J’ai
acheté les « Contes Talmudiques » et Elodia
m’a prêté « Le Jour où Lacan m’a adopté »
Les « Contes » sont surprenants à plus d’un
titre. Je dois même dire qu’ils me remplissent rétrospectivement
d’une certaine appréhension à l’égard de personnages
et de faits qui m’apparaissent encore plus réalistes
et cruels que dans la Bible, plus provocateurs aussi.
Prenons quelques exemples, celui de Noé par exemple
dont nous savons par la Genèse qu’il s’est enivré après sa sortie
de l’arche : « Noé, homme de la terre,
commença par planter une vigne. Il but de son vin
et s’enivra et il se trouva nu au milieu de sa tente.
Et Cham, le père de Canaan, vit la nudité de son
père et il rapporta la chose à ses deux frères
qui se trouvaient dehors. Sem et Japhet prirent un
manteau, le déployèrent sur leurs épaules et, marchant
à reculons, couvrirent la nudité de leur père qu’ils
ne virent pas. Quand Noé s’éveilla de son ivresse,
il sut ce que lui avait fait son plus jeune fils
et il dit : « Maudit soit Canaan !
Qu’il soit l’esclave des esclaves de ses frères ! »
(Gn, 9, 20.)
Apparemment
le Talmud va au-delà et suggère que Chem,
le plus jeune fils de Noé, l’a peut-être châtré ou
a abusé sexuellement de lui, l’un ou l’autre acte
ayant provoqué le blasphème de Noé à l’égard de Canaan.
Le chapitre suivant concerne les mœurs de Sodome.
Là nous sommes mis en présence non seulement des aberrations
sexuelles de la ville mais de son abjection morale.
Le commentaire est tellement dur que je puis encore
mieux comprendre la décision du Très-Haut de la détruire.
Trois passages en particulier m’ont remplie d’effroi :
« Les habitants de Sodome avaient un lit à
l’intention des voyageurs de passage. Si ces derniers
étaient trop grands pour le lit, ils leur coupaient
la partie du corps qui dépassait . S’ils étaient
trop petits, ils les écartelaient. » - « Lorsqu’un
miséreux venait à passer dans la ville, chaque habitant
de Sodome lui faisait l’aumône d’un dinar frappé au
propre nom du donateur. Mais il était impossible de
se procurer la moindre miette de pain avec cet argent.
Lorsque le miséreux finissait par mourir de faim,
chacun reprenait son dîner. Encore plus cruel si c’est possible :
«Une jeune fille vivait à Sodome. Elle avait l’habitude,
en veillant à ce qu’on ne la vît pas, de placer discrètement
dans une jarre du pain à l’intention des pauvres.
La chose fut découverte. On enduisit son corps de
miel et on l’exposa sur le toit des murailles de la
ville où les abeilles vinrent la dévorer. »
A
la suite de cette lecture à peine ébauchée, je me
suis demandée si j’aurais le courage d’aller au-delà.
Si l’on considère que le Talmud est une mise par écrit
de la loi orale telle qu’elle s’est développée sur
une période de neuf siècles, on peut comprendre son
influence primordiale sur la pratique religieuse juive
à travers les âges. Je retiens cependant que Gérard
Haddad ne parle pas de commentaires stricto sensu
mais de « contes », ce qui me rassure
un peu, et je me dis qu’il a du faire bien des recherches
pour découvrir matière à non seulement parfaire nos
connaissances mais encore à nous choquer, ce qui est
étonnant pour un psychiatre. Peut-être aussi ne suis-pas
à même de pénétrer les arcanes du Talmud ? J’ai
en mémoire les merveilleux récits hassidiques de Martin
Buber ou d’Elie Wiesel et je n’arrive pas à me dire
qu’ils émanent d’érudits formés aux mêmes écoles que
les talmudistes.
J’ai
malgré tout décidé de remettre la lecture des « Contes »
à plus tard et de me plonger dans le livre d’Elodia.
Dès les premières pages, j’ai senti que si je pouvais
avoir des surprises, je n’irais pas jusqu’à une « gestation
douloureuse » même si la psychanalyse pouvait
me plonger dans un questionnement, des réflexions
et peut-être des doutes. Avant de commenter l’ouvrage
en le parcourant pas à pas selon mon habitude, j’aimerais
en donner une idée générale afin que nos amis sachent
où ils « vont mettre les pieds. » Ce texte
est le récit autobiographique d’une expérience qui
a transformé radicalement la vie de son auteur, le
conduisant de l’agronomie à la psychanalyse grâce
à une aventure qui l’a conduit chez Lacan pendant
plus d’une décennie, pratiquement jusqu’à la mort
du grand homme. Durant cette période il est peu à
peu arrivé à prendre un recul sur les doutes et les
déchirements qui l’assaillaient depuis l’enfance,
le faisant passer d’un marxisme athée à la reconnaissance
de son identité juive. L’histoire nous permet aussi
de voir comment Lacan intervenait dans la cure, son
engagement et le cycle de formation que suivaient
ses élèves. Gérard Haddad donne ainsi du personnage
célèbre mais peut-être mal connu de ses lecteurs une
image plus géniale et plus généreuse.
