Je
me souviens aujourd’hui d’une soirée thématique
sur Arte consacrée à Max Ernst, un peintre français
d’origine allemande dont les collages attirèrent
dans les années 20 les surréalistes. Né
à Brühl en 1896, Max Ernst entra en 1909 à l'université
de Bonn où il étudia la philosophie, la psychologie
et l'histoire de l'art. En contact avec les membres
du groupe Der Blaue Reiter, il exposa à
Berlin ses premières œuvres, empreintes d'un réel
climat expressionniste. Au cours de la Première
Guerre mondiale, il servit dans l'armée allemande.
Son attirance pour le mouvement dada et la révolte
qu'il éprouvait contre les conventions, l'incitèrent
à s'établir à Cologne où, avec Jean Arp et Johannes Theodor Baargeld, il créa un important foyer
dadaïste. C'est à cette époque qu'il commença
ses premiers collages. En 1922, un an après avoir
participé à l'exposition organisée par André Breton
à la galerie parisienne Au Sans Pareil, il s'installa
à Paris, adhérant alors au mouvement surréaliste,
dont il donna, à travers des œuvres comme l'Éléphant
Célèbes (1921, collection particulière) ou
Œdipe roi (1922, collection particulière)
une interprétation très personnelle. À partir
de 1923, ses œuvres relèvent d'une exploration
systématique de l'inconscient, à travers des thèmes
comme le cosmos, le feu ou l'amour. En 1925, il
inventa des techniques particulières, comme le
frottage (papier posé sur les rainures
d'un parquet puis sur des textures diverses),
le grattage (retrait des pigments d'une
toile) ou l'intégration d'illustrations du XIX siècle.
Il
fut, comme ses anciens concitoyens résidant en
France, interné dans un camp dès la déclaration
de Guerre de 1939 et ne put en sortir que sur
les demandes réitérées de ses amis peintre et
poètes. Divorcé de sa première femme, Gala, qui
fut auparavant l’épouse d’Eluard, ensuite celle de Salvador
Dali, il se réfugia dans la maison qu’il possédait
en Ardèche et s’enfuit aux Etats-Unis grâce à
l’intervention d’une Américaine richissime, Peggy
Guggenheim, qui collectionnait ses oeuvres
et devint sa seconde femme. Il peint notamment
l'Europe après la pluie (1942, Wadsworth
Atheneum, Hartford) et Le roi joue avec la
reine (1944, The Museum of Modern Art, NewYork).
De retour en France en 1953, il poursuivit, jusqu'à
sa mort en 1976, une production intense, tant
en sculpture (Après moi le sommeil, 1958,
musée national d'Art moderne, Paris) qu'en dessin
et en peinture. Tout au long de sa vie, Ernst,
expérimentateur infatigable, a recherché, au travers
de son œuvre les moyens de transcrire en deux
ou trois dimensions le monde fantastique des rêves
et de l'inconscient. Les épreuves du peintre,
son incarcération dans le camp français, ont fait
de ce surréaliste libertaire, de ce prince du
vagabondage – il s’arrêta muet d’admiration et
de surprise devant le Grand Canyon qu’il avait
peint en Ardèche sans l’avoir jamais vu – le défenseur
de la révolte et de la liberté.
J’étais
devant la télévision, observant Max Ernst et ses
amis, et que m’arriva-t-il ? Un intérêt renouvelé
pour les surréalistes ? Une envie de revoir
des Picasso ? Une passion accentuée pour
les impressionnistes ?… Non, loin de là :
je fulminais une fois de plus contre cette France
qui, à la première alerte, enfermait les gens
sans rechercher les causes de leur présence dans
notre pays : républicains espagnols en fuite
devant les troupes du caudillo et enfermés dans
des camps innommables tels que celui d’Argelès,
Juifs allemands échappés de l’enfer nazi et arrêtés
comme le fut Max Ernst, ouvriers algériens jetés
à la Seine sur ordre de Papon, immigrés évacués
par les armes de l’Eglise Saint Bernard, Afghans,
Irakiens, Kurdes… retenus dans des centres de
rétention privés de toutes installations sanitaires
avant d’être renvoyés dans leur pays où les attend
une mort certaine… J’eus bien vite fait de me
demander si de telles choses se passaient dans
tous les pays du monde comme dans le nôtre. Me
revinrent alors en mémoire les arrestations qui
suivirent les évènements du 11 Septembre et le
meurtre d’un sikh parce que son turban ne disait
rien qui vaille aux promeneurs de New York. Oui,
me dis-je, mais tout ceci ne serait pas arrivé
sans l’effondrement des tours… Qui sait ?
