« Melting Pot »

 par Lise Willar

Mots...dits

 

Je n’avais pas de titre pour ces Mots…dits, pas d’idée préconçue, pas d’idée même à vrai dire. Au moins avec « Melting Pot », je peux parler de tout. Depuis que je suis rentrée de Caderle, je ne vis pas dans le temps présent, je ne vis d’ailleurs pas plus dans le passé, je ne vis pas du tout, je survis avec difficulté. Quand je me lève le matin, je me dis : « aujourd’hui, je dois aller à la FNAC parce que le livre de Gérard Haddad « Les Récits Talmudiques » est arrivé, je dois acheter pour ma petite fille de San Francisco les cahiers de révision du CP au CM1, Yves m’a dit de me procurer la version Windows XP qui est bien plus performante que celle dont je dispose : Windows 98… Je dois, je dois, je dois…et je ne fais rien. Je me lève, je fais de la compote pour Thierry qui viendra dîner Lundi soir comme chaque semaine et je m’occupe de « technique » Il faut dire que le changement d’ordinateur m’a beaucoup perturbée. J’étais habituée à mon iMac, nous étions devenus copains. Il ne me faisait pas souvent des frasques. Depuis que j’ai l’ancien PC de mon fils, rien ne va plus. J’ai du tout réapprendre et je ne sais pas jusqu’à quel point j’en suis capable. Où j’ai eu le plus de mal, c’est de faire passer mes dossiers d’un ordinateur à l’autre à l’aide de cassettes. Le PC a bien voulu enregistrer les textes mais pour ce qui est des notes de bas de pages, il a tout bien fait (dans mon Horizon 2002 par exemple) jusqu’au report 122. A partir de 123, il a écrit 34 et il n’a plus rien inscrit du tout là où je l’attendais. Alors maintenant, je peux apprendre à compter : 35, 36, 37… mais rien au-delà. J’ai donc remis tous les textes qui me tiennent à cœur sur le Mac et je leur ai dit d’être sages jusqu’à ce que je trouve une solution !

C’est formidable le « technique » mais malheureusement [1] ça ne vous empêche pas d’avoir la tête pleine de tout le reste auquel vous essayez d’échapper. Je ne parle pas de la blessure de Zidane. Je dois avouer que je suis comme beaucoup de gens – il en existe encore – qui en ont marre du foot et de tous ces joueurs qui sont devenus des super stars. J’avais regardé quelques matchs il y a quatre ans, je suppose que je suis peu intéressée cette fois-ci puisque je n’ai même pas assisté à la défaite de l’équipe de France « Championne du Monde » devant celle du Sénégal dont tous les joueurs apparemment sont membres de nos clubs. Les Français sont tellement accrochés à ce sport international que les tribunes de Roland Garros étaient vides pendant la retransmission du match sus-dit. Je devrais pourtant m’incliner devant cet éclectisme qui prouve qu’on peut s’intéresser à deux choses à la fois.   

Je crois dans le fond que cette tristesse dont je n’arrive pas à me défaire m’a prise au moment même où Monsieur Bush faisait son tour d’Europe. Je ne dis pas qu’il l’a provoquée, ce serait faire trop d’honneur au Président des Etats-Unis, il a coïncidé avec elle. J’ai trouvé insupportable la manière dont il a fait ami ami avec Monsieur Poutine. La seule idée qui m’est venue dans la tête, c’est : « Eh bien, qu’est-ce qu’ils vont encore prendre mes « terroristes » tchétchènes. Pour sûr, mon feuilleton va pouvoir continuer. J’ai à mon habitude consulté les dernières dépêches que je trouve habituellement sur Yahoo : rien sur mes protégés. On n’en parle plus, on se demande même s’ils existent encore. Ce que je sais moi, c’est que la Russie est sur le point de devenir un membre à part entière du monde « libre » et je dois dire que ça me fait tout de même froid dans le dos. [2] A part la Russie où Monsieur Bush a mis le paquet, il n’est pas resté bien longtemps chez les autres Européens, sans doute pas très importants à ses yeux. Chez nous, il a  roulé en voiture blindée venue spécialement à cet effet des Etats-Unis. Il a passé trois heures avec Monsieur Chirac. Il a même dîné avec lui, dédaignant nos vins à ce que j’ai entendu dire. Le lendemain, « Memorial Day » oblige, il est allé à Caen rendre hommage aux GI’s morts pour la liberté. A propos, les Etats-Unis n’ont pas signé le Protocole de Kyoto en même temps que les nouveaux adhérents dont le nombre permettra sa mise en oeuvre. Cette information, je l’ai trouvée dans une dépêche de l’AFP toute récente puisqu’elle date du 31 Mai : « NEW YORK (Nations unies) (AFP) - Les 15 pays de l'Union européenne ont ratifié vendredi à l'ONU le protocole de Kyoto, isolant un peu plus les Etats-Unis qui ont rejeté cet accord international de réduction des émissions de gaz à effet de serre. »

