Vous
vous souvenez peut-être que l’année dernière, peu après
les attentats du 11 Septembre, j’avais intitulé ma chronique :
« Vos Mots…dits ». Je voulais que vos réactions
« à chaud » ne tombent pas dans l’oubli après
que vous les ayez émises. Voici ce que j’avais alors
constaté : une semaine s’était à peine écoulée
depuis les terribles évènements dont je ne voudrais
en aucun cas minimiser l’importance en raison même des
victimes innocentes enfouies sous les décombres fumantes
et qui n’auraient jamais de sépultures et quelques voix
s’élevaient déjà pour dire que les Etats-Unis devaient
s’attendre à ce qu’un jour ou l’autre des représailles
s’exercent contre l’hégémonie qu’ils voulaient exercer
sur le monde.
L’une
d’entre elles était celle de Susan Sontag, la journaliste
américaine que j’admire entre toutes pour les positions
qu’elle a toujours prises en faveur des peuples opprimés,
en particulier pour sa présence à Sarajevo durant la
terrible guerre que supporta la Bosnie. Elle avait publié dans le New Yorker
du 17 Septembre 2001 l’article que je me permets de
reproduire aujourd’hui. Je vous donnerai plus bas les
raisons de mon choix :
« Pour
cette Américaine écoeurée et triste que je suis, jamais
l’Amérique n’a semblé plus éloignée de la réalité que
face à cette monstrueuse injection de réalité de mardi
dernier. Le décalage entre ce qui s’est passé, la manière
dont cela pourrait être compris, et le radotage suffisant,
les duperies éhontées, colportés par la quasi-totalité
des personnages publics américains et par les commentateurs
de la télévision est stupéfiant, déprimant. Toutes les
voix autorisées à suivre l’évènement semblent s’être
liguées pour mener une campagne destinée à infantiliser
le public.
Où
peut-on entendre qu’il ne s’agissait pas d’une attaque
‘lâche’ contre la ‘civilisation’, la ‘liberté’, l’‘humanité’
ou encore ‘le monde libre’, mais d’une attaque menée
contre les Etats-Unis, autoproclamée première superpuissance
mondiale, en répercussion à certains intérêts, certaines
actions de l’Amérique ? Combien de citoyens américains
ont connaissance des bombardements continus sur l’Irak
? Et s’il faut utiliser le mot ‘lâche’, peut-être devrait-il
désigner ceux qui tuent à l’abri de toutes représailles,
de là-haut dans le ciel, et non pas de ceux qui sont
prêts à mourir pour tuer d’autres gens. Dans le domaine
du courage (une vertu moralement neutre), quoiqu’on
puisse dire concernant les auteurs du massacre de mardi,
ce n’étaient pas des lâches.
Les
leaders de l’Amérique ont entrepris de nous convaincre
que tout est OK. L’Amérique n’a pas peur. Notre moral
est intact. ‘Ils’ (quels qu’ils soient) seront traqués
et punis. Nous avons un président-robot qui nous affirme
que l’Amérique reste grande. Apparemment, un large spectre
de personnalités fortement opposées à la politique menée
à l’étranger par cette administration se sentent obligées
de déclarer qu’elles font bloc derrière le Président
Bush. On nous dit que tout va, ou ira bien; même si
ce jour est marquée de l’infamie et si l’Amérique est
désormais en guerre. Mais tout n’est pas OK. Et cette
attaque n’était pas Pearl Harbor. Il est nécessaire
de réfléchir longuement et peut-être qu’on s’y attelle
à Washington et ailleurs, à l’échec colossal des services
de renseignements et de contre-espionnage américains,
aux choix qui s’offrent à la politique étrangère américaine,
particulièrement au Moyen Orient, et à ce qui constitue
un programme de défense militaire intelligent. Mais
les gens qui occupe des fonctions représentatives, ceux
qui voudraient en occuper et ceux qui en ont occupées
autrefois - avec la complicité délibérée des principaux
médias - ont décrété qu’il fallait épargner à l’opinion
le terrible poids de la réalité. Les inepties unanimement
applaudies et les autocongratulations des congrès du
Parti communiste soviétique nous semblaient méprisables.
L’unanimité de la rhétorique moralisatrice et trompeuse,
débitée ces derniers jours par les responsables américains
et les commentateurs des médias, est indigne d’une démocratie
adulte.