Michel
Volle, docteur en histoire économique, a dit du livre
de Gérard Haddad : «Ce livre se lit d'un trait.
La phrase d'Haddad est classique. Il nous épargne
le jargon dont d'autres psychanalystes se servent
pour singer la profondeur. Cela facilite la lecture
rapide ainsi que l'accès à une pensée, à une expérience. Le
style histrionique, les calembours de Lacan m'avaient
repoussé. Haddad fait découvrir d'autres facettes
de cet homme : le chercheur solitaire et sérieux,
le maître conscient des ambitions de ses élèves, le
psychanalyste qui s'efforce de libérer ses patients
de la peur de la mort et des caprices de l'affectivité. Selon
Lacan, ‘ il n'y a pas que la psychanalyse. [Certains
règlent leur] conflit dans la vie réelle.’ Je ne suis
pas féru de psychanalyse, mais je comprends que des
personnes qui souffrent de névrose en aient besoin.
C'était le cas de Haddad. Lacan n'était pas juif mais passionné
par le judaïsme. Il avait lu ‘ Israël et l'humanité’
d'Elijah Benamozegh, livre capital. Il a encouragé
Haddad, alors agnostique, à renouer avec sa religion.
Haddad passera par une crise mystique, par le sionisme
etc. Il vivra quelques années en Israël où il rencontrera
Yeshayahou Leibowitz qui sera son second maître. Haddad
a choisi ses maîtres avec un instinct très sûr. »
Je dois dire pour ma part que dès la page 31, quelques phrases m’ont accrochée
parce que je me suis trouvée en pleine communion avec
l’auteur. Quand il écrit « … Mais j’étais
incapable d’étudier ou de retenir quoi que ce soit.
Je flottais en une étrange vacuité de la mémoire.
Seules les mathématiques continuaient à m’intéresser.
Etudier une fonction, résoudre une équation différentielle,
m’apparaissaient désormais comme un plaisant jeu de
l’esprit », je me souviens d’une expérience comparable.
Alors qu’on m’avait toujours considérée comme une
« littéraire », j’eus soudain envie d’aborder
ces fameuses maths dont je n’avais semble-t-il pas
« la bosse. » J’eus mon mari médecin comme
prof bénévole. En deux mois il me permit d’absorber
ce qu’on appelait alors « mathélem », en
six « math géné. » A partir de là, j’ai
éprouvé comme Gérard Haddad un plaisir intense à calculer
des différentielles puis des intégrales, comme cela,
pour le seul plaisir, sans aucune idée préconçue d’application
ultérieure. Je pouvais rester des heures à calculer,
je me sentais bien, loin des tracas de la vie quotidienne.
Mais revenons au livre. Malgré son succès aux examens puis aux concours
d’entrée en prépa et à Grignon, la plus célèbre école
française d’agronomie, la plaie de son âme ne s’est
pas cicatrisée jusqu’à l’âge adulte et en dépit des
rencontres qu’il put faire, Sartre et Simone de Beauvoir
en particulier. Depuis son enfance tunisienne il s’était
toujours senti maladroit, irrité, insatisfait, ses
instants de boulimie intellectuelle alternant avec
une aboulie au moment précis des examens. Il explorait
alors des « voies de salut » dont
l’écriture vers laquelle il s’est très tôt senti attiré.
Qu’on veuille bien une fois encore me pardonner la
fatuité qui me pousse à me comparer à l’auteur mais
quand il écrit pages 33 et 34 : « A
défaut d’avoir déjà trouvé l’oreille attentive de
l’analyste qui m’aurait aidé à débroussailler l’écheveau
de mes souffrances, je confiais celles-ci au papier,
à un roman dont l’essentiel était autobiographique »,
je retrouve intactes mes sensations personnelles et,
je le suppose, celles de nombreux auteurs. Chaque
fois que dans ma vie « la coupe était pleine »,
je ne pouvais résister à l’impulsion de me confier
à la feuille blanche, mon seul recours, ma seule planche
de salut. Si l’on considère le nombre important de
pages que j’ai remplies dans la seule intention d’assouvir
mes peines, on peut considérer qu’elles furent… incalculables.
