Une photographie de Stéphane Popu


Max Ernst et l’exclusion

 par Lise Wilar

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Je me souviens aujourd’hui d’une soirée thématique sur Arte consacrée à Max Ernst, un peintre français d’origine allemande dont les collages attirèrent dans les années 20 les surréalistes. Né à Brühl en 1896, Max Ernst entra en 1909 à l'université de Bonn où il étudia la philosophie, la psychologie et l'histoire de l'art. En contact avec les membres du groupe Der Blaue Reiter, il exposa à Berlin ses premières œuvres, empreintes d'un réel climat expressionniste. Au cours de la Première Guerre mondiale, il servit dans l'armée allemande. Son attirance pour le mouvement dada et la révolte qu'il éprouvait contre les conventions, l'incitèrent à s'établir à Cologne où, avec Jean Arp [1] et Johannes Theodor Baargeld [2] , il créa un important foyer dadaïste. C'est à cette époque qu'il commença ses premiers collages. En 1922, un an après avoir participé à l'exposition organisée par André Breton à la galerie parisienne Au Sans Pareil, il s'installa à Paris, adhérant alors au mouvement surréaliste, dont il donna, à travers des œuvres comme l'Éléphant Célèbes (1921, collection particulière) ou Œdipe roi (1922, collection particulière) une interprétation très personnelle. À partir de 1923, ses œuvres relèvent d'une exploration systématique de l'inconscient, à travers des thèmes comme le cosmos, le feu ou l'amour. En 1925, il inventa des techniques particulières, comme le frottage (papier posé sur les rainures d'un parquet puis sur des textures diverses), le grattage (retrait des pigments d'une toile) ou l'intégration d'illustrations du XIX siècle.

Il fut, comme ses anciens concitoyens résidant en France, interné dans un camp dès la déclaration de Guerre de 1939 et ne put en sortir que sur les demandes réitérées de ses amis peintre et poètes. Divorcé de sa première femme, Gala, qui fut auparavant  l’épouse d’Eluard, ensuite celle de Salvador Dali, il se réfugia dans la maison qu’il possédait en Ardèche et s’enfuit aux Etats-Unis grâce à l’intervention d’une Américaine richissime, Peggy Guggenheim [3] , qui collectionnait ses oeuvres et devint sa seconde femme. Il peint notamment l'Europe après la pluie (1942, Wadsworth Atheneum, Hartford) et Le roi joue avec la reine (1944, The Museum of Modern Art, NewYork). De retour en France en 1953, il poursuivit, jusqu'à sa mort en 1976, une production intense, tant en sculpture (Après moi le sommeil, 1958, musée national d'Art moderne, Paris) qu'en dessin et en peinture. Tout au long de sa vie, Ernst, expérimentateur infatigable, a recherché, au travers de son œuvre les moyens de transcrire en deux ou trois dimensions le monde fantastique des rêves et de l'inconscient. Les épreuves du peintre, son incarcération dans le camp français, ont fait de ce surréaliste libertaire, de ce prince du vagabondage – il s’arrêta muet d’admiration et de surprise devant le Grand Canyon qu’il avait peint en Ardèche sans l’avoir jamais vu – le défenseur de la révolte et de la liberté. 

J’étais devant la télévision, observant Max Ernst et ses amis, et que m’arriva-t-il ? Un intérêt renouvelé pour les surréalistes ? Une envie de revoir des Picasso ? Une passion accentuée pour les impressionnistes ?… Non, loin de là : je fulminais une fois de plus contre cette France qui, à la première alerte, enfermait les gens sans rechercher les causes de leur présence dans notre pays : républicains espagnols en fuite devant les troupes du caudillo et enfermés dans des camps innommables tels que celui d’Argelès, Juifs allemands échappés de l’enfer nazi et arrêtés comme le fut Max Ernst, ouvriers algériens jetés à la Seine sur ordre de Papon, immigrés évacués par les armes de l’Eglise Saint Bernard, Afghans, Irakiens, Kurdes… retenus dans des centres de rétention privés de toutes installations sanitaires avant d’être renvoyés dans leur pays où les attend une mort certaine… J’eus bien vite fait de me demander si de telles choses se passaient dans tous les pays du monde comme dans le nôtre. Me revinrent alors en mémoire les arrestations qui suivirent les évènements du 11 Septembre et le meurtre d’un sikh parce que son turban ne disait rien qui vaille aux promeneurs de New York. Oui, me dis-je, mais tout ceci ne serait pas arrivé sans l’effondrement des tours… Qui sait ?

