Une photographie de Stéphane Popu


Harput et Sidi Bou Saïd

 par Lise Wilar

Mots...dits

 

Elodia m’a rapporté de son dernier voyage en Tunisie un livre sur le village de Sidi Bou Saïd, situé à quelques kilomètres de Tunis, où elle a sa maison « Dar Lasram », un bijou de pierres, de céramiques et de jardins. Le titre du livre est « Sidi Bou Saïd, Village de saints et de poètes » de Guy de Bosschère. Je me suis rappelée à cet instant la ville sainte musulmane qui m’a le plus profondément marquée avec « Konya », « Harput » en Anatolie Orientale. Une chose en entraînant une autre, je me suis dit que mes Mots…dits comporteraient un chapitre sur l’histoire des deux villes, l’une évoquant Elodia, l’autre une dame très âgée, Bibe [1] , qui repose aujourd’hui dans son caveau d’Harput parmi les saints qui ont également choisi de terminer là-haut leur voyage terrestre.

 

L’Histoire d’Harput

 

Selon les sources historiques, les plus anciens habitants d’Harput sont les Hurrions qui se sont installés en Anatolie Orientale à partir de l’an 2000 A.J. Puis vinrent les hittites et les Urartéens [2] qui installèrent le gouvernement d’Anatolie Orientale avec Harput comme ville principale à partir du neuvième siècle avant J.C. Le château d’Harput qui encore aujourd’hui se dresse dans sa splendeur historique porte la trace des Urartéens. On sait que pour y accéder des marches et des tunnels furent taillés à même le roc ainsi que des aqueducs. Harput, connue comme une place forte depuis cette époque a donc un passé d’au moins quatre mille ans.

Har – la première syllabe du mot Harput signifie « pierre de roc », la seconde « put » : château. Selon le turc actuel, « Harput » a donc pour traduction « château de pierre. » Si nous allons plus avant, nous constatons que les Romains l’ont dominée politiquement et militairement du premier au troisième siècle de notre ère (sous l’empereur Dioclétien), leur plus grand ennemi ayant été Mithridate VI Eupator, dit Mithridate le Grand (v. 132-63 av. J.-C.), Roi du Pont (111-63). Fils de Mithridate V Evergète, roi de la satrapie perse du Pont, il fut un des plus dangereux adversaires de l'expansion romaine en Asie. Il ne fallut pas moins de trois guerres aux Romains pour le vaincre. La première période d’indépendance d’Harput coïncide avec l’histoire de Byzance au milieu du septième siècle de notre ère. Les Arabes qui possédaient la Syrie et l’Iraq l’occupèrent jusqu’à la moitié du dixième siècle mais n’ont pas laissé de traces architecturales. Byzance s’est battue contre les Arabes pour reconquérir Harput et l’a occupée presque jusqu’à la fin du onzième siècle.

Les Turcs se sont emparés d’Harput d’abord après la bataille de Malazgirt le 26 août 1071 puis en 1085. Le comte d’Edesse, Jocelin 1er, y fut retenu en captivité en 1123 et délivré par un commando arménien de cinquante hommes dans un hardi coup de main. Le premier sage turc d’Harput fut Cubuk Bey qui installa un gouvernement dont le but était de collaborer avec le Sultan seldjouk. Son fils Mehmet Bey lui succéda. Harput qui n’avait constitué qu’une place forte jusqu’alors devint une cité opulente avec les Turcs. Belek Gazi dont on se souvient encore à Harput et à Elazig est considéré comme le plus grand conquérant né et entraîné à Harput [3] . Les sultans ottomans qui régnèrent sur la ville à partir de 1516 en firent une dépendance de la ville kurde de Diyarbakir. Selon un recensement de 1530, Harput comptait alors quatorze quartiers musulmans et quatre arméniens. Il y avait 2670 maisons, 843 boutiques, 10 mosquées, 10 écoles coraniques, 8 bibliothèques, 8 églises, 12 auberges et 90 bains publics à la fin du dix-neuvième siècle. [4]

Harput, malgré toute cette Histoire intense, fut abandonnée pour être remplacée par Elazig (de El Aziz : Le Saint) construite dans la vallée à un emplacement nommé « mezra » où furent érigés tout d’abord un hôpital et un dépôt de munitions en 1834. La raison principale de cet abandon est que, perchée sur son roc, Harput était difficilement accessible et que les « places fortes » n’étaient plus indispensables en cette fin du dix-neuvième siècle  comme elles l’avaient été aux temps médiévaux.

