Elodia
m’a rapporté de son dernier voyage en Tunisie
un livre sur le village de Sidi Bou Saïd, situé
à quelques kilomètres de Tunis, où elle a sa maison « Dar
Lasram », un bijou de pierres, de céramiques
et de jardins. Le titre du livre est « Sidi
Bou Saïd, Village de saints et de poètes »
de Guy de Bosschère. Je me suis rappelée à cet
instant la ville sainte musulmane qui m’a le plus
profondément marquée avec « Konya »,
« Harput » en Anatolie Orientale. Une
chose en entraînant une autre, je me suis dit
que mes Mots…dits comporteraient un chapitre sur
l’histoire des deux villes, l’une évoquant Elodia,
l’autre une dame très âgée, Bibe, qui repose aujourd’hui dans
son caveau d’Harput parmi les saints qui ont également
choisi de terminer là-haut leur voyage terrestre.
L’Histoire
d’Harput
Selon les sources historiques, les plus
anciens habitants d’Harput sont les Hurrions qui
se sont installés en Anatolie Orientale à partir
de l’an 2000 A.J. Puis vinrent les hittites et
les Urartéens qui installèrent le gouvernement
d’Anatolie Orientale avec Harput comme ville principale
à partir du neuvième siècle avant J.C. Le château
d’Harput qui encore aujourd’hui se dresse dans
sa splendeur historique porte la trace des Urartéens.
On sait que pour y accéder des marches et des
tunnels furent taillés à même le roc ainsi que
des aqueducs. Harput, connue comme une place forte
depuis cette époque a donc un passé d’au moins
quatre mille ans.
Har – la première syllabe du mot Harput
signifie « pierre de roc », la seconde
« put » : château. Selon le turc
actuel, « Harput » a donc pour traduction
« château de pierre. » Si nous allons
plus avant, nous constatons que les Romains l’ont
dominée politiquement et militairement du premier
au troisième siècle de notre ère (sous l’empereur
Dioclétien), leur plus grand ennemi ayant été
Mithridate VI Eupator, dit Mithridate le Grand (v. 132-63
av. J.-C.), Roi du Pont (111-63). Fils de Mithridate V
Evergète, roi de la satrapie perse du Pont, il
fut un des plus dangereux adversaires de l'expansion
romaine en Asie. Il ne fallut pas moins de trois
guerres aux Romains pour le vaincre. La première période d’indépendance d’Harput
coïncide avec l’histoire de Byzance au milieu
du septième siècle de notre ère. Les Arabes qui
possédaient la Syrie et l’Iraq l’occupèrent jusqu’à
la moitié du dixième siècle mais n’ont pas laissé
de traces architecturales. Byzance s’est battue
contre les Arabes pour reconquérir Harput et l’a
occupée presque jusqu’à la fin du onzième siècle.
Les Turcs se sont emparés d’Harput d’abord
après la bataille de Malazgirt le 26 août 1071
puis en 1085. Le comte d’Edesse, Jocelin 1er,
y fut retenu en captivité en 1123 et délivré par
un commando arménien de cinquante hommes dans
un hardi coup de main. Le premier sage turc d’Harput
fut Cubuk Bey qui installa un gouvernement dont
le but était de collaborer avec le Sultan seldjouk.
Son fils Mehmet Bey lui succéda. Harput qui n’avait
constitué qu’une place forte jusqu’alors devint
une cité opulente avec les Turcs. Belek Gazi dont
on se souvient encore à Harput et à Elazig est
considéré comme le plus grand conquérant né et
entraîné à Harput. Les sultans ottomans qui régnèrent
sur la ville à partir de 1516 en firent une dépendance
de la ville kurde de Diyarbakir. Selon un recensement
de 1530, Harput comptait alors quatorze quartiers
musulmans et quatre arméniens. Il y avait 2670
maisons, 843 boutiques, 10 mosquées, 10 écoles
coraniques, 8 bibliothèques, 8 églises, 12 auberges
et 90 bains publics à la fin du dix-neuvième siècle.
Harput, malgré toute cette Histoire
intense, fut abandonnée pour être remplacée par
Elazig (de El Aziz : Le Saint) construite
dans la vallée à un emplacement nommé « mezra »
où furent érigés tout d’abord un hôpital et un
dépôt de munitions en 1834. La raison principale
de cet abandon est que, perchée sur son roc, Harput
était difficilement accessible et que les « places
fortes » n’étaient plus indispensables en
cette fin du dix-neuvième siècle
comme elles l’avaient été aux temps médiévaux.
Harput, la ville sainte
Certaines
villes abandonnées meurent et le monde les oublie.
Ce n’est pas le cas d’Harput puisqu’elle est,
comme je l’ai dit plus haut, l’une des plus grandes
villes saintes d’Anatolie, la plus sainte peut-être
car, devenue le cimetière des saints hommes et
des saintes femmes, elle n’est plus troublée par
les affaires des hommes et l’on peut s’y recueillir
dans un paysage grandiose.