De souvenir en souvenir, j’ai évoqué la double avalanche qui détruisit voici de longues années l’UCPA construit dans la partie ancienne de Val d’Isère. Quelques jours après nous skiions, ma fille et moi, sur Solèze, l’une des deux hauteurs qui dominent la ville et nous étions prêtes à redescendre à travers un brouillard assez dense. Deux jeunes gens (dont l’un était médecin comme mon mari) nous demandèrent alors s’ils pouvaient se joindre à nous car ils n’étaient pas familiers avec cette montagne. Par la suite des liens d’amitiés s’établirent entre nous et nous fîmes la connaissance de la femme du médecin à Val d’Isère même puis de l’autre épouse lors d’un voyage que nous fîmes quelques mois plus tard aux Etats-Unis avec mon mari et mon plus jeune fils qui réside aujourd’hui à San Francisco.

La seconde jeune femme était une Américaine d’origine japonaise de la quatrième génération. Mariée à un homme de la bonne société de Newport, Californie, elle était membre du Country club et du Yacht club. A mon second séjour, je fus invitée par le couple à demeurer chez eux et j’entrais plus avant dans l’intimité de mon hôtesse qui me raconta son histoire et son malaise quand elle se retrouvait avec les amis « upper middle class » de son mari.

Cette histoire, elle me la conta après que son père m’eût invitée au Country club  de golf. J’étais prête à lui dire que les choses avaient bien changé depuis le film de Gregory Peck « Gentleman’s Agreement » qui montrait les difficultés d’un journaliste juif à s’immiscer dans les cercles puritains de l’Amérique profonde. [4] En effet son père japonais (c’est l’expression consacrée aux Etats-Unis : on dit « italien », allemand », « japonais », « chinois »… même quand on parle d’une personne de nationalité américaine) semblait être parfaitement à l’aise au milieu de ses amis qui venaient  lui serrer la main et nous saluer. De retour à la maison elle me dit la vérité sur l’admission de son père au country club : il était très lié avec le président du conseil d’administration et quand les autres membres refusèrent catégoriquement l’entrée de son ami, le président menaça de donner sa démission. C’est ainsi qu’un Japonais américain intégra pour la première fois un milieu interdit. A cette époque, le geste ne fut pas renouvelé.

Mon amie ne s’en tint pas à ce premier récit. Comme je l’ai dit plus haut, elle était une Américaine de la quatrième génération et devait ainsi sa nationalité à l’immigration aux Etats-Unis de ses arrière-grands-parents. Après Pearl Harbour ses parents furent placés dans un camp dont ils ne ressortirent qu’au bout de six mois d’internement. Elle-même avait fait ses études d’institutrice et un jour elle décida de conter son histoire aux enfants d’une dizaine d’années qui composaient sa classe. L’un d’entre eux protesta et dit qu’une telle chose n’avait pu arriver dans la nation la plus démocratique du monde. Elle lui suggéra d’écrire à son « representant » (député) afin qu’il confirme l’authenticité de cette histoire. Le garçonnet reçut la confirmation de ce qu’il avait entendu, le député précisant que depuis 1942 les choses avaient bien changé et que sans doute de telles incarcérations ne seraient plus possibles dans les années 80 !