 

                     Harput, la ville sainte

 

Certaines villes abandonnées meurent et le monde les oublie. Ce n’est pas le cas d’Harput puisqu’elle est, comme je l’ai dit plus haut, l’une des plus grandes villes saintes d’Anatolie, la plus sainte peut-être car, devenue le cimetière des saints hommes et des saintes femmes, elle n’est plus troublée par les affaires des hommes et l’on peut s’y recueillir dans un paysage grandiose.

Une journée de mon second voyage en Anatolie Orientale fut consacrée au pèlerinage d’Harput qui, agréablement aérée en été, froide et couverte d'un mètre de neige en hiver, est l'emplacement idéal pour dormir de son dernier sommeil. Les vastes collines qui entourent le village jouissent d'une vue extraordinairement dégagée sur le Keban [5] , Elazig et les routes qui partent en étoile vers Malatya, Erzincan et Diyarbakir. Sur ces collines ondulantes, des milliers de tombes blanches dorment sous le soleil ou enfouies sous la neige. Les plus opulentes sont de vastes monuments entourés de grilles. Parsemés au milieu des tombes sont des « türbe » qu'au Maghreb et en France on appelle des marabouts: ils abritent les restes des imams célèbres et des saints hommes. Certains sont polygonaux à toit conique et base carrée, d'autres sont surmontés d'un dôme. Leur origine est seldjoukide et ils reproduisent les anciens ossuaires en forme d'habitations de la région de Samarkand. Leur porte est aménagée en direction de la Mecque et le corps qu'ils renferment disposé de telle façon que sa tête puisse être inclinée à droite, le regard fixé sur la ville sainte. Harput est en quelque sorte le Bénarès d'Anatolie Orientale, une ville où les sages trouvent qu'il est doux de mourir mais à l'inverse de l'Inde où les corps des défunts sont incinérés puis leurs cendres éparpillées dans le Gange, il est courant ici de venir invoquer Mohammed près des sépultures. Bibe, je le sais, a choisi d'y être enterrée car les ancêtres de sa famille ont vécu ici-même avant de s'installer à Mazgirt dans le Kurdistan. La première maison du village avec un beau balcon en fer forgé appartenait à un bisaïeul de la vieille dame.

Le restaurant où nous avons déjeuné est également construit sur une terrasse surplombant l'immense plaine que borde à l'ouest le Keban et dont l'est se perd dans les hauts plateaux et les monts de Bingöl.

 

          

                     Sidi Bou Said

 

Il est temps de passer à la Tunisie et au village d’Elodia. Premier site protégé au monde, perché sur la falaise qui domine Carthage et le golfe de Tunis, le village médiéval de Sidi Bou Saïd est un petit paradis aux couleurs de la Méditerranée. Au fil des ruelles pavées, le visiteur découvre l'enchevêtrement des maisons vêtues de chaux blanches, de moucharabiehs et de volets bleus. Les lourdes portes cloutées s'ouvrent sur des jardins secrets tapissés de céramique et ceints de bougainvilliers. Dans les palais, tel que le « Ennejma Ezzahra », Centre de Musiques Arabes et Méditerranéennes, les mille et une nuits s'écoulent éternellement dans la douceur de vivre et le parfum du jasmin. Sidi Bou Saïd que l'on appelle Sidi Bou fait partie de ces endroits dans le monde où l'on croit que le temps s'est arrêté.

Le voyage d'à peine une heure depuis Tunis est agréable. De la Marsa, le promeneur solitaire grimpe vers Sidi Bou en découvrant au fil des pas la magie rare d'accéder à l'un des plus beaux villages du monde. Le village, sur sa colline, a la forme d’une énorme bosse de chameau. La présence humaine sur ce qui fut jadis un promontoire herbeux et calcaire remonte à la période néolithique. Plus tard, on peut imaginer qu’une petite communauté de pêcheurs berbères a vécu sur la plage en bas de la colline. Ces habitants ont sans doute eu des contacts avec les Phéniciens, exilés de Tyr, qui sont arrivés là avec leur reine Didon. Ce sont eux qui ont construit Qart Hadasht (Carthage) et ont acquis les quelques acres de terre qui l’entouraient dont Megara (mentionnée par Flaubert dans son grand roman historique, Salammbô) dont certains écrivains disent qu’elle est l’actuelle Sidi Bou Saïd. La région fut bien sûr occupée au premier siècle av. J.-C. par les Romains qui construisirent une nouvelle Carthage inaugurée par César, la nouvelle capitale de la province romaine d’Afrique. Les Romains furent remplacés par les Vandales et les Byzantins. Après avoir fondé Kairouan et construit sa fameuse mosquée6, les armées arabes envahirent toute l’Afrique du Nord. Le temps poursuivit sa course et une communauté de jeunes gens sérieux apparut sur les côtes du golfe de Tunis pour prier et méditer. Ces hommes, connus pour leur vie sainte, étaient appelés des soufis, des mystiques.7