Un mot maintenant sur leVatican. Puis-je me permettre une question ? Quel est le véritable sens de voyages qui n’en finissent pas et qui doivent fatiguer terriblement cet homme très âgé  ? Veut-il décompter les Chrétiens, béatifier le plus grand nombre de Catholiques possibles avant de mourir ? Je crois qu’il est le champion de la béatification. Il y en a pour tout le monde, les bons et, puis-je me permettre sans encourir un blâme, les mauvais. Enfin, me direz-vous, c’est une histoire dont je n’ai pas à m’occuper puisque je ne fais pas partie du clan !

Passons si vous le voulez à l’Extrême-Orient : Tous les ressortissants étrangers sont appelés par leurs gouvernements respectifs à quitter Islamabad. Il paraît qu’en cas de guerre atomique, on décompterait douze millions de morts de chaque côté (Inde et Pakistan). Je n’ai pas envie d’en parler, encore moins d’y penser. Je trouve même que si l’ONU n’est pas capable de faire entendre raison aux deux pays, il a peu de raisons d’être . J’ai souvent mentionné ces derniers temps la méchanceté des hommes : comment la nommer dans ce cas parce que c’est bien pire je crois : de la monstruosité, du satanisme, de la bestialité, je ne trouve pas de mots assez durs pour en parler. Alors, je m’arrête en me rappelant toutefois que l’Inde de Gandhi était pour mon père un modèle – et là je me permets de plagier André Chouraqui – de « démocratie réalisable ». Puisque j’en suis à l’Extrême-Orient, pourquoi ne pas dire que la Chine refuse d’aborder un problème crucial ? Elle élude le problème du Sida et refuse aux médecins itinérants les moyens de venir en aide aux personnes atteintes, huit cent mille selon le gouvernement chinois, un nombre bien supérieur selon le pronostic d’organismes internationaux. Une raison de plus de ne pas aller aux Jeux de 2008… comme s’il n’y en avait déjà pas assez !

Vous allez dire que je ne parle pas beaucoup de nos affaires françaises. Avouerai-je que je ne sais pas très bien ce qui se passe autour de moi, je crois qu’une des seules informations qui a fait tilt est la démission de Madame Nicole Notat, secrétaire générale de la CFDT. Pour ce qui est du reste, je crois que je ne vais pas beaucoup m’en occuper jusqu’aux Législatives. Après, comme dit l’autre, on verra.

Avant de continuer ces Mots…dits, je dois (entre autres) terminer « Jour sans retour » (Until that Day), le seul « roman » qu’ait jamais écrit Kathrine Kressmann Taylor, l’auteur d’ « Address Unknown » (Inconnu à cette Adresse). Un roman, pas tout à fait, puisque son fils, Charles Douglas, écrit dans son « enquête » que ce livre est en réalité un récit fait à l’auteur par un pasteur luthérien qui a échappé au nazisme et s’est réfugié aux Etats-Unis où il a exercé son sacerdoce sous un nom d’emprunt. Il m’a semblé drôle de ne pouvoir trouver ce livre en « version originale », les Américains ne semblant pas avoir jugé bon de le rééditer comme ils l’avaient fait pour « Address Unknown ». Et puis c’est tout de même étrange que la maison d’éditions française (Autrement Littérature) ait occulté à nouveau, comme l’avait fait la maison d’éditions américaine pour la première publication d’ « Address Unknown », le prénom de l’auteur. Est-ce pour faire croire comme autrefois qu’une femme ne peut pas se « mettre dans la peau d’un homme » ? J’aurai peut-être une réponse à la fin puisqu’il n’y a pas seulement l’enquête du fils mais une postface de Brigitte Krulic.  Pour le moment je m’arrête parce que je voudrais voir sans me laisser influencer par la critique le dernier film de Claude Lelouch : « And now, Ladies and Gentlemen ». Marc-Olivier Faugiel a, selon son habitude, asticoté le metteur en scène dans sa dernière émission de France3 et Lelouch n’avait pas l’air très content d’être son interlocuteur. Enfin, je vous donnerai mon avis quand je rentrerai. A tout à l’heure, mes amis.

