnies croates, serbes et musulmanes avant la guerre.

Je suis allée pour la première fois au Kurdistan turc en 1978. J’ai visité non seulement la petite ville de Mazgirt mais également le site enchanteur du château kurde de Dogubayazit d’où l’on aperçoit le Mont Ararat [3] et la grande ville de Diyarbakir [4] . A l’époque on déconseillait fortement la balade à l’intérieur des enceintes en raison des violences et des rixes quotidiennes entre Kurdes et forces de l’ordre (il faut se souvenir que ces dernières se battaient alors sur deux fronts : l’estudiantin depuis plus de dix ans à Istanbul surtout et le kurde qui n’a jamais connu de repos si l’on exclut la courte période de la Guerre du Golfe durant laquelle la Turquie dut ouvrir ses frontières à quelques Kurdes iraqiens échappés de leur propre enfer.)

Mon mari tint malgré tout à parcourir les rues de la vieille ville : il y retrouvait les odeurs de son enfance, les boutiques de baklava et de kadaïf, les boulangeries aux fours antiques à bois où l’on cuit le « pide », les femmes aux vêtements de couleurs vives, les mille cireurs aux boîtes de cuivre étincelant, les vieilles cours des anciens caravansérails reconvertis en fabriques de kilims, les sacs brodés chers aux cavaliers kurdes montant à cru au milieu de leurs troupeaux… Nous fîmes une longue promenade dont nous revînmes indemnes : je me souviens comme si c’était hier des seaux de yoghourt attendant sur le trottoir d’être lavés à grande eau avant d’être remplis à nouveau du breuvage national [5] . Les gens nous regardaient parfois avec une certaine perplexité, réalisant que nous n’étions pas des leurs. Ils ont même eu des propos moqueurs à mon encontre (je l’ai compris à leurs sourires) mais ils ont été proprement estomaqués quand mon mari leur a répondu en kurde sans pouvoir imaginer une seconde que c’était en quelque sorte sa langue maternelle. A part cela, je n’ai ressenti aucune hostilité véritable et j’ai pu savourer la joie de découvrir une ville orientale comme je l’ai ressentie plus tard en parcourant les rues de toutes les villes du Moyen-Orient qui m’ont accueillie.

Dès cette époque, j’ai su qui était Yilmaz Gunay, le grand metteur en scène kurde réalisateur de « Yol » qui fut accusé d’avoir tué un juge turc dans un restaurant d’Adana et condamné à quatre vingt dix neuf ans de prison par le cumul de plusieurs peines. Je savais qu’autorisé à voir certains de ses collaborateurs il écrivait des scénarios et dirigeait ses acteurs depuis sa cellule en confiant des instructions à son premier assistant. En fait c’est à travers des films comme « Le Troupeau », un merveilleux western d’Anatolie Orientale dont le thème est la transhumance des bovins et des ovins depuis les villages jusqu’à Ankara que j’ai aimé les Kurdes et le Kurdistan. J’ai parcouru seule par la suite les plaines semées de tentes noires, de moutons et d’enfants assez sauvages qui riaient en me voyant passer mais acceptaient tout de même les bonbons que je leur offrais.

J’ai su assez vite que des Kurdes iraqiens avaient été gazés sur l’ordre de Sadam Hussein. J’étais d’autant plus choquée que le dictateur iraqien appartenant à la communauté agnostique Baas [6] , était alors loin d’être le mystique aberrant qu’il est devenu pendant la Guerre du Golfe. Quand Armand Gatti a prétendu que personne en France ne s’est intéressé aux Kurdes, il oubliait que Danièle Mitterrand, dès qu’elle fut mise au courant de la situation infernale des Kurdes d’Iraq, a créé la Fondation « France Libertés » et fut une des rares femmes occidentales à se rendre sur place pour constater la détresse des populations éternellement déplacées, spoliées, tuées auxquelles on dénie l’appartenance à un Etat viable, bien défini géographiquement, ayant sa propre langue, ses coutumes, ses ressources naturelles, le Kurdistan, tiraillé entre les pays colonisateurs : l’Iran, l’Iraq, la Syrie et la Turquie dont le jeu diabolique consiste à manier la carotte et le bâton selon les circonstances et les besoins de la cause. Le Shah lui-même avait à un moment promis l’indépendance à ses ressortissants kurdes mais il est revenu comme tous les autres chefs d’Etat sur sa parole. Il en a été de même pour l’ayatollah Komeyni auquel les Kurdes avaient tout d’abord fait confiance. Seuls les Kurdes d’Iraq eurent l’espoir d’un sauveur en la personne du Général Barzani [7] mais avec sa mort s’enfuit cet espoir d’être un jour libres.