On raconte ainsi que Sidi Bou Saïd a hérité son nom de celui du saint musulman Abou Saïd Ibn Khalef Ibn Yahia El-Béji8, qui repose actuellement sous une coupole proche du café El Allia (café des Nattes). Né à Béja en 1156, Abou Saïd étudia et enseigna les sciences et la religion à la Zitouna9 de Tunis. Après un long parcours au moyen orient, comme tout Soufi il se retira du monde pour méditer et accomplir ses tâches de Marabout (moine érudit). De retour à Tunis, il prit le petit village du Jebél El-Manar (‘le mont à feu’ où se trouvait à la place du phare actuel une tour à feu pour guider les embarcations puniques et romaines) pour sanctuaire. Mort en 1231, Abou Saïd fut enseveli sur place et son mausolée devint un lieu de pèlerinage. Ainsi peu à peu le village s’édifia autour de lui.  Grâce aux Beys Husseinittes du dix-huitième siècle et plus tard aux bourgeois tunisiens, des résidences ont été construites, des routes ont été tracées.

Sidi Bou Saïd commença petit à petit à prendre sa forme architecturale actuelle. Les Tunisiens en sont fiers et ils ont raison. Rien n’a changé depuis 1912 quand le Baron Rodolphe d'Erlanger décida de restaurer ce village situé à quelques kilomètres de Carthage et de ses vestiges archéologiques. Il le transforma en une harmonie de bleu et de blanc qui se marient dans une quiétude parfaite pour le plus grand bonheur des flâneurs, des artistes et des touristes. Certains disent que Sidi Bou n'est plus un village mais un musée...Une porte entrouverte laisse échapper un panorama somptueux sur les voiliers de la Méditerranée et les toits de Tunis. Un palmier trône fièrement au milieu de la salle en plein air. Les clients attendent le thé à la menthe accompagné de pâtisseries orientales pendant que le soleil se couche dessinant des reflets abstraits sur le mur du café des nattes. Assis confortablement sur des coussins aux couleurs de la Tunisie, le regard se perd. 

En contrebas, les bateaux rentrent au port. C'est une fin de journée ordinaire, mais ici, l'ordinaire s'accroche sur les flancs du Djebel Manar (la montagne du phare), à une vingtaine kilomètres de la capitale.  Derrière les portes bleues incrustées dans les murs blancs, on dit qu'un saint roi10 serait arrivé avec l'intention de  « christianiser le roi de Thunes et son peuple » et qu'au hasard d'une rencontre avec un marabout, celui-ci lui suggéra de soustraire son ambition religieuse à la sagesse. « A Tunis, lui dit-il, se trouve un parfait sosie qui se meurt de la peste. Pourquoi ne le remplacerais-tu pas ? »  Le roi hésita et n'abandonna tout scrupule qu'au passage d'une superbe beauté berbère. L'ayant épousé, il s'initia au Coran et devint le saint personnage que l'on vénère aujourd'hui sous le nom de Sidi Bou Said.

Mais peu importe les légendes. Ce lieu est une invitation. Depuis le XVIIIème Siècle, Sidi Bou attire les princes et les rois, fascinés par la beauté du site, par le calme des ruelles pavées aux couleurs douces. Les détails les plus ordinaires comme une simple porte illuminent la rue par sa personnalité singulière. Même le cimetière trouve l'âme nécessaire pour ne pas revêtir l'habit de tristesse. Tout ici respire la sérénité et l'esthétique. 

« Les jardins invisibles débordent par les fenêtres, avec cet air inhabité des demeures arabes pleines de monde où ne semble vivre qu'un jet d'eau »  s'écria Cocteau. Gide également ne put effacer de sa mémoire ce petit paradis. Mais Cocteau et Gide ne furent pas les seuls poètes, écrivains ou peintres à passer quelques temps à Sidi Bou : Gustave Flaubert, Jean Duvignaud, Michel Foucault et aujourd’hui les écrivains tunisiens Moncef Ghachem et Lorand Gaspar auteur de « Egée. » Les premiers peintres furent au début du vingtième siècle Paul Klee et Macke. Ils furent suivis par les peintres tunisiens, Ammar Farhat et Zoubéir Turki puis vinrent les Français Pierre Boucherle et Victor Sarfati. Les peintres tunisiens les plus âgés résidant aujourd’hui au village sont Hédi Turki et Jalla Ben Abdallah dont les miniatures sont des évocations de la vie traditionnelle.

