J’étais
invitée mercredi soir 12 Juin à visionner le film « Music
from under a bridge » (Le Philosophe de l’Ombre) aux
« Frigos », Rue Neuve de Tolbiac, tout près de
la Grande Bibliothèque. Bien que je ne sorte pas souvent
seule le soir, je me suis dit qu’au mois de Juin et à vingt
heures quand il fait encore grand jour, je ne risquais pas
grand chose. J’ai donc pris le risque et je me suis lancée
dans l’inconnu. Tant que je fus sur les quais de Bercy,
le terrain m’était familier mais une fois que j’eus tourné
à droite sur le pont de Tolbiac, le choc : un immense
chantier de construction avec en plein milieu une sorte
d’ancienne usine dont les murs étaient couverts de graffitis.
Je me suis dit que j’étais sans doute arrivée, j’ai garé
ma voiture dans une rue adjacente et comme j’avais très
faim je suis allée tout d’abord me restaurer dans une brasserie
qui s’appelait à la fois « The Frog » (La Grenouille)
et « The British Library » (la Bibliothèque Britannique).
Intriguée, je me dis que je pouvais tout de même tenter
l’expérience : ou bien je mangerais des grenouilles,
ou bien je me ferais traiter de « froggy », ou
bien je trouverais là de la bière et des livres. J’eus un
peu de tout en fait (à part les livres et les grenouilles)
et surtout la surprise de constater que durant ces « happy
hours » j’étais la seule Française au milieu de nombreux
Anglo-Saxons, une chope à la main, qui discutaient devant
un immense écran de télévision où l’on retransmettait un
match entre l’Angleterre et je ne me souviens plus quel
pays. Le garçon, très gentil, m’a dit, après m’avoir servi
des tortillas (mexicaines) qu’il était écossais afin que
je ne commette aucune erreur d’appréciation. Après mon verre
d’ « ale » à la pression, j’étais bien et prête
à me rendre aux « Voûtes », une des salle des
« Frigos ».
Ayant
suivi les flèches qui me firent contourner les murs tagués,
je me suis retrouvée devant une salle où se trouvaient déjà
des groupes parmi lesquels j’ai reconnu mon poète, Blake Dawson, avec lequel j’ai passé
de longues heures à traduire ses rubaiyat. Auprès de lui
était John Way dont j’ai fait la connaissance à la Cité
Universitaire quand nous sommes allés voir « Gorgias »,
la pièce dans laquelle Géraldine Ros, la femme de Blake,
interprétait ses oeuvres. Une jeune femme (Pascale Bernard
je suppose) m’a donné une invitation pour un vernissage
du lendemain mais je m’étais déjà lancée dans cette aventure-ci,
je ne pensais pas recommencer de sitôt ! Bon, voici
pour les préliminaires, si nous passions au solide, au film
qui attendait dans le noir que nous entrions.
La
petite salle était pleine. John a fait les présentations,
rappelant que si cette projection pouvait avoir lieu, c’était
avec le soutien de la C.W.S.B. (The Creative Support Bande) qui,
nous a-t-il expliqué, est un groupe de soutien créatif,
fondé en 1998 par Gary Cowan, John Way, Ken Samuels et Pascale
Bernard, pour répondre à un besoin de solidarité dans le
processus créatif. Blake Dawson et Bruce McEwen ont rejoint
le groupe en 1999. Le CWSB se réunit une fois par semaine
pendant quelques heures, plaçant l’attention collective
sur les projets. Après qu’il nous ait précisé que, compositeur
depuis ses jeunes années, il était l’auteur de cette musique
sous le pont, présenté ses collaborateurs et amis (Blake
ne joue pas, il a pris part à la mise en scène), les techniciens
et le projectionniste, le film a commencé dont je vous conte
succinctement l’histoire :
Un
philosophe a décidé de vivre assez longtemps avec deux SDF
qui vivent sous un pont afin de connaître leurs motivations,
leurs pensées, leurs soucis, leur quotidien, tout quoi !
L’idée n’est pas neuve car des films ont été tournés sur
le même sujet sinon au même endroit de Paris. L’originalité
vient à mon avis du fait que les acteurs sont américains
mais que leur pays d’origine n’a aucune incidence sur le
sujet. John a tourné le film avec ses amis, il se
trouve qu’ils sont des Américains de Paris, mais il n’a
pas voulu montrer qu’ils appartenaient à une nation particulière,
seulement qu’il étaient des hommes sans logis et sans espoir
qui vivaient sous un pont de Paris. Les pauvres qui arrivent
à l’ultime étape de leur vie sont de tous les pays du monde.
L’originalité tient également au fait que ce « philosophe
de l’impossible », horriblement fatigué par un régime
qui ne lui est pas habituel, devenu par la force des choses
aussi SDF que ses nouveaux amis, voit s’installer jour après
jour une atmosphère d’incompréhension entre eux et lui-même.
