Les Elections et les Hommes

 par Lise Willar

Mots...dits

 

Je voulais parler de la Chine et du Tibet, je vais parler de la Chine et du Tibet mais comment ne pas évoquer ce qui nous a tous surpris, ému, abattu, secoué, questionné… : le résultat du premier tour des élections présidentielles. Comme tout le monde, j'ai ouvert la télé à 19heures 55, j'ai écouté les premiers bla-bla-bla et puis le choc, comparable à l'annonce d'une mauvaise nouvelle attendue : la tête de Le Pen en seconde position derrière celle de Chirac. Pourquoi dis-je : l'annonce d'une mauvaise nouvelle attendue ? Ne m'étais-je pas posée les mêmes questions que mes concitoyens ? N'avais-je pas écouté les sondages, regardé les médias ? Non, pas une minute, pas une seconde. Je ne suis pas particulièrement clairvoyante mais cette fois-ci, je savais que si les voix s'éparpillaient, si les Français partaient à la pêche, nous allions avoir une mauvaise surprise, et de taille ! Depuis deux mois, le discours du chef de file du FN était si patelin, si réconfortant, si franchouillard, si prometteur, si poujadiste remis au goût du troisième millénaire, si raciste avec cette pointe de paternalisme qu'on aime à l'extrême droite où la notion de chef est plus ancrée que chez nous, si " tout " enfin que je le sentais extrêmement dangereux. Alors je me suis dit dans ma petite tête : " pas de tergiversations " : c'est Jospin ou Chirac sans états d'âme, sans questionnements, sans haine et sans crainte. Je n'ai même pas ouvert la lourde enveloppe où tous les candidats donnaient les bonnes ou mauvaises, sinistres ou comiques raisons susceptibles d'influencer mon choix. On m'a dit dans la salle de vote de prendre deux bulletins au moins, j'ai ostensiblement cueilli Jospin et Chirac, sans me gêner, en ne jetant pas un coup d'œil sur les autres et je suis allée dans l'isoloir.

Après avoir accompli mon acte civique, je suis allée au Musée du vin où j'étais invitée par un négociant auquel j'achète de temps en temps quelques bouteilles. Le musée est rue des Eaux dans le XVIème. Les caves sont superbes, je me croyais à Beaune avec bien sûr une touche du Musée Grévin en plus : chaque région vinicole de France représentée par des personnages de cire entrain de vendanger ou de remplir les barriques, des Alsaciennes, des Chartreux, des Champenois, des Bourguignons… tous dans un décor évocateur. Avec cela, des tables recouvertes de nappes blanches, des plats de saucissons, de gruyère et de pain blanc, des verres de toutes les formes et de toutes les contenances et des bouteilles, des bouteilles, des bouteilles… plus mon représentant habituel pour m'accueillir et remplir les verres. Je me suis laissée tentée par un Pomerol trop cher mais si doux à mon palais que je n'ai pu résister, tempérant cet achat par une Côte de Blaye plus abordable. Seulement quand mon représentant m'a demandé : " combien de caisses ? ", j'ai répondu " six bouteilles de chaque ". Il devait être un peu dépité mais il n'en a rien montré (il m'avait dit qu'il en avait vendu deux cents depuis la veille mais qu'heureusement il en restait quatre cents (pas des caisses, des bouteilles !) Qu'est-ce qu'il croyait ? Rockefeller et moi, ou plutôt Bill Gates et moi (ça fait plus moderne et même s'il a eu de petits ennuis, il doit lui rester pas mal de fric tout de même), nous n'avons pas les mêmes valeurs !

