En
tout cas, vous n’aurez pas grande chance de m’y rencontrer car
si je suis encore de ce monde, j’aurai quatre vingt cinq ans.
Alors, Beijing comme on dit maintenant, il y a peu de chances
que je fasse le déplacement! Remarquez, j’y suis allée à Pékin
(on disait Pékin de mon temps) il y a trente huit ans. De Gaulle
venait de reconnaître la Chine Populaire ou peut-être faut-il
dire la République Démocratique de Chine maintenant qu’elle
est entrée dans le concert économique des nations riches. Enfin,
pour en revenir à 1964, nous avons fait le même périple que
Nixon, logé dans les mêmes hôtels, pris nos repas dans les mêmes
restaurants (délicieux, je n’en disconviens pas), fait les mêmes
excursions, visité les mêmes villes, entendu les mêmes discours,
parcouru à pied la même Grande Muraille... C’est bien simple,
organisé par David Eisenhower pour l’ancien Président des Etats-Unis
ou pour des touristes français par la Luksingshe, l’ Office
National du Tourisme Chinois, le voyage était le même. Attention,
je ne dis pas que ce n’était pas formidable et que descendre
dans le tombeau des Ming ne constitue pas une expérience mémorable
ou séjourner à Hangzhou sur l’île "Lune d’Automne sur le
Lac Calme" construite il y a des millénaires par un gouverneur
poète un souvenir émouvant. A Shanghaï, nous avions même pu
visiter grâce au Dr Wang le Centre anti-cancéreux le plus important
de Chine (sur la demande de mon mari médecin). A Moscou, on
nous avait dit qu’on pourrait peut-être obtenir l’autorisation
de visiter une usine de confitures, c’est vous dire! De toutes
façons, nous n’y sommes pas restés assez longtemps pour que
ça se fasse et puis les confitures, je les fais encore moi-même
alors une usine soviétique, vous pensez! Comme dit l’autre,
je n’en avais rien à cirer.
Mais
me direz-vous, pourquoi parler tout-à-coup des Jeux Olympiques?
Simplement parce qu’il me