Et puis je n’ai pas eu la chance ou l’opportunité
de me confier à une tierce personne. Ce n’est pas
faute d’avoir reçu des conseils dans ce sens : « Lise,
tu ne t’en tireras pas sans l’aide d’un analyste »
mais je n’ai pas franchi le pas : je n’avais
sans doute pas l’étoffe d’un Gérard Haddad ou en tout
cas pas le courage d’aller au-delà de cette descente
vers mon ego qu’a toujours été l’écriture.
Il me paraît à la fois étrange
et sécurisant de marcher si bien dans les pas d’un
auteur et je ne peux regretter le fait que je marche
lentement car chaque phrase m’accroche et se fait
l’écho de mes propres expériences, par exemple la
tentative, continuellement renouvelée mais aussi continuellement
avortée, de prendre fait et cause pour les hommes
qui furent ses frères et qui l’ont rejeté chaque fois
qu’il leur a tendu la main. Quand Bourguiba, voulant
se débarrasser une bonne fois de la présence française,
suscita une immense manifestation pacifique à Bizerte,
l’armée française tira dans la foule et fit plusieurs
milliers de morts. Haddad, ayant quitté précipitamment
Grignon pour se rendre à Tunis et proposé son aide
à l’Union des Etudiants Tunisiens, ne fut même pas
reconnu par son ami Noureddine « qui avait
décidé de ne plus lui adresser la parole »,
comme si un jeune Juif tunisien avait une influence
quelconque sur les décisions de l’Armée française !
Non il était considéré comme un « traître potentiel . »
Le sentiment de détresse, de frustration que ressentit
le jeune homme est de ceux que je comprends d’autant
plus que j’ai toujours considéré les Musulmans comme
mes frères en Abraham et que si j’ai en général gardé
mes amis, certains ont tout de même pris leurs distances
avec moi depuis la pression grandissante du fondamentalisme
en Islam, avant même que le terrorisme ne devienne
une réalité quotidienne.
Allons, je dois tout de même aller un peu plus vite car si je décortique
chaque page, je n’arriverai jamais à la fin du livre.
Je passe donc sur les amours de jeunesse qui meurent
aussi vite qu’elles sont nées, sur sa peine de voir
son premier manuscrit rejeté sans autre forme de procès
(comme je le comprends !), sur son excitation
quand le manuscrit est enfin accepté par Juillard
et publié, sur son mariage avec une jeune fille goy,
sur la naissance de ses enfants, sur sa spécialisation
en agriculture tropicale, ses premières séances d’analyse
silencieuse avec le Dr G., son non départ à Cuba,
son premier emploi d’agronome à Richard Toll, dans
le Nord Sénégal, son séjour à Madagascar, son succès
dans les rizières, son retour à Paris pour deux mois
de vacances, ses articles dans l’hebdomadaire du Parti
qu’il réunira sous le titre « Le Retour du non
Ulysse », son passage en Basse Casamance pour
retrouver les rizières… il faudra bien que j’en arrive
à sa rencontre avec Lacan car après tout, c’est bien
pour cela que j’ai entrepris ma lecture.
Au passage notons qu’il fut tout d’abord reçu par Althusser, ce qu’on peut considérer comme
une étape nécessaire avant sa rencontre avec Lacan
bien que l’entretien ait porté sur les techniques
d’irrigation africaine. Il se mit toutefois, et dès
son retour en Afrique, à considérer ces techniques
d’un point de vue marxiste. Son travail d’agronome
allait maintenant de pair avec une réflexion autour
du travail humain qu’il soumit à Hélène, la femme
d’Althusser, avant de rentrer à Paris où on lui proposait
un poste de conseiller agronomique.
Les
choses vont maintenant aller très vite. Il se souvient
du Dr. G. qui lui avait conseillé d’entreprendre une
analyse plus systématique, d’un entretien de Lacan
qui l’avait frappé dans les Cahiers pour
l’Analyse. Il décide de se rendre sans plus tarder
à la clinique (confondant comme il l’a raconté dans
une interview à la télévision le bâtiment médical
ou chirurgical avec la clinique ou branche
de la psychologie qui procède à l’investigation approfondie
de cas individuels.