Eux, qui sont-ils ? le premier, un râleur, un
qui coupe les cheveux en quatre, un qui pose des questions
mais ne veut répondre à aucune, un soupçonneux qui se demande
ce que le « nouveau » écrit sur le carnet qu’il
transporte toujours avec lui, un qui n’éprouve envers ce
monde que de la haine et le hurle sans avoir conscience
de sa propre responsabilité, un qui ne supporte même pas
son compagnon de misère mais ne peut survivre sans lui…
l’autre, dans un état de déchéance physique et moral complet,
avec des pustules sur le visage, qui vénère Paco Rabane
et attend que le ciel lui tombe sur la tête ou que la terre
explose comme son dieu l’a promis. Il est si effrayé par
le monde au-delà du pont, éprouve un si grand mal de vivre
qu’il n’ose pas se lever, s’éloigner de sa couverture, faire
un tour avec le « philosophe » de plus en plus
incompris. Le dénouement est tragique, comme il fallait
bien s’y attendre. Le soupçonneux qui a évidemment de l’emprise
sur le pauvre innocent qu’est devenu son copain l’entraîne
dans un grand jeu : Ils vont terrasser le « philosophe »
et le tuer. La dernière image nous le montre, étendu par
terre avec du sang qui émerge de la tête.
L’histoire
peut paraître intéressante ou choquante, elle montre un
certain aspect de la philosophie qui ne nous est pas toujours
familier et qui s’apparente peut-être à la « philosophie
première », celle d’Aristote « qui étudie l’Etre
en tant qu’être » plus qu’à cette philosophia (amour
de la sagesse) dont nous parle Descartes. Je crois que notre
philosophe a lu Hegel pour lequel « toute philosophie
a pour tâche de saisir son temps dans la pensée, de nous
aider à comprendre ce qui est. Aussi, d’une certaine façon,
vient-elle ‘toujours trop tard’, une fois l’événement révolu,
quand la pièce est déjà terminée ». Oui, c’est ce que
j’ai ressenti : notre philosophe est venu trop tard,
il n’y avait plus rien à observer, à découvrir chez ces
hommes qui n’appartenaient déjà plus à la réalité, qui étaient
« des souvenirs d’hommes » plus que des êtres
réels. Sa mort est due au fait qu’il a entrepris une chose
qui était consommée, inobservable, interdite. Il n’avait
pas le droit de percevoir quelque chose là où il n’y avait
déjà plus rien.
Il
reste pourtant des choses à dire : de bons acteurs
qui croient en leur texte et le disent avec ferveur, de
belles images au bord du fleuve sur lequel passent des bateaux
mouches où les gens crient des choses qu’on ne comprend
pas et qui vous sont peut-être adressées, des plans sur
l’inaccessible monde d’en haut concrétisé par la Samaritaine
et un café où se rend le philosophe pour y boire son expresso et puiser le courage de retourner
en bas, une connaissance de Paris que pourraient envier
à John et à ses amis nombreux d’entre nous, Parisiens de
longue date, une musique attachante, très « collée »
au film. J’étais émue à la fin de la projection et, pour
une fois, ce n’était pas à propos d’une actualité précise
mais de celle qui atteint tous les jours des millions d’hommes
qui ont fini d’espérer. Etaient-ils si différents, ces hommes
sous un pont de Paris, des pauvres de Delhi que j’ai vu
près de la gare, couchés sur le sol, sans espoir et sans
avenir ? J’ai embrassé Blake, John, les autres et j’ai
quitté « Les Voûtes ». Il faisait encore jour
et j’ai pris un peu de temps pour faire le tour des « Frigos
et regarder les tags. De retour à la maison, je savais que
je ferais selon mon habitude : j’irais fouiner pour
en savoir plus sur ces ateliers d’artistes, découvrir leur
passé, leur avenir et quand le bulldozer viendrait les abattre
pour élargir le chantier de constructions…
Voici
ce que j’ai trouvé sous la plume de deux collaborateurs
de l’Humanité, Sébastien Homer et Vincent Lamigeon »
qui commentaient un livre « L’Etranger dans la Ville »
du sociologue Alain Milon : « XIIIème arrondissement :
au milieu d’une forêt de verre et d’acier, les Frigos dénotent, détonnent, étonnent, îlot
culturel dans ce quartier faisant l’objet de la plus grande
opération d’urbanisme depuis Hausmann. Les Frigos :
les anciens ateliers frigorifiques de la SNCF, reconvertis
en squat. Chaque chambre froide abrite une association,
un collectif d’artistes. Le Paradis pour les adeptes de
la bombe aérosol, graffeurs et tagueurs. » C’est drôle,
après avoir lu ces quelques lignes je me suis souvenue que
dès mon arrivée aux Frigos, j’ai pensé au « bateau-lavoir »,
à cette vieille bâtisse de la Place Ravignan (aujourd’hui
place Emile Goudeau) où furent aménagés en 1899 une dizaine
d’ateliers d’artistes. Picasso y fit un long séjour de 1904
à 1909 et y conserva un atelier jusqu’à 1912 . C’est
là qu’il fit découvrir à ses intimes « Les Demoiselles
d’Avignon » en 1907. Les ateliers du sous-sol furent
habités par Mac Orlan, André Salmon, Max Jacob, Van Dongen,
Juan Gris… sans compter les artistes et les poètes qui venaient
voir et leurs amis (et boire avec eux) : le Douanier
Rousseau, Marie Laurencin, Guillaume Apollinaire, Modigliani…
Détruit en Mai 1970 par un incendie, le Bateau-lavoir fut
reconstruit par l’architecte Claude Charpentier. Il est
occupé aujourd’hui par des artistes étrangers. Que puis-je
donc souhaiter à John et à ses amis américains sinon
de poursuivre leurs efforts et de connaître un jour la célébrité
de leurs anciens ? Si notre capitale pouvait assumer
son rôle séculaire d’aider les jeunes artistes à devenir
des grands ou seulement à concrétiser leurs projets et leurs
idées, je serais fière d’elle comme je le suis de ceux qui
l’ont volontairement choisie pour y vivre.