Le gouvernement turc a bien sûr profité des problèmes internationaux posés par la situation en Bosnie, de la montée des « terrorismes » et des « intégrismes » pour exterminer non seulement les représentants du PKK [8] mais une grande partie de la communauté kurde. La difficulté majeure est toujours provenue du fait que les Kurdes ne représentent que l’une des dizaines de minorités qui luttent pour obtenir le plus beau des biens, la liberté de vivre au milieu des leurs dans leur propre pays, la seule majorité qui ait pris le pouvoir durablement (nous le souhaitons) étant celle des Noirs d’Afrique du Sud mais on connaît les difficultés et les problèmes qui se sont posés à Nelson Mandela pour reprendre en mains un pays où les Blancs afrikaners vouaient un culte à l’apartheid. Et ce ne sont pas André Brink, Breyten Breytenbach ou Nadine Gordimer qui me contrediront. Quant aux autres communautés noires, toutes les luttes auxquelles nous avons assisté depuis des décennies, toutes les guerres civiles, tous les génocides, ce qui se passe actuellement en Côte d’Ivoire… prouvent que les hommes, de quelque couleur soient-ils, ne savent pratiquement jamais accomplir des actes politiquement sages et préfèrent avoir recours à une violence qui ne génère jamais que de la violence.

Au cours de son second entretien avec Marc Kravetz, Armand Gatti avait évoqué l’espoir de réunir dans une même pièce de théâtre des Israéliens et des Palestiniens. C’est à ce propos qu’il a mentionné les deux mystiques auxquelles je m’intéresse plus particulièrement, le soufisme et le hassidisme, mais il n’a rien dit en quelques minutes que je ne connaissais déjà. Armand Gatti a en tout cas ravivé mes souvenirs de théâtre. J’ai vu la plupart de ses pièces mais je garde en tête, aussi proche que le premier jour, ce « Chant du Monde devant deux chaises électriques » monté au TNP alors dirigé par Georges Wilson en 1966 et qui mettaient en scène Sacco et Vanzetti, les anarchistes immigrés d’origine italienne condamnés à mort par les Américains en 1921, sans preuves certaines, pour un double assassinat et les époux Julius et Ethel Rosenberg condamnés à mort par les mêmes Américains juste après la Seconde Guerre Mondiale pour espionnage en faveur de l’Union Soviétique. Un souvenir encore plus vivace est la lecture à Dauphine par Armand Gatti lui-même d’une pièce interdite par crainte d’un incident avec l’Espagne : « La Passion du Général Franco [9] ». La lecture était tellement belle, tellement expressive que je n’ai pas regretté une minute (sinon pour l’auteur lui-même) de ne pas assister à la mise en scène de la pièce dans un vrai théâtre. [10]

 



[1] C’est en camp de concentration que Gatti qui est entré très tôt dans la Résistance a eu la révélation du théâtre. Un jour, il a vu trois rabbins lithuaniens jouer une pièce, la plus  rudimentaire, mais aussi la plus essentielle qui soit. Elle tenait en trois phrases : « Ich war, ich bin, ich werde sein » : « J’étais, je suis, je serai. » Avec cette psalmodie obstinée, les trois prisonniers risquaient leur vie. Ils ne furent pourtant jamais dénoncés. Jean Vilar est le premier à avoir mis en scène une pièce de Gatti : « Le Crapaud-buffle . » Armand Gatti a écrit dans un livre d’entretiens (« La parole errante ») avec son ami Mac Kravetz : « Quand il s’est agi de bâtir quelque chose, d’entamer une recherche littéraire, j’ai toujours essayé de retrouver la dimension Auguste du monde. Si j’ai écrit, c’est aussi une manière de ne pas laisser mourir le message d’Auguste, de continuer un peu ce qu’il avait été, ce qu’il avait voulu, ce qu’il avait rêvé…» (Il se réfère au héros de son livre « La vie imaginaire de l’éboueur Auguste Geai » écrit en mémoire de son père qui est mort suite à une échauffourée avec les forces de l’ordre et non à l’empereur Auguste comme on pourrait le croire !)