L’analyse
qu’il expérimente avec l’aide de Lacan va le transformer
radicalement. Nous sommes en 1969 et l’aventure va
durer une dizaine d’années à l’issue desquelles se
sera opérée une véritable transformation. Gérard Haddad
raconte les incroyables rebondissements qui vont changer
sa vie et le faire passer de l’athée marxiste, nerveux,
velléitaire qu’il était à ce Juif pieux, traducteur
du Talmud, lecteur passionné de tous les textes saints
qu’il est devenu. Son récit est également un témoignage
exceptionnel sur la pratique de Lacan, sur la façon
dont il intervenait dans la cure, son engagement et
le cycle de formation que suivaient ses élèves. Haddad
parle avec chaleur de son maître : « merveilleux
vieillard, avec sa belle chevelure blanche que son
énergie, sa sensibilité, démentaient. »Il raconte : « Ces
souvenirs me plongent encore aujourd’hui dans
l’étonnement. A la fin d’une carrière si longue, comment
Lacan avait-il gardé un tel enthousiasme dans sa pratique,
une telle sensibilité dans l’écoute ? »
Et
pourtant tout n’était pas gagné d’avance. « La
rumeur publique » avait en effet murmuré à l’oreille
de l’ingénieur (pour lequel « la psychanalyse »
et sa « finalité » ne représentaient encore
que des mots abstraits) que la pratique lacanienne
était une « tentative intellectuelle et philosophique
au détriment de la clinique et du soulagement des
souffrances névrotiques » mis au point par Freud. Très vite
cependant, il s’aperçut que les mots de Lacan avait
un tel pouvoir sur lui qu’il ressentait au sortir
des séances soit une véritable boulimie qui le précipitait
dans la pâtisserie la plus proche, soit des douleurs
abdominales (peu étonnantes d’ailleurs chez un hypocondriaque
de son espèce.) Très vite se greffa sur cet impérieux
besoin de « bâfrer » celui d’écrire. Son
premier essai sur le narcissisme qu’il mit comme Freud
en relation avec l’hypocondrie reçut les éloges d’Althusser
qui le fit paraître dans la revue prestigieuse du
Parti « La Pensée » avec pour titre « La
Littérature dans l’idéologie. »
Lacan
n’avait pas à l’égard de Freud les mêmes réactions
que « les chapelles psychanalytiques » au
sien. Il conseilla même à Haddad de lire « Le
Witz et ses rapports avec l’inconscient »,
selon lui un des plus importants que Freud ait écrit.
C’est ainsi que notre communiste athée découvrit
que ce livre était une merveilleuse anthologie de
l’humour juif. Il venait de faire un premier pas sur
le chemin du judaïsme qu’il n’allait plus cesser de
suivre. Se croyant d’ailleurs guéri de ses terreurs
de ses rêves cauchemardesques dont Lacan lui expliquait
si bien les causes, les rouages et les conséquences,
il eut le « culot » d’annoncer à son maître
que s’il avait suivi une analyse, c’était parce qu’il
souhaitait devenir lui-même psychanalyste. Lacan ayant
réagi favorablement, il s’inscrivit aussitôt à l’Université
de Vincennes – Paris VIII, haut lieu du lacanisme
dans l’immédiat post-68.
Comme
Haddad continuait à travailler comme ingénieur agronome
pour gagner sa vie, il emportait « Les Ecrits » de Lacan dans ses déplacements
au Sénégal. C’était son livre de chevet. A tel point
qu’il prit la décision (que ses parents jugèrent catastrophique
mais à laquelle Lacan se rallia « avec
ce mélange d’irritation et de chaleur dont il avait
le secret » de s’inscrire en Fac de Médecine
tout en continuant à travailler à mi-temps pour sa
société agronomique, la SATEC. C’était le temps de
la Guerre du Vietnam et Haddad était suffisamment
concerné pour en parler à Lacan durant les séances.