Je reviens du cinéma de Boulogne et, comme cela, à chaud (une de mes expressions favorites !), je ne sais pas vraiment et je laisse à Catherine le soin d’en dire beaucoup plus. Je suis sûre que le thème est inédit, la rencontre des deux personnages, le gentleman cambrioleur (pardon, Arsène Lupin !) et la chanteuse de cabaret atteints tous deux de la même affection quasi fatale, émouvante, leur chemin tortueux vers la guérison, original, le parallèle religion-médecine dans un cadre inattendu, séduisant, la route de la mer, étonnante et comme toujours pleine de risques et d’aventures. Je dirai peut-être que j’ai été déconcertée non par les retours en arrière mais par les plongées en avant à travers le sommeil, l’amnésie, les rêves et le coma. Ce n’est pas un film qu’on peut voir une seule fois et en tirer des conclusions définitives. Ce n’est pas un film qu’on peut juger sèchement comme l’ont fait Les Cahiers du Cinéma ou Télérama. Claude Lelouch, Jeremy Irons, Patricia Kaas qui s’est donné beaucoup de mal pour réussir dans ce premier rôle cinématographique, Claudia Cardinale, Thierry Lhermitte et les autre valent mieux qu’un simple rejet. Comme toujours, l’avenir et surtout le public jugeront.

Tard dans la soirée, j’ai regardé « Double Je », l’émission mensuelle de Bernard Pivot. Il est allé à New York pour interviewer des gens qui, un jour ou l’autre, se sont intéressés au français pour le parler, l’écrire, le traduire ou simplement pour passer quelques mois en France. J’attendais surtout le dialogue avec Paul Auster qui vit dans un bel appartement de Brooklyn. Il n’a pas parlé de ses livres mais de ses rapports avec les grands écrivains et poètes français qu’il a traduits, Mallarmé, Blanchot, Sartre… non seulement parce qu’il les admiraient mais pour gagner sa vie durant les trois ans et demi qu’il a passés à Paris. C’était à la fin de la Guerre du Vietnam et il ne pouvait plus supporter l’effervescence peu créative de ces années américaines. Tous les autres interlocuteurs furent intéressants, surtout le directeur des salles françaises du Metropolitan  Museum of Art que j’ai si souvent admirées lors de mes nombreux séjours à New York. Il a évoqué les Impressionnistes avec une connaissance et une compétence que lui envieraient nombreux de nos compatriotes. Il a également parlé des ventes aux enchères facilitées par le fait que le musée a un double statut public et privé. C’est ainsi qu’en se séparant d’un « petit » Renoir le directeur a pu acquérir un Géricault qui manquait à la collection des Romantiques et que la petite danseuse au tutu a quitté la salle des Degas pour un autre musée ou un collectionneur fortuné. J’ai aimé aussi ce professeur de l’Université de Columbia, née à Paris de parents polonais qui ont survécu aux camps de la mort. Elle enseigne le cinéma et admire passionnément  Truffaut qu’elle place apparemment au-dessus de tous les autres metteurs en scène.

Je dois pourtant reconnaître que ces promenades à travers New York m’ont en définitive perturbée pour la bonne raison que mon regard, comme celui des New-Yorkais dans les premiers mois qui ont suivi la catastrophe, cherchait les tours. Elles allaient apparaître comme autrefois dans le paysage, il n’y avait pas de doute. Là, elles étaient là, juste à cet endroit qui était vide, complètement vide, il fallait m’en faire une raison. J’ai ressenti d’autant plus ce vide quand depuis la statue de la Liberté j’ai regardé le « sky line » de « big apple » : il n’était plus très différent de celui de Miami ou de tout autre grande ville qu’on peut observer depuis sa baie. En dépit de tout ce que j’ai pu dire plus haut sur Monsieur Bush, j’ai eu mal et je me suis souvenue qu’un jour New York fut « ma » ville et que mon plus grand bonheur était de marcher des heures dans ces rues si familières que je les connaissais aussi bien que celles de Paris.

Parallèlement à l’écriture de ces Mots…dits, je fais bien sûr autre chose et j’essaie en particulier de mettre à jour sur ordinateur la première partie de mon « Horizon 2002 » qui fut rédigée sur une machine à traitement de texte de 1982 à 1999 environ. Ce n’est pas un mince travail mais je tombe parfois sur une séquence qui me paraît assez proche de celle que je pourrais écrire aujourd’hui, celle par exemple que j’ai rédigée le Lundi 15 Mars 1993, quelques jours avant les Législatives de cette année-là et dont je me permets de transcrire ici une petite partie: « Michel Piccoli, Merci. Merci d’avoir exprimé tout haut dans l’Evènement du Jeudi ce que je pensais tout bas parce que je n’ai pas d’auditoire à qui le dire et qu’aucune entreprise de sondage ne m’a demandé mon opinion. Merci de me montrer qu’on peut encore dire non aux centristes, aux écologistes, aux apolitiques, aux extrémistes… Merci de me dire qu’être socialiste et voter socialiste, ce n’est pas donner un blanc-seing aux hommes qui nous ont gouverné depuis 1991 mais un comportement irréversible. »

