Heureusement
que ces Mots... dits me donnent le privilège de
ne me voir imposer aucun sujet. Je peux ainsi
aller au gré de ma fantaisie, lire, écouter, me
souvenir. Il est évident qu’à mon âge le rappel
d’évènements vécus ou observés l’emporte de plus
en plus sur l’espoir d’être le témoin des choses
à venir. Malgré tout j’essaie en général de faire
un lien entre ce qui a été, ce qui est et ce qui
sera. C’est la raison pour laquelle mes deux dernières
chroniques se réfèrent à des évènements qui remontent
à quelques années. Celle d’aujourd’hui, en tout
cas, m’a permis de voir si l’action commencée
par une femme que j’admire avait pu se poursuivre
en dépit de la fluctuation de la politique dont
on sait qu’elle n’a pas toujours une bonne influence
sur les actes des hommes :
Le
Parlement International des Ecrivains
Voici ce que j’écrivais en novembre 1993 :
« Dimanche soir Arte, la chaîne dont notre
cœur et notre intelligence ont besoin, a diffusé
depuis Strasbourg un compte-rendu des premières
assises du Parlement International des Ecrivains
en présence, entre autres, de Salman Rushdie,
Tony Morrison et Susan Sontag. L’arrivée de l’écrivain
proscrit par l’Islam intégriste a bien entendu
soulevé une salve d’applaudissements. Il a parlé
clairement du symbole très protégé qu’il représente
(les gardes du corps qui l’entouraient en témoignaient
suffisamment) face aux fondamentalistes d’une
part et à la pensée « libre » d’autre
part mais il a immédiatement fait référence à
tous les intellectuels qui subissent aujourd’hui
la loi intransigeante des religieux et meurent
chaque jour pour leurs idées. Une romancière iranienne
est intervenue pour dire que les attaques dont
l’écrivain était l’objet relevaient essentiellement
de la politique, ce qui minimise évidemment les
choses. Salman Rushdie a rétorqué que ces menaces
relèvent au contraire de l’obscurantisme religieux
des responsables. Les Imams en colère n’ont en
effet pas lu « Les Versets Sataniques »
(dont j’ai parlé peu après leur parution aux Etats-Unis),
ils n’ont pas l’intention de reconnaître qu’il
s’agit là d’une œuvre de fiction et ils condamnent
le créateur de personnages pouvant avoir des similitudes
avec des personnes existantes ou ayant existé
mais ne sont en aucun cas ces personnes. Ils projettent
de tuer ou de faire tuer parce que la seule mention
des « Versets Sataniques » en référence
au prophète justifie leur décision de lancer une
fatwa.
Autant
l’intelligence politique de la romancière, essayiste,
dramaturge Susan Sontag m’a frappée par sa connaissance
profonde et sentimentale des problèmes bosniaques
(elle a parlé de tous les séjours qu’elle a fait
à Sarajevo où elle vient de monter « En attendant
Godot »), autant j’ai trouvé Tony Morrison,
Prix Nobel de Littérature 1993, plus évasive en
ce qui concerne l’Europe. Tout en respectant l’intelligence
certaine de ce professeur d’Université, je n’ai
pu m’empêcher de la considérer comme un représentant
typique de la littérature et de l’ethnie latino-afro-américaines.
Elle ne semble pas être comme Susan Sontag une
citoyenne du monde car elle a parlé de la Bosnie
et des attaques dont font l’objet les intellectuels
et les journalistes d’Algérie en termes peu convaincants.
Le lendemain elle était l’invitée de Michel Field
au « Cercle de Minuit » : étant
seule concernée, elle a paru beaucoup plus percutante.
On lui parlait de ses livres et des problèmes
américains dont elle a une perception viscérale
autant qu’intellectuelle : elle pouvait répondre
avec une pertinence que je n’avais pas constatée
la veille.
Pour
en revenir à Strasbourg, il ne faut pas manquer
d’applaudir l’initiative de son maire, Catherine
Trotman, qui accompagnait Salman Rushdie et a
solennellement promis l’asile politique à tous
les intellectuels frappés par des condamnations
diverses et injustifiées dans tous les pays du
monde. Cette femme respire une sagesse humaine
et politique dont bien des hommes devraient s’inspirer.
Ah ! Si nos gouvernants avaient cette trempe,
ce caractère, il y a belle lurette que Sarajevo
et Mostar ne souffriraient plus.
Les
malheurs de Mostar et de Sarajevo, pour autant
qu’on y ait porté entièrement remède, semblent
avoir été dépassés par ceux d’Afghanistan et j’ai
été heureuse hier de voir que des archéologues
du monde entier avaient l’intention, si la permission
leur en était donnée par les autorités afghanes,
de reconstruire les Bouddhas géants de Bamyan.
Lorsqu’on parle de redonner vie à ce qui fut un
des trésors de la culture mondiale, c’est peut-être
que les détresses humaines s’atténuent quelque
peu, du moins je l’espère de tout mon cœur. Ceci
dit, mon propos d’aujourd’hui n’a pas de rapport
avec la Bosnie ou l’Afghanistan : je voudrais
savoir si le Parlement International des Ecrivains
fut l’affaire d’un instant où si son action s’est
poursuivie aujourd’hui car je n’ai pas entendu
mentionner depuis ce jour de novembre une
action quelconque menée par ce qui me paraissait
une entreprise inédite et digne d’intéresser toute
l’humanité « pensante ».