Une
journée de mon second voyage en Anatolie Orientale
fut consacrée au pèlerinage d’Harput qui, agréablement
aérée en été, froide et couverte d'un mètre de
neige en hiver, est l'emplacement idéal pour dormir
de son dernier sommeil. Les vastes collines qui
entourent le village jouissent d'une vue extraordinairement
dégagée sur le Keban, Elazig et les routes qui partent
en étoile vers Malatya, Erzincan et Diyarbakir.
Sur ces collines ondulantes, des milliers de tombes
blanches dorment sous le soleil ou enfouies sous
la neige. Les plus opulentes sont de vastes monuments
entourés de grilles. Parsemés au milieu des tombes
sont des « türbe » qu'au Maghreb et en France
on appelle des marabouts: ils abritent les restes
des imams célèbres et des saints hommes. Certains
sont polygonaux à toit conique et base carrée,
d'autres sont surmontés d'un dôme. Leur origine
est seldjoukide et ils reproduisent les anciens
ossuaires en forme d'habitations de la région
de Samarkand. Leur porte est aménagée en direction
de la Mecque et le corps qu'ils renferment disposé
de telle façon que sa tête puisse être inclinée
à droite, le regard fixé sur la ville sainte.
Harput est en quelque sorte le Bénarès d'Anatolie
Orientale, une ville où les sages trouvent qu'il
est doux de mourir mais à l'inverse de l'Inde
où les corps des défunts sont incinérés puis leurs
cendres éparpillées dans le Gange, il est courant
ici de venir invoquer Mohammed près des sépultures.
Bibe, je le sais, a choisi d'y être enterrée car
les ancêtres de sa famille ont vécu ici-même avant
de s'installer à Mazgirt dans le Kurdistan. La
première maison du village avec un beau balcon
en fer forgé appartenait à un bisaïeul de la vieille
dame.
Le
restaurant où nous avons déjeuné est également
construit sur une terrasse surplombant l'immense
plaine que borde à l'ouest le Keban et dont l'est
se perd dans les hauts plateaux et les monts de
Bingöl.
Sidi Bou Said
Il
est temps de passer à la Tunisie et au village
d’Elodia. Premier site protégé au monde, perché
sur la falaise qui domine Carthage et le golfe
de Tunis, le village médiéval de Sidi Bou Saïd
est un petit paradis aux couleurs de la Méditerranée.
Au fil des ruelles pavées, le visiteur découvre
l'enchevêtrement des maisons vêtues de chaux blanches,
de moucharabiehs et de volets bleus. Les lourdes
portes cloutées s'ouvrent sur des jardins secrets
tapissés de céramique et ceints de bougainvilliers.
Dans les palais, tel que le « Ennejma Ezzahra »,
Centre de Musiques Arabes et Méditerranéennes,
les mille et une nuits s'écoulent éternellement
dans la douceur de vivre et le parfum du jasmin.
Sidi Bou Saïd que l'on appelle Sidi Bou fait partie
de ces endroits dans le monde où l'on croit que
le temps s'est arrêté.
Le
voyage d'à peine une heure depuis Tunis est agréable.
De la Marsa, le promeneur solitaire grimpe vers
Sidi Bou en découvrant au fil des pas la magie
rare d'accéder à l'un des plus beaux villages
du monde. Le village, sur sa colline, a la forme
d’une énorme bosse de chameau. La présence humaine
sur ce qui fut jadis un promontoire herbeux et
calcaire remonte à la période néolithique. Plus
tard, on peut imaginer qu’une petite communauté
de pêcheurs berbères a vécu sur la plage en bas
de la colline. Ces habitants ont sans doute eu
des contacts avec les Phéniciens, exilés de Tyr,
qui sont arrivés là avec leur reine Didon. Ce
sont eux qui ont construit Qart Hadasht (Carthage)
et ont acquis les quelques acres de terre qui
l’entouraient dont Megara (mentionnée par Flaubert
dans son grand roman historique, Salammbô) dont
certains écrivains disent qu’elle est l’actuelle
Sidi Bou Saïd. La région fut bien sûr occupée
au premier siècle av. J.-C. par les Romains qui
construisirent une nouvelle Carthage inaugurée
par César, la nouvelle capitale de la province
romaine d’Afrique. Les Romains furent remplacés
par les Vandales et les Byzantins. Après avoir
fondé Kairouan et construit sa fameuse mosquée,
les armées arabes envahirent toute l’Afrique du
Nord. Le temps poursuivit sa course et une communauté
de jeunes gens sérieux apparut sur les côtes du
golfe de Tunis pour prier et méditer. Ces hommes,
connus pour leur vie sainte, étaient appelés des
soufis, des mystiques.