C’est drôle, n’est-ce pas, que je tombe aujourd’hui sur des mots que j’ai eu à cœur de prononcer la veille de mes soixante dix ans. Je me trouve aujourd’hui à peu près dans les mêmes dispositions d’esprit. Evidemment je suis ou têtue ou inébranlable dans mes convictions même quand je me pose des questions et ne sommes-nous pas à une époque où les questions sont bien nombreuse sans que pour autant elles aient des réponses valables ? Tenez, le problème du Cachemire par exemple, car c’est bien là que le bât blesse l’Inde et le Pakistan. J’ai entendu dire ce matin même que si ni l’un ni l’autre Etat n’était prêt à reconnaître l’indépendance de cette province, c’est parce qu’elle possède quelque chose de sacro-saint, l’eau qui ruisselle sur les pentes de ses hautes montagnes et manque terriblement aux deux antagonistes. « Mon Royaume pour de l’eau » (j’ai déjà paraphrasé Chouraqui, pourquoi pas Shakespeare ?)

Pendant que j’y suis, je dois mentionner l’explosion d’une voiture piégée près d’un autobus qui faisait la liaison régulière entre Tel-Aviv et Tibériade dans le nord-est du pays. Résultat : dix sept victimes. Je ne me permets pas de commentaires, ils seraient vains  puisque les parties concernées ne trouvent pas un seul terrain d’entente. J’ai honte de ne pas pouvoir en dire plus mais est-ce ma faute ?

Je m’aperçois que je parle, je parle et que je n’ai pas terminé le livre de Kressman Taylor. Il est vrai que j’arrive mal à m’intéresser à cette lutte de l’Eglise luthérienne allemande contre la montée du nazisme, entre 1931 et 1939. Jusqu’à ce qu’une Américaine me la raconte, je n’en avais pratiquement jamais entendu parler. J’ai même cherché à savoir si d’autres livres existaient qui traitent du même sujet. Je n’en ai pas trouvés. Ce qui est drôle, c’est que cette femme qui a vécu jusqu’en 1997 n’a écrit que deux livres, l’un « Inconnu à cette adresse » en 1938, et l’autre en 1942. Qu’a-t-elle fait durant les cinquante cinq ans qui ont suivi ? Bonne question à laquelle je ne puis encore répondre. Ce sera peut-être pour la prochaine fois ! [3]  



[1] Pardon, Anita : j’essaie de faire le vide et de ne plus penser ou tout au moins de penser à autre chose qui serait beau, jeune, frais, inédit… mais c’est difficile, le mal revient au-dessus comme cette vilaine crème que je ne pouvais supporter au-dessus du café au lait quand j’étais petite, il y a bien longtemps.    

[2] Un bon point pour la Russie, dans un tout autre domaine toutefois : les troupes allemandes avaient  pratiquement détruit le château de Catherine II après le siège terrible de Stalingrad. Il ne restait donc rien d’une chambre que la Reine aimait entre toute et qui lui avait été offerte par le Roi de Prusse : la chambre d’ambre. Depuis vingt ans, ordonnée par le gouvernement d’URSS, s’est effectué le long travail de reconstruction de cette merveille. L’émission de France 3 « Faut pas rêver » nous a montré tous les artistes au travail et les minutieux efforts de reconstitution de ce puzzle d’ambre étaient passionnants à observer. J’ai même voulu savoir d’où venait cette roche( ?) et j’ai fait quelques recherches : « l’ambre est une résine fossile provenant de conifères de l’oligocène qui poussaient sur l’emplacement de l’actuelle mer Baltique. Dit aussi ’ambre jaune’  ou’ succin’, l’ambre se présente sous forme de morceaux durs et cassants, plus ou moins jaunes ou rougeâtres, utilisés en bijouterie et en ébénisterie » (Petit Larousse)

[3] Je ne puis passer sous silence le match fabuleux à Roland Garros entre les deux joueuses américaines, Serena Williams et Jennifer Capriati. Je crois n’avoir jamais vu un tel courage, une telle présence d’esprit, une telle puissance sur un court de tennis. Deux heures et demie d’efforts et Serena Williams n’était même pas fatiguée. Interviewée par Nelson Montfort après cette superbe demi-finale, elle était fraîche comme une « tulipe noire ».