Malgré sa double vie intellectuelle et professionnelle
– il dut se rendre à Madagascar puis en Ethiopie où
il eut le bonheur de constater que les aristocrates
amarhas, se considérant comme les descendants légitimes
du Roi Salomon et de la Reine de Saba, éprouvaient
une étonnante sympathie à l’égard des Juifs - il fut
admis en seconde année de médecine alors qu’il entamait
avec Lacan sa troisième année de séances. Comme les
autres étudiants, il fut confronté à son premier cadavre
et heureux d’ « avoir tenu le coup. »
A
cette époque on parlait de plus en plus des dissidents
soviétiques et « surtout de l’usage que faisait
l’URSS de la psychiatrie à des fins répressives ». Lacan aborda au cours de son séminaire
de l’hôpital St Antoine dans une causerie mensuelle
« Savoir du Psychanalyste » ce sujet
scabreux, prononçant la phrase qui devait lui faire
encore plus d’ennemis mais permettre à Gérard Haddad
de se poser les questions essentielles quant à son
détachement souhaitable du Parti : « Que
l’on sache que je ne pourrai pas me taire plus longtemps
devant ces agissements. » Désavoué par sa femme, Haddad prit
très vite la décision de rompre tout lien avec le
communisme qui avait été durant des années sa raison
de vivre. Sa souffrance fut telle qu’il eut à ses
examens des résultats catastrophiques et que ses cauchemars
reprirent de plus belle. Il crut bien sûr qu’il devrait
quitter la SATEC et la situation financière du couple
devint assez désastreuse pour que sa femme lui conseille
d’abandonner ses séances avec Lacan qui ne l’entendait
pas de cette oreille. Il alla même jusqu’à téléphoner
à son patient pour lui demander la raison qui l’avait
poussé à renoncer à sa dernière séance. Haddad s’étant
plaint qu’il ne lui laissait pas suffisamment la parole,
Lacan répliqua qu’il le faisait pour qu’il puisse
la prendre plus tard en toute conscience.
La
détresse de Gérard Haddad était de plus en plus grande
malgré la reprise des séances. Il se plaignait des
mauvais traitements que lui faisait subir Lacan :
« séance interrompue sans même lui laisser
placer un mot…émanations corporelles… » Ce ressentiment contre le maître
s’accompagnait de pulsions agressives, d’un sentiment
d’échec qui éveillait en lui une tentation de suicide.
Il s’inscrivit malgré tout à certains séminaires de
l’Ecole freudienne où l’on faisait une lecture des
Ecrits de Lacan. Puis, aux vacances de Pâques,
la SATEC eut besoin de lui et l’envoya pour une mission
à Dacca. Une des escales du retour était Tel Aviv.
Haddad eut le temps de se rendre à Jérusalem où il
fit les promenades miraculeuses (dont j’ai parlé moi-même
dans d’autres Mots…dits) et vit pour la première fois
le Mur, « ce mur que je reconnus immédiatement,
la métonymie de ma mémoire juive. »
De
retour en France, tenu de choisir entre un poste à
temps complet et le licenciement pur et simple, il
choisit la seconde solution, s’inscrivit aux ASSEDIC
de Créteil et se mit farouchement au travail pour
être admis en troisième année. Il envisageait même
d’interrompre ses séances et de s’installer dès la
rentrée comme psychanalyste. En attendant, il passa
quelques semaines avec une jeune psychanalyste de
talent qui avait elle-même choisit de quitter son
mari pour vivre avec Haddad. La liaison ne dura pas
et c’est seul que Haddad, ni désavoué ni encouragé
par Lacan, décida, alors qu’il débutait sa troisième
année de médecine, de commencer ses consultations
de psychanalyste dans un local qu’un artisan accepta
de rénover. Les premières paroles de son premier patient
furent : « Ma précédente analyste m’a
montré que j’avais un problème de père. » Il tombait pile sur l’analyste
qui pourrait le comprendre ! Les quelques malades
qui lui furent fidèles durant plusieurs années lui
permirent de renoncer aux ASSEDIC. Il menait donc
de pair ses consultations, ses propres séances de
cure avec Lacan qu’il n’avait jamais interrompues,
les séminaires du maître et ses études de médecine.
A l’un des séminaires, Lacan parla du maître ouvrage
du rabbin kabbaliste Elie Benamozegh, Israël et l’Humanité, à
propos d’un malade qu’il présentait à ses élèves parce
qu’il était en proie au délire « mystique ».
Conçu dans un camp de concentration, ses parents avaient
décidé de lui cacher ses origines. Ce secret qui devait
protéger le fils causa en fait une autre tragédie,
sa folie, folie qui ne l’avait pas empêché, à la grande
surprise de Lacan, de lire cette parfaite introduction
à la kabbale qu’était l’ouvrage d’Elie Benamozegh,
parfaite au point que Lacan dit à son sujet :
« ce livre par lequel je serais devenu juif
si j’avais eu à le faire. »
L’entrée
de Gérard Haddad en quatrième année de médecine correspondit
à un nouveau changement dans sa vie puisque, abandonnant
son local, il « intégra la grande cohorte des
spécialistes de la rive gauche » en s’installant avec une jeune
analyste, Marie, qui faisait comme lui ses premiers
pas dans le métier. En tant qu’externe, il choisit
le service de neurologie de l’Hôpital Saint-Antoine
et fut confronté avec une nouvelle espèce de malades
dont un, atteint de la maladie de Charcot ou sclérose
latérale amyotrophique qu’on croyait proche de la
maladie de Creutzfeld-Jacob, l’impressionna beaucoup.