De
souvenir en souvenir, j’ai évoqué la double avalanche
qui détruisit voici de longues années l’UCPA construit
dans la partie ancienne de Val d’Isère. Quelques
jours après nous skiions, ma fille et moi, sur
Solèze, l’une des deux hauteurs qui dominent la
ville et nous étions prêtes à redescendre à travers
un brouillard assez dense. Deux jeunes gens (dont
l’un était médecin comme mon mari) nous demandèrent
alors s’ils pouvaient se joindre à nous car ils
n’étaient pas familiers avec cette montagne. Par
la suite des liens d’amitiés s’établirent entre
nous et nous fîmes la connaissance de la femme
du médecin à Val d’Isère même puis de l’autre
épouse lors d’un voyage que nous fîmes quelques
mois plus tard aux Etats-Unis avec mon mari et
mon plus jeune fils qui réside aujourd’hui à San
Francisco.
La
seconde jeune femme était une Américaine d’origine
japonaise de la quatrième génération. Mariée à
un homme de la bonne société de Newport, Californie,
elle était membre du Country club et du Yacht
club. A mon second séjour, je fus invitée par
le couple à demeurer chez eux et j’entrais plus
avant dans l’intimité de mon hôtesse qui me raconta
son histoire et son malaise quand elle se retrouvait
avec les amis « upper middle class »
de son mari.
Cette
histoire, elle me la conta après que son père
m’eût invitée au Country club
de golf. J’étais prête à lui dire que les
choses avaient bien changé depuis le film de Gregory
Peck « Gentleman’s Agreement » qui montrait
les difficultés d’un journaliste juif à s’immiscer
dans les cercles puritains de l’Amérique profonde. En effet son père japonais
(c’est l’expression consacrée aux Etats-Unis :
on dit « italien », allemand »,
« japonais », « chinois »…
même quand on parle d’une personne de nationalité
américaine) semblait être parfaitement à l’aise
au milieu de ses amis qui venaient
lui serrer la main et nous saluer. De retour
à la maison elle me dit la vérité sur l’admission
de son père au country club : il était très
lié avec le président du conseil d’administration
et quand les autres membres refusèrent catégoriquement
l’entrée de son ami, le président menaça de donner
sa démission. C’est ainsi qu’un Japonais américain
intégra pour la première fois un milieu interdit.
A cette époque, le geste ne fut pas renouvelé.
Mon
amie ne s’en tint pas à ce premier récit. Comme
je l’ai dit plus haut, elle était une Américaine
de la quatrième génération et devait ainsi sa
nationalité à l’immigration aux Etats-Unis de
ses arrière-grands-parents. Après Pearl Harbour
ses parents furent placés dans un camp dont ils
ne ressortirent qu’au bout de six mois d’internement.
Elle-même avait fait ses études d’institutrice
et un jour elle décida de conter son histoire
aux enfants d’une dizaine d’années qui composaient
sa classe. L’un d’entre eux protesta et dit qu’une
telle chose n’avait pu arriver dans la nation
la plus démocratique du monde. Elle lui suggéra
d’écrire à son « representant » (député)
afin qu’il confirme l’authenticité de cette histoire.
Le garçonnet reçut la confirmation de ce qu’il
avait entendu, le député précisant que depuis
1942 les choses avaient bien changé et que sans
doute de telles incarcérations ne seraient plus
possibles dans les années 80 !
Ceci
dit, la jeune femme, typiquement américaine à
mes yeux, conservait trop de dépit au fond de
son cœur pour accepter sa vie avec un WASP (Américain
blanc d’origine protestante) ainsi qu’on nomme
en général les descendants des Européens qui vinrent
en Amérique à bord du May Flower chassés par les
persécutions papistes. Elle ne voulait pas d’un
enfant métissé et j’appris quelques mois plus
tard qu’elle avait demandé le divorce. J’étais
triste mais comment ne pouvais-je pas comprendre
les raisons de son choix ? Je me suis toujours
demandée ce qu’avait du ressentir son mari :
il me semble que tout d’abord il ne l’aurait pas
épousée s’il avait été raciste et s’il ne l’avait
pas aimée et puis je crois sincèrement que, comme
moi, il voyait en elle une jeune femme typiquement
américaine dont la présence à ses côtés ne pouvait
être que naturelle et implicitement acceptée.
Je me suis également dit que j’avais peut-être
été inconsciemment un catalyseur : à qui
en effet aurait-elle pu se confier et avouer les
doutes qui l’assaillaient sinon à une oreille
bienveillante comme la mienne ? Ses parents
n’auraient sans doute pas compris ses inquiétudes
puisqu’ils s’étaient installés dans leur confort
américain, étaient très riches (le monsieur cultivait
des fraises par centaines d’ouvriers agricoles
interposés dans Sonoma Valley), ses amies d’école
avaient épousé des Américains d’origine japonaise
et, apparemment, elle n’avait pas fait d’amis
intimes dans les fréquentations de son mari. Alors
avais-je été là pour qu’elle puisse se raconter
et se comprendre ? Comme je n’ai plus eu
de nouvelles depuis cette époque lointaine, je
n’aurai jamais de réponse à ma question. Je peux
simplement dire que la bonté vis-à-vis des autres,
l’acceptation de la différence, l’acceptation
de soi-même dans ce cas, n’est pas pour demain.