Les
leaders et les leaders potentiels de l’Amérique nous
ont montré qu’ils considéraient que leur mission consistait
à manipuler : instauration de la confiance et gestion
de la tristesse. La politique, la politique d’une démocratie
- qui comporte des désaccords et qui encourage la franchise
- a été remplacée par la psychothérapie. Partageons
tous le même deuil. Mais ne partageons pas tous la même
bêtise. Quelques bribes de connaissance historique pourraient
nous aider à comprendre ce qui vient de se passer et
ce qui risque d’arriver. ‘Notre pays est fort’, nous
rabâche-t-on. Personnellement, je ne trouve pas cela
totalement réconfortant. Qui peut douter que l’Amérique
est forte ? Mais l’Amérique ne doit pas être que cela. »
Je
dois maintenant vous expliquer la raison pour laquelle
j’ai tenu à parler de Susan Sontag plutôt que de revenir
sur les attentats eux-mêmes : Télérama de cette semaine
est évidemment un « hors série » sur les attentats
du 11 Septembre mais j’ai été immédiatement attirée
par un document intitulé : « Les intellectuels
mis au ban de la nation : Les voix étouffées de
l’Amérique. » J’étais sûre que le nom de Susan
Sontag serait un des premiers à être évoqué dans l’article.
Je ne me trompais pas : on se souviendra peut-être
qu’en février dernier, Samuel Huntington, Francis Fukuyama
et une soixantaine d’autres intellectuels américains
faisaient paraître dans le Monde un manifeste adressé
à leurs homologues du Vieux Continent et aux musulmans
du monde entier. Sous le titre Les Raisons d’un combat
ils se déclaraient solidaires des valeurs américaines
et de ce qu’ils appelaient la « guerre juste »
menée par Georges Bush en Afghanistan. Télérama nous
rappelle que « deux semaines plus tard, cent trente-sept
intellectuels de gauche ripostaient par une Lettre
de citoyens des Etats-Unis à leurs amis en Europe
qui dénonçait à la fois l’illusion de la guerre juste
et l’interprétation des attentats du 11 Septembre «
comme une attaque contre les valeurs américaines. »
Qui trouvions-nous parmi ces intellectuels ? Francis
Boyle, professeur de droit international à l’Université
d’Illinois et l’un des premiers signataires de la Lettre.
Il a dit par la suite (c’est Télérama qui nous le rappelle
encore) : « Le lendemain des attentats,
on n’était pas nombreux à mettre en garde contre les
réactions épidermiques. Il y avait bien Susan Sontag,
Noam Chomsky, Gore Vidal, Howard Zinn, Edward Said et
deux ou trois autres, mais à l’arrivée on n’était pas
foule. »
Je
savais quand j’ai lu l’article du New Yorker que Susan
Sontag ne s’en tirerait pas indemne. Il est bien connu
que les intellectuels américains n’ont jamais eu le
« statut » privilégié des intellectuels français
« de gauche » même s’ils sont souvent aussi
courageux, aussi humanistes et aussi cultivés que leurs
homologues de la vieille Europe. Mais se mettre en travers
des projets de Bush à une époque où en ayant fini (du
moins il le croit) avec l’Afghanistan, il ne pense qu’à
engager une guerre contre l’Iraq, c’est bien sûr prendre
de gros risques. Il est aujourd’hui avéré que la journaliste
a été traînée dans la boue par la presse conservatrice.
La chaire de droit de Francis Boyle est menacée et comme
l’a dit un autre intellectuel : « Ici,
on n’a jamais fait carrière en attaquant l’administration
sur sa politique étrangère. » Les éditeurs eux-mêmes
sont frileux et si des centaines de livres ont été publiés
à la gloire des valeurs américaines, on
peut compter sur les doigts les ouvrages qui ne les
célèbrent pas. A se demander même si les quelques voix
dissidentes feront des émules dans la prochaine
génération, si grande est la tentation d’être politiquement
correct. Il reste que les intellectuels américains,
s’ils veulent être entendus, ont toujours la solution
d’aller sur le Net ou de se faire publier par des maisons
d’édition françaises ou allemandes.
Voici
ce que je voulais dire. Il reste que je veux continuer
à ne pas confondre les actes d’un gouvernement et les
sentiments de familles qui portent encore et pour toujours
sans doute les stigmates de cette journée terrible du
11 Septembre 2001. Les peines, les souffrances sont
les mêmes, qu’elles soient ressenties par les citoyens
d’une démocratie riche ou ceux d’un pays pauvre. C’est
la raison pour laquelle j’ai intitulé ces Mots…dits :
« Le 11 Septembre : In Memoriam ».