Il dut également affronter les séances d’autopsie
et il eut la chance, après qu’une terrible nausée
l’eût envahit, de constater assez vite qu’il était
en présence de corps et non plus des hommes et des
femmes qui avaient habité ces corps. Il admit du même
coup « la mort comme destin de l’homme. » Lacan fut heureux de constater
cette évolution chez son patient. Le soir même de
sa séance, commençait la Guerre du Kippour. Haddad
fut frappé à tel point qu’il déclara à Lacan son intention
de partir en Israël où il accepterait n’importe quelle
fonction, même celle de brancardier. « Ce
fut le début de mon dégel, mon retour à un certain
judaïsme. »
Bien
qu’il n’ait pas rejoint Israël, son chemin sur la
voie du judaïsme se poursuivait. Il entraîna ses fils
avec lui, totalement désapprouvé par sa femme et son
analyste Melman, un des élèves préférés de Lacan,
approuvé au contraire par Lacan lui-même quand il
annonça que ses garçons allait faire leur bar mitzva.
Il sentait de toutes façons remonter en lui la passion
de son enfance pour la religion de ses pères et celle-ci
ne fit que s’accroître quand, Lacan ayant évoqué le
triangle arithmétique de Pascal, il comprit l’allusion
du maître qui à travers les chiffres 1, 1 et 1,1 et
2 et 1, 1 et 3 et 3 et 1, voulait lui rappeler l’antique
rite de la cérémonie la plus grave du Judaïsme, le
Yom Kippour (ehad, ehad ve ehad, ehad ve chtaïm…)
et le mystère de La génération des nombres. Gérard Haddad reçut de son père
pour son anniversaire une Bible hébraïque bilingue,
un Mazhor, le rituel des prières de Kippour
et une Haggadah de Pessah. L’hébreu de son enfance lui revint
assez vite en même temps que l’image de son vieux
maître de Tunisie, le Rabbin Mordekhai Koskas. Comme
souvent lorsqu’une chose lui tenait à cœur, il rêva :
bambin, il se tenait sur les genoux du vieux rabbin
qui devait mourir quelques jours plus tard. Il s’aperçut
aussi que Lacan qui affirmait ne pas savoir l’hébreu
avait conseillé à l’un de ses patients de lire la
Bible dans son texte hébraïque. Sa vie se transformait :
en même temps qu’avec son père, il renoua avec son
frère qui était lui-même psychiatre et l’invita à
partager avec lui son cabinet. Il avait maintenant
la nostalgie de son pays natal et y retourna, s’apercevant
bien vite que les relations avec son père ne pouvaient
être que « rugueuses. » En revanche, le
partage du cabinet avec son frère se déroulait sous
les meilleurs auspices et c’est sous son influence
qu’il s’engagea plus profondément encore dans la voie
du judaïsme. C’est également son frère qui lui permit
de mener à bien la bar mitzva de ses fils.
Il s’intéressait en même temps à la Kabbale qu’il
voulait étudier : « Une rumeur commençait
alors à circuler, celle d’une influence méconnue du
judaïsme dans l’apparition de la psychanalyse ».
Un
livre de David Bakan a certainement influencé Gérard
Haddad qui franchit enfin, après tant d’années, le
seuil d’une synagogue pour prendre des cours de Talmud,
fondement selon un ami rabbin de son frère, Abraham
E.H., de tout le Judaïsme, Kabbale comprise. Il s’aperçut
par la suite que si Lacan faisait un rapprochement
entre le Midrash juif et la psychanalyse, il
n’avait pas erré du côté de la Kabbale, de l’ésotérisme.
Entre-temps son retour au judaïsme s’accompagnait
de « stigmates », par exemple une nostalgie
de la cuisine juive. Il mangea pour la dernière fois
les fruits de mer qu’il adorait. Il fut consterné quand le vieux
rabbin qui devait préparer ses fils à leur bar mitzva
(majorité religieuse) lui rappela que, sa femme n’étant
pas juive, ses fils ne l’étaient pas même s’ils avaient été circoncis
par un rabbin. Il supplia donc sa femme de se convertir,
en vain. Les enfants continuèrent leur éducation religieuse
dans l’attente de jours meilleurs. La conséquence
de ces évènements fut que, deux ans avant de la soutenir,
Gérard Haddad décida que sa thèse serait une défense
de « la gloire du père » et en parla bien
sûr à Lacan qui accepta pour des honoraires doubles de lire le contrôle que son patient
avait l’intention de lui soumettre. En deux jours
cependant le projet se modifia d’une façon spectaculaire :
il voulait maintenant que sa thèse « porte sur
le Talmud, ce qu’il disait des maladies mentales,
une thèse sur l’histoire de la médecine, en somme,
une archéologie du savoir ». Il y avait toute fois un obstacle :
comment pallier les études médicales, les contraintes
de l’externat, les séances chez Lacan, ses cours d’hébreu
moderne… avec la lecture des soixante deux traités ?