 

[2] Grand reporter, Prix Albert-Londres. Il a voyagé partout dans le monde et en particulier dans la plupart des pays du Moyen Orient. Il a longtemps séjourné dans la plupart de ces pays et a notamment couvert la guerre du Liban dans son ensemble de 1975 à 1990, la révolution islamique en Iran, la guerre du Golfe et le conflit israélo-palestinien. J’ai eu la surprise de constater qu’il avait publié dans un magazine littéraire québécois ses entretiens avec Michel Tremblay : « Michel Tremblay et le Théâtre québécois. » Je ne le savais pas au moment où j’ai écrit mes Mots…dits sur un de mes auteurs préférés.

 

[3] Pour les mystiques, c’est la montagne sacrée par excellence : elle est supposée recéler des traces de l’Arche de Noé. Pour ceux qui ne croient pas en Dieu, les 5165 mètres couronnés de neige du massif volcanique, entre le Kurdistan turc, l’Arménie et l’Iran inspirent le plus grand respect à cause de l’histoire qui s’est déroulée à son pied.

 

 

[4] J’avais entendu parler de cette ville kurde par mon amie d’Istanbul, Kamile Karabag, dont le père avait été nommé gouverneur de Diyarbakir par Kemal Ataturk mais elle m’a dit qu’elle n’avait jamais pénétré à l’intérieur de l’enceinte, élevée comme les enfants des autres officiers supérieurs dans la ville moderne extérieure.

 

[5] Voici ce que j’ai lu dans « La cuisine au yaourt » de Jean Suyeux : « Le terme yaourt est d’origine turque. D’abord apparaît le terme ‘yogurut’ vers l’an 800 de notre ère, du côté de l’Euphrate chez des tribus nomades. Trois siècles plus tard, le yogurut se transforme en yogurt, nom que l’on retrouve aujourd’hui avec yaourt dans la plupart des pays occidentaux.

[6] Fondé à Damas dans les années 40 par Michel Aflak, un chrétien orthodoxe, et Salah Al Din Bitar, un musulman sunnite, le parti Baas (en arabe: "renaissance") se développe dans un Proche-Orient encore largement dominé par les puissances coloniales, en premier lieu la Grande-Bretagne, mais déjà ébranlé par les luttes nationales. Retrait des troupes étrangères, indépendance, unité arabe, fin de la « colonisation sioniste » en Palestine, tels sont ses mots d'ordre. Le Baas, qui tient son congrès constitutif en 1947, est le premier parti à considérer l'ensemble du monde arabe comme son champ d'action. Il crée des sections « régionales » en Jordanie (1948), au Liban (1949-1950) et en Irak (1951), mais longtemps la « région » syrienne demeurera la plus puissante. Parti idéologique de type moderne, il place l'unité arabe au centre de sa doctrine. Les divisions artificielles imposées par les puissances colonialistes, en particulier au lendemain de la première guerre mondiale, sont la cause de la faiblesse du monde arabe et expliquent la défaite de Palestine en 1948. De sensibilité laïque - il rejette les divisions confessionnelles, - le Baas reconnaît cependant le rôle de l'islam dans la formation de l'arabisme. Aux origines, la référence socialiste reste vague, et le parti se prononce en faveur d'une démocratie pluraliste et d'élections libres.

 

[7] Toute l’histoire du mouvement kurde, depuis le début du XXème siècle jusqu’aux années 1970, se résume à la lutte pour l’autonomie. C’est ce qu’évoque le Traité de Sèvres (1920), c’est ce que demande Qazi Mohammed pour la République de Mahabad (1946), c’est ce que croyait avoir obtenu le général Barzani avec les accords du 11 mars 1970, signés par Saddam Hussein. (Le leader kurde avait marqué la légende patriotique et l’histoire kurde en se battant plus de quarante ans pour les droits du peuple kurde. Finalement trahi par les Américains et un complot international et régional, il est mort en exil en 1979.)

 

[8] Le PPK (Parti des Travailleurs Kurdes) est l’homologue turc du PDK (Parti des travailleurs kurdes d’Iraq.)

 

[9] On raconte qu’un coup de fil du Général de Gaulle réveilla en pleine nuit son ministre de la Culture : « Malraux, qu’est-ce que c’est que ce poète surchauffé ? » Il faudra attendre huit ans pour voir la pièce en France, mise en scène par Gatti et interprétée par des exilés espagnols : ce sera « La Passion du général Franco par les émigrés eux-mêmes. »

 

[10] Armand Gatti qui a aujourd’hui 78 ans, n’en continue pas moins à faire des lectures de ses œuvres, la dernière ayant eu lieu au Reid Hall (Columbia University Paris) le 22 Avril 2002 avec pour thème : « De l’anarchie comme battements d’ailes », tome 2 : « Les Pigeons de la Grande Guerre » (éditions Syllepse).