Ah, j'oublie de vous dire : un " gentil " CRS m'avait indiqué le chemin à l'aller. Je lui ai dit que j'essaierais au retour de lui glisser une bouteille de vin sous l'uniforme. Le patron de la boîte qui invitait m'en a gentiment et illégalement offert une (les bouteilles sur place ne sont que pour la dégustation et pas pour la vente). J'ai donc pu faire pour la première fois de ma vie un cadeau à un CRS. Tout arrive. Ca m'a rappelé le jour où mon père a crevé sur l'autoroute. Des CRS motards sont venus à sa hauteur. " Quelque chose ne va pas, Monsieur ? " ont-ils demandé après avoir fait le salut réglementaire et Maman de répliquer : " un pneu vient de crever, Messieurs, et mon mari est cardiaque. " Les CRS SS ont changé la roue, mis la crevée dans la malle, conseillé à mon père de la faire réparer au plus vite et, pour la première fois de sa vie aussi, mon géniteur a fait très vite un don aux œuvres de la police !
Mais revenons au jour des élections présidentielles. Il semble bien que j'aie été dans un état plutôt euphorique pour recevoir la bonne nouvelle en pleine poire (Williams ?). Dessaoulée d'un seul coup, votre copine Lise. Elle s'est mise à pleurer et elle a immédiatement appelé Caderle. Jacques ne pleurait pas mais Marie pareille que moi (je reviens à la première personne pour plus de commodité), nous nous sommes jetées dans les bras l'une de l'autre, c'était un peu dur au téléphone, mais nous y sommes arrivées tout de même. Ca a duré un bon moment et puis nous avons dit, comme tous les nôtres en même temps que nous, " on va voter pour le supermenteur (j'édulcore), c'est toujours mieux qu'un extrémiste populiste de droite et puis on se rattrapera aux législatives. "

Nous y voilà : les législatives. Nous n'y pensions pas beaucoup et elles deviennent primordiales. Est-ce une bonne chose ? : cinq ans à nouveau avec un Président de droite et, si nous gagnons, une assemblée de gauche. Il est vrai qu'aux Etats-Unis le Président était souvent Démocrate et le Congrès Républicain sans que le monde ne s'interroge. Seulement, ici, tout n'est pas aussi simple. Il semble que ça fasse plus net quand l'exécutif et le législatif vont de pair. Enfin nous verrons bien. Pour le moment, la gauche manifeste. Il aurait mieux valu qu'elle le fît avant. Le Pen parle à Bruxelles - il est député européen n'est-ce pas ? - même s'il a dit que, lui Président, la France quitterait immédiatement la communauté européenne… et Chirac refuse le débat pour des raisons de dignité. Dignité mon… aurait dit Zazie : en dépit de la soi-disant connerie de Le Pen, il n'empêche qu'il est bon débatteur et que le Super Menteur n'est pas au mieux de sa forme devant les caméras de télévision et puis il sait que le déballage de ce concurrent tout de même redoutable ne serait pas bon pour son image de marque. Alors…

Alors quoi, je ne sais pas mieux que vous, je ne suis pas plus mage que vous, je ne lis pas mieux dans les tarots ou dans les étoiles que vous. Je sais que pour la première fois de ma vie mon âme de gauche commettra le sacrilège : elle donnera son vote à un homme qu'elle ne respecte pas, qu'elle n'a jamais respecté, comme Maire de Paris, comme Président de la République, ou comme digne représentant de la probité, de l'intégrité, du désintéressement. Mon âme est ainsi faite qu'elle voyait moins de velléités malhonnêtes chez Jospin que chez Chirac même si elle est consciente qu'en tout politicien, de tous les bords, le goût du pouvoir est grand. Seulement la " politique " c'est une belle chose, c'est une grande chose, nous le savons depuis Socrate, depuis Platon. Le hic, c'est que personne ne sait ou ne veut la pratiquer pour le plus grand bien des hommes, des femmes et des enfants de cette terre, que dis-je, pour le plus grand bien des animaux et des plantes de cette terre. Je ne crois pas, en mon âme et conscience, qu'il est dans le monde ou dans notre pays un homme providentiel qui nous sauvera tous en se sauvant lui-même. Alors, que faire ? Bricoler comme toujours en essayant de faire pour le mieux afin que le chômage régresse, les inégalités se comblent, les gens s'aiment un peu, la science n'aille ni trop vite dans un sens, ni trop lentement dans l'autre, que les bonnes bouteilles fleurissent encore sur nos tables et que nous buvions un jour à la santé de tous nos concitoyens, sans exception.

P.S. J'oublie un détail : Quand je suis allée à la Gare du Nord lundi soir pour cueillir Elodia à l'arrivée de l'Eurostar, j'ai tout de même eu un choc. Comme elle était parmi les derniers arrivés (sa valise coincée sous les bagages des autres), j'ai vu déferler un nombre incroyable de voyageurs et je me suis dit : ou bien tous les Anglais viennent passer la semaine à Paris ou bien tous les abstentionnistes étaient partis à la pêche au whisky outre-manche pour un long week-end ! De mémoire d'homme, je n'avais vu un train aussi bondé !