Son ami, le Rabbin Israël, accepta de noter pour lui
sur un magnétophone ses propres commentaires sur le Talmud de Babylone, une collaboration qui dura une
année entière durant laquelle s’élabora son sujet
de thèse qui deviendrait plus tard « L’Enfant
illégitime. Sources talmudiques de la psychanalyse. »
Le Rabbin Israël proposa également à Gérard Haddad
de rencontrer sa femme qui accepta enfin l’idée d’une
conversion.
Fort
de ce début de promesse, il décida de passer tout
l’été dans une yeshiva la plus orthodoxe possible,
celle d’Aix-les-Bains. Il y plongea dans le hassidisme
du R. Nachman de Breslav avec l’aide du Rabbin Besançon.
Le réveil fut douloureux : un des maîtres de
la yeshiva lui dit : « ces enfants à qui vous
ne pouvez transmettre votre judaïsme sont-ils vraiment
vos enfants ? » C’était pire pour Gérard Haddad
que le sacrifice consenti d’Isaac. De retour à Paris,
il décida de faire son second stage d’externat dans
le service de cancérologie de l’hôpital Tenon, une
nouvelle façon pour lui de se confronter « aux
aspects extrêmes de la médecine. » Il y apprit
la vanité de « la vérité dite aux malades. » Il poursuivait en même temps avec
le Rabbin israël la préparation de sa thèse. Sa femme
ayant enfin accepté de se convertir avec leurs trois
enfants, ils prirent tous les quatre le bain rituel,
le mikvé, à la fin duquel ils devaient prononcer
la phrase rituelle je désire entrer dans
la loi de Moïse avant de s’immerger complètement
dans l’eau tiède. Gérard Haddad apprit alors avec
stupeur qu’il devrait se marier religieusement, son
premier mariage devant un rabbin et sa propre famille
n’ayant aucune valeur puisque sa femme n’était alors
pas juive. Le mariage eut lieu à la fin de
l’été. Ce bonheur fut accompagné d’un autre :
le Docteur Lauff qui dirigeait un service de psychiatrie
à l’hôpital de La Queue en Brie lui proposa de faire
fonction d’interne dans « le pavillon où l’on
avait regroupé les cas les plus graves, psychotiques
depuis l’enfance, mongoliens, malades neurologiques
graves, grabataires. C’était un poste dont personne
ne voulait. » Il y entreprit un travail d’équipe
avec les infirmiers, réussit à réinsérer quelques malades dans des
Centres d’Aide par le Travail (CAT) et à redonner
à quelques autres un certain dynamisme. Ses études
de médecine étant pratiquement terminées, il s’installa
avec sa femme dans un appartement au loyer étrangement
bas de la Rue Lauriston dans le XVIème arrondissement..
Il
était temps pour Gérard Haddad de faire un premier
bilan de sa vie. Il se posa cette question :
Comment devient-on psychanalyste ? Il savait
que dans son cas rien n’eut été possible sans sa propre
analyse avec Lacan. Les séances de quelques minutes,
de quelques secondes parfois lui revenaient comme
des « fulgurances » : il avait tout
confié à son maître, ses rêves (au sens propre du
terme), ses relations pénibles avec sa femme, avec
son père, ses moments de dépressions, sa propre difficulté
à être père… La découverte du complexe d’Œdipe était
pour lui une expérience vécue. Il savait que le séminaire
qu’il avait suivi en dehors des séances avait constitué
un « formidable stimulant intellectuel. » Il se souvenait des premiers obstacles
rencontrés quand il était devenu lui-même analyste,
de cet homme qui se confiait à lui, qui croyait en
lui, qui avait repris son travail puis s’était effondré
d’un coup « tel un château de cartes. »
Il s’était soumis aux contrôles, c’est-à-dire à des
séances chez un autre analyste que Lacan avec qui,
en se confiant, il apprenait concrètement son métier.