 

Voici, je pourrais continuer des heures et des heures mais j’espère en ces quelques lignes vous avoir donné le goût de « nos » villes maraboutiques, Sidi Bou Saïd où Elodia peut revenir sans cesse et Harput qui ne me reverra jamais plus. 

 



[1] Bibe était la tante de mon amie d’Anatolie Orientale, Nevziye. Elle avait 90 ans quand je l’ai connue et me suis occupée d’une vilaine toux qui l’empêchait de faire ses cinq prières rituelles. Bibe était une femme d’une intelligence exceptionnelle et je l’ai beaucoup aimée.

[2] Le château historique d’Harput a sans doute été construit par les Urartéens (Peuple ancien de l'Anatolie implanté dans la région montagneuse du Lac de Van, dans la partie orientale de la Turquie actuelle en deux parties : un château intérieur et un château extérieur. Les murs du château qui existent encore ont été restaurés à plusieurs reprises. On raconte différentes histoires à propos du château. Selon une rumeur, les bâtisseurs ont utilisé du lait pour fabriquer le mortier. C’est la raison pour laquelle il est également connu sous le nom de « Château de Lait. »

 

[3] Sa statue à cheval a été inaugurée en 1965 à Elazig.

[4] Quand j’entends aujourd’hui parler de la Turquie en termes parfois méprisants, je me permets de rappeler que je suis entrain de raconter l’histoire d’une petite ville d’Anatolie Orientale située à des milliers de kilomètres d’Istanbul.                          

[5] Le Barrage du Keban est immense et fournit en électricité toute la région d’Elazig à des centaines de kilomètres à la ronde. Il fut construit par différentes entreprises européennes et américaines. Sa surveillance est assurée par des ingénieurs français.

6 Kairouan est la quatrième ville sainte de l’Islam Sunnite avec La Mecque, Médine et Jérusalem.

7  Tu vois, Elodia, j’y reviens sans cesse.

8 C’est la première légende : au XIème siècle après J.C, la colline de Sidi Bou Saïd fut choisie par les Almoravides pour la défense des côtes nord-est de la Tunisie contre un retour offensif des romains, et ce par la construction de tours de guet ou tours à feu, de là son appellation Djebel El Manar. Un siècle plus tard, le Djebel El Manar fut choisi comme lieu de retraite par l’un des vénérables disciples de Sidi Bou Médiane de Tlemcen (Enseignant soufi), Abou Saïd Al Béji, né à Tunis en 1156, mort et enterré à Djebel El Manar le 09 juin 1231. Depuis, ce lieu est devenu sacré et Abou Saïd Al Béji est désormais nommé Raïes El Bhar (Saint protecteur de la mer) mais ce n’est qu’à la fin du XIXème siècle que l’on adopta pour la colline et son village le nom de leur saint protecteur, Sidi Bou Saïd.

 9 Située au cœur de la cité, la Grande Mosquée appelée El-Zitouna (Mosquée de l'Olivier) est le plus vaste et le plus vénérable sanctuaire de Tunis. Sa fondation se confond avec la naissance même de la ville (698).

  10 Sans doute le Saint Roi est-il Louis IX plus connu des Français sous le nom de Saint Louis puisque nous savons qu’il est mort de la peste devant Tunis en 1270 durant la huitième croisade. C’est en tout cas la seconde légende quant à l’origine du nom de Sidi Bou Saïd mais je ne saurais dire quelle part de vérité entre dans l’une et l’autre, sans doute un peu des deux.

                       En dernière minute ( !) je viens d’apprendre que dans son dernier livre sur la légende de Sidi Bou Saïd, Hubert Haddad, écrivain d’origine tunisienne,  suggère qu’en fait Saint Louis n’est pas mort de la peste devant Tunis mais qu’il est parti de la ville, est devenu soufi et est lui-même le saint ancêtre de Sidi Bou Saïd. Quand j’aurai pu lire ce livre, j’ajouterai à ces Mots…dits un additif qui viendra peut-être bouleverser ce que nous savons déjà sur ce village aux mille facettes.