Décidément,
je suis allée dans mes recherches de surprise
en surprise. J’avais cru en suivant sur Arte la
séance de Strasbourg que la création de ce Parlement
datait des années 90. J’ai découvert en allant
sur le site Internet « Autodafé » pour
avoir des renseignement sur la création d’une
série de « villes refuges » qui puissent
accueillir les écrivains menacés dans leur pays
pour leurs écrits qu’un tel Parlement avait existé
dans les années 30, date à laquelle Stefan Zweig
et d’autres écrivains non moins célèbres tentaient
vainement d’attirer l’attention sur la montée
des fascismes. Je me suis alors penchée sur les
actions du Parlement depuis sa renaissance due
comme je le pensais au souci que ressentaient
les écrivains devant les flambées d’intolérance
qui se multipliaient depuis la fatwa lancée contre
Salman Rushdie en 1989. Ils ont voulu réfléchir
ensemble aux formes d’interventions auxquelles
ils pourraient recourir. Plus de trois cents écrivains
ont reconnu la nécessité de créer une nouvelle
structure capable d’organiser une solidarité concrète
avec les écrivains victimes de persécutions. « Une
déclaration d’Indépendance » rédigée par
le premier Président, Salman Rushdie, a servi
de charte à la nouvelle organisation. Après Salman
Rushdie (1994-1997) et Wole Soyinka, écrivain
nigérian, premier Africain à avoir reçu le prix
Nobel de littérature en 1986, (1997-2000), l’actuel
Président est Russel Banks.
« Autodafé »,
avant de paraître sur Internet a été une revue
publiée en cinq langues et dans cinq pays (aux
éditions Denoël en France). Une trentaine d’auteurs
connus (Jacques Derrida, Antonio Tabucchi, Salman
Rushdie, Hélène Cixous…) sont au sommaire de la
revue mais il est extraordinaire de constater
que des personnalités telles que Gao Er Tai et
Bei Dao pour la Chine, Rogelio Sanders Chile pour
Cuba, Latif Pedram pour l’Afghanistan, Bashkim
Shehu pour l’Albanie, Stanko Cerovic, directeur
de la rédaction serbo-croate de Radio France Internationale,
Vule Zuric, né à Sarajevo en 1969 et contraint
de fuir les persécutions de la police musulmane
en raison de son origine serbe orthodoxe… ont
participé à la revue.
Pierre
Bourdieu lui-même est intervenu à Bruxelles en
avril 1996 pour parler de la création des Villes
Refuges. Il a dit : « Jamais les conditions
de la libre création et de la pensée libre n’ont
été aussi menacées, par la violence politique
ou religieuse. Face à cette violence, les écrivains
et les intellectuels ne peuvent plus se contenter
de pétitions de principe et de protestations.
Leur tâche prioritaire est aujourd’hui de répliquer
à la censure en créant de nouveaux espaces de
liberté, d’échange et de solidarité. C’est le
sens du projet des Villes Refuges. »
Plus loin dans son intervention, Pierre
Bourdieu a tenu à préciser que plus de quatre
cents villes européennes réunies en congrès avaient
voté une Charte des Villes Refuges. Berlin, Strasbourg,
Caen et Valladolid avaient été les premières villes
à accueillir des écrivains proscrits. Suivraient
Arles, Barcelone, Copenhague, Dombirn, Ferney-Voltaire,
Göteborg, Graz, Helsinki, La Rochelle, Lausanne,
Orléans, Saint-Jacques de Compostelle, Salzbourg…
« Autodafé »
a lancé un appel pour la paix en Palestine signé
par des dizaines d’écrivains dont Paul Auster, Breyten Breytenbach, Edouard
Glissant, Juan Goytisolo, Tony Morrison… Le Parlement
International a pris, selon « Autodafé »,
« les dispositions nécessaires pour accueillir
des écrivains palestiniens en résidence au sein
des Villes Refuges et ouvert son site Internet
à tous ceux qui, en Israël et en Palestine, souhaitent
s’organiser et témoigner. » Un colloque international
a eu lieu du 4 au 6 mars 2002 au Kursaal de Besançon.
Alain Finkelkraut, Michel Déon, Ephaïm Meir, Francis
Rosenstiel… y participaient et ont traité de deux
sujets : « L’humanisme européen à l’épreuve
des réalités contemporaines » et « Humanisme
européen : Quelles leçons à tirer du passé ? »
Mon
problème est que j’ai du faire des recherches
pour obtenir ces précisions au sujet du Parlement
International des Ecrivains. La question que je
me permets ainsi de poser est la suivante :
Même si des rencontres ont lieu, même si des appels
sont faits, même si des écrivains étrangers sont
accueillis, qui, en dehors de Catherine Trotman
et d’Arte, a produit pour les téléspectateurs
assidus que nous sommes des émissions qui auraient
pu être en quelques sorte une continuation, un
pendant à celle de Strasbourg à laquelle je me
suis tout d’abord référée ? Personne, que
je sache. Ce qui tendrait à dire que les entreprises
des intellectuels, même quand elles nous apparaissent
comme indispensables et essentielles, ne semblent
pas dignes d’intéresser le grand public et susceptibles
de promouvoir l’audimat nécessaire pour que les
médias les prennent en compte.