Il lui restait un dernier obstacle à franchir :
les cliniques. « Le matin, un malade était confié
au candidat afin que celui-ci l’examine, établisse
un dossier où il évoquerait les hypothèses diagnostiques
les plus pertinentes. » Ce dossier aussitôt rédigé était
soumis dans l’après-midi à un jury de cinq ou six
professeurs qui posaient des questions exigeant un
effort absolu de mémoire. Reçu (presque) avec mention
très bien, il se précipita chez Lacan pour lui annoncer
la bonne nouvelle. Il était médecin et la grande leçon
de son analyse était : « le retour inexorable
du fait religieux. » Lacan devait l’aider en acceptant
de procéder à l’analyse de sa femme, ce qu’il fit
avec une grande gentillesse car le couple allait mal
et les deux fils faisait partie de « l’orage
familial. » Sa femme fut complètement rassurée
par Lacan sur ses propres responsabilités et Gérard
Haddad dut admettre après des mois sur le divan, « en
arrachant la cuirasse de son narcissisme : je
suis un père pathogène » et il accepta de se rapprocher
de ses fils en procédant chaque jour avec eux à une
analyse discrète dont il promit qu’elle n’interférerait
pas sur leur vie familiale. Cette analyse était d’autant
plus importante que le cadet voulait poursuivre ses
études à la yeshiva orthodoxe d’Aix-les-Bains.
Le retour à la religion était de toutes
façons le facteur principal de la vie de Gérard Haddad
et de sa famille. Lui revenaient en mémoire des rites
tunisiens, celui par exemple de manger certains mets
hétéroclites, miel, tranches de pomme, nougat de sésame,
gousses d’ail… la veille de Rosh Ha-Shana. Aux questions
qu’il posait, on lui répondait : « ce sont
des symboles. » Puis il comprit qu’il y avait
homophonie entre le mets symbolique et
la forme rituelle : « ce que l’on mangeait,
c’était le mot porté par l’aliment, son écriture… :
ce fut le premier germe de ce que je développerais
plus tard dans un ouvrage Manger le livre. »
Gérard Haddad a soutenu sa thèse en
1978. Ce fut la « fin d’un long calvaire de huit
années. » Son titre : « La
Folie dans le Talmud. » Il avait collecté
avec le Rabbin Raphaël Israël tout ce qui touchait
à la vie psychique, à sa pathologie. Ce travail le
rendait possesseur d’un trésor, la connaissance des
méthodes herméneutiques qui, elles, possédaient une étrange
similitude avec l’interprétation freudienne des rêves.
Voulant la faire éditer, il se heurta à plusieurs
refus puis rencontra une jeune éditrice, Françoise
Abiel, qui en fit l’éloge auprès de Hachette Littérature.
La thèse parut alors avec son nouveau titre :
« L’Enfant Illégitime – Sources
Talmudiques de la Psychanalyse. » Par la
suite, il se vit confier la direction d’une collection
de livres de psychanalyse. Lacan était ravi :
il souriait « avec la satisfaction qu’éprouvait
tout analyste digne de ce nom quand il parvient à
lever une inhibition chez son patient. »
Je ne sais si j’ai choisi la bonne
façon de présenter cet ouvrage en suivant pas à pas
le cheminement triple de Gérard Haddad : son
analyse sous la direction de Lacan avec lequel il
a noué des liens filiaux malgré tous les heurts, les
départs, les retours, les colères, les émotions… qu’a
pu susciter ce côtoiement quotidien du grand homme
durant onze années, sa décision de faire sa médecine
pour devenir analyste lui-même et le couronnement :
son retour absolu, irrévocable au judaïsme. Je n’avais
de toutes façons pas d’idée préconçue et sans doute
pas l’intention d’analyser le livre mais de l’offrir
au lecteur. Quelques lignes simplement pour finir
et montrer combien le déclin physique de Lacan atteint
par la leucémie a coïncidé avec la montée de Haddad,
à croire qu’il recueillait peu à peu en lui les dernières
forces de ce maître qui est resté à tout jamais dans
son cœur, pour lequel il a dit le kaddish sur une tombe qu’aucune pierre
ne recouvrait encore et auquel il rêva par la suite
« assis sur le bord d’un grand canapé-lit,
un meuble impressionnant, surélevé, de style Louis
XV, qui nous servait de lit conjugal. Il paraissait
très vieux et ses pieds ne touchaient pas le sol.
De grosses larmes roulaient sur ses joues. Je lui
demandais la cause de ce chagrin : ‘C’est de
ne pas avoir réglé tous vos problèmes’, me dit-il.
Je le rassurai, je lui réaffirmai mon affection et
ma gratitude : ‘Oh vous en avez réglé beaucoup’.
Il eut alors cette dernière phrase troublante :
‘Vous êtes mon fils adoptif. »