On
raconte ainsi que Sidi Bou Saïd a hérité son nom
de celui du saint musulman Abou Saïd Ibn Khalef
Ibn Yahia El-Béji, qui repose actuellement sous une coupole
proche du café El Allia (café des Nattes). Né
à Béja en 1156, Abou Saïd étudia et enseigna les
sciences et la religion à la Zitouna
de Tunis. Après un long parcours au moyen orient,
comme tout Soufi il se retira du monde pour méditer
et accomplir ses tâches de Marabout (moine érudit).
De retour à Tunis, il prit le petit village du
Jebél El-Manar (‘le mont à feu’ où se trouvait
à la place du phare actuel une tour à feu pour
guider les embarcations puniques et romaines)
pour sanctuaire. Mort en 1231, Abou Saïd fut enseveli
sur place et son mausolée devint un lieu de pèlerinage.
Ainsi peu à peu le village s’édifia autour de
lui. Grâce aux Beys Husseinittes du
dix-huitième siècle et plus tard aux bourgeois
tunisiens, des résidences ont été construites,
des routes ont été tracées.
Sidi Bou Saïd commença petit à petit à prendre sa forme architecturale
actuelle. Les Tunisiens en sont fiers et ils ont
raison. Rien n’a changé depuis 1912 quand le Baron
Rodolphe d'Erlanger décida de restaurer ce village
situé à quelques kilomètres de Carthage et de
ses vestiges archéologiques. Il le transforma
en une harmonie de bleu et de blanc qui se marient
dans une quiétude parfaite pour le plus grand
bonheur des flâneurs, des artistes et des touristes.
Certains disent que Sidi Bou n'est plus un village
mais un musée...Une porte entrouverte laisse échapper
un panorama somptueux sur les voiliers de la Méditerranée
et les toits de Tunis. Un palmier trône fièrement
au milieu de la salle en plein air. Les clients
attendent le thé à la menthe accompagné de pâtisseries
orientales pendant que le soleil se couche dessinant
des reflets abstraits sur le mur du café des nattes.
Assis confortablement sur des coussins aux couleurs
de la Tunisie, le regard se perd.
En contrebas, les bateaux rentrent au port. C'est une fin de journée
ordinaire, mais ici, l'ordinaire s'accroche sur
les flancs du Djebel Manar (la montagne du phare),
à une vingtaine kilomètres de la capitale.
Derrière les portes bleues incrustées dans les
murs blancs, on dit qu'un saint roi serait arrivé avec l'intention de « christianiser le roi de Thunes et son
peuple » et qu'au hasard d'une rencontre
avec un marabout, celui-ci lui suggéra de soustraire
son ambition religieuse à la sagesse. « A
Tunis, lui dit-il, se trouve un parfait sosie
qui se meurt de la peste. Pourquoi ne le remplacerais-tu
pas ? »
Le roi hésita et n'abandonna tout scrupule
qu'au passage d'une superbe beauté berbère. L'ayant
épousé, il s'initia au Coran et devint le saint
personnage que l'on vénère aujourd'hui sous le
nom de Sidi Bou Said.
Mais
peu importe les légendes. Ce lieu est une invitation.
Depuis le XVIIIème Siècle, Sidi Bou attire les
princes et les rois, fascinés par la beauté du
site, par le calme des ruelles pavées aux couleurs
douces. Les détails les plus ordinaires comme
une simple porte illuminent la rue par sa personnalité
singulière. Même le cimetière trouve l'âme nécessaire
pour ne pas revêtir l'habit de tristesse. Tout
ici respire la sérénité et l'esthétique.
« Les
jardins invisibles débordent par les fenêtres,
avec cet air inhabité des demeures arabes pleines
de monde où ne semble vivre qu'un jet d'eau » s'écria Cocteau. Gide également ne put effacer de sa mémoire ce
petit paradis. Mais Cocteau et Gide ne furent
pas les seuls poètes, écrivains ou peintres à
passer quelques temps à Sidi Bou : Gustave
Flaubert, Jean Duvignaud, Michel Foucault et aujourd’hui
les écrivains tunisiens Moncef Ghachem et Lorand
Gaspar auteur de « Egée. » Les premiers
peintres furent au début du vingtième siècle Paul
Klee et Macke. Ils furent suivis par les peintres
tunisiens, Ammar Farhat et Zoubéir Turki puis
vinrent les Français Pierre Boucherle et Victor
Sarfati. Les peintres tunisiens les plus âgés
résidant aujourd’hui au village sont Hédi Turki
et Jalla Ben Abdallah dont les miniatures sont
des évocations de la vie traditionnelle.
Voici,
je pourrais continuer des heures et des heures
mais j’espère en ces quelques lignes vous avoir
donné le goût de « nos » villes maraboutiques,
Sidi Bou Saïd où Elodia peut revenir sans cesse
et Harput qui ne me reverra jamais plus.