Ceci dit, la jeune femme, typiquement américaine à mes yeux, conservait trop de dépit au fond de son cœur pour accepter sa vie avec un WASP (Américain blanc d’origine protestante) ainsi qu’on nomme en général les descendants des Européens qui vinrent en Amérique à bord du May Flower chassés par les persécutions papistes. Elle ne voulait pas d’un enfant métissé et j’appris quelques mois plus tard qu’elle avait demandé le divorce. J’étais triste mais comment ne pouvais-je pas comprendre les raisons de son choix ? Je me suis toujours demandée ce qu’avait du ressentir son mari : il me semble que tout d’abord il ne l’aurait pas épousée s’il avait été raciste et s’il ne l’avait pas aimée et puis je crois sincèrement que, comme moi, il voyait en elle une jeune femme typiquement américaine dont la présence à ses côtés ne pouvait être que naturelle et implicitement acceptée. Je me suis également dit que j’avais peut-être été inconsciemment un catalyseur : à qui en effet aurait-elle pu se confier et avouer les doutes qui l’assaillaient sinon à une oreille bienveillante comme la mienne ? Ses parents n’auraient sans doute pas compris ses inquiétudes puisqu’ils s’étaient installés dans leur confort américain, étaient très riches (le monsieur cultivait des fraises par centaines d’ouvriers agricoles interposés dans Sonoma Valley), ses amies d’école avaient épousé des Américains d’origine japonaise et, apparemment, elle n’avait pas fait d’amis intimes dans les fréquentations de son mari. Alors avais-je été là pour qu’elle puisse se raconter et se comprendre ? Comme je n’ai plus eu de nouvelles depuis cette époque lointaine, je n’aurai jamais de réponse à ma question. Je peux simplement dire que la bonté vis-à-vis des autres, l’acceptation de la différence, l’acceptation de soi-même dans ce cas, n’est pas pour demain.

 



[1] Jean Arp est né en 1886 à Srasbourg. En 1904, après avoir fait l’Ecole des Arts et Métiers de Strasbourg, il est venu à Paris et a publié ses premiers poèmes. Après avoir étudié à la Kunstshule de Weimar, il est revenu à Paris en 1908 où il a fréquenté l’Académie Julian. En 1909, il est parti en Suisse où il fut un des fondateurs du groupe Moderner Bund. Il a rencontré l’année suivante Robert et Sonia Delaunay à Paris, Kandinsky à Munich et en 1914 à Paris Guillaume Apollinaire, Max Jacob, Modigliani et Picasso. En 1915, il est reparti à Zurich où il a exécuté des collages et des tapisseries, souvent en collaboration avec sa future femme Sophie Tauber-Arp. C’est en 1916 qu’Hugo Ball a ouvert le Cabaret Voltaire qui est devenu le centre Dada de Zurich fréquenté par Arp, Janco, Tzara…Arp a créé son propre groupe Dada à Cologne en 1919 et c’est là que le rejoignit Max Ernst.

 

[2] Theodor Johannes Baargeld est un auteur de collages, dessinateur, écrivain et éditeur né à Stettin (Poméranie) en 1892, mort à Chamonix en 1927. Bien qu’ayant servi en Allemagne pendant la Grande Guerre, il est devenu pacifiste et adhérait aux lignes de la sociale démocratie après la guerre.   

[3] Peggy Guggenheim (1878 – 1979) était la nièce du fondateur du musée de New York,  Solomon Guggenheim, dont elle a partagé l’amour pour les collections. A la fin des années 30, elle a ouvert sa première galerie à Londres. C’est à New York qu’elle a organisé avec le soutien d’André Breton, Max Ernst, Marcel Duchamp, Piet Mondrian  « Tournant du Siècle », la première exposition d’Art Moderne. En 1949,  elle a installé le plus grand musée d’Art européen et américain dans la maison qu’elle occupait depuis le Festival de Venise de 1948, le Palazzo Venier dei Leoni  sur le Grand Canal, pour y exposer sa propre collection de toiles maîtresses du 20ème siècle. Récemment s’est ouvert le Musée Guggenheim de Bilbao. La collection Peggy Guggenheim est possédée et dirigée par la Fondation Solomon R. Guggenheim qui supervise également les musées de New York, Bilbao, Berlin, Le Guggenheim-Ermitage de St Petersbourg et le musée Guggenheim de Las Vegas. 

[4] Mes amis juifs n’étaient pas admis dans les années 30 à joindre les country clubs de tennis ou de golf. C’est la raison pour laquelle ils ont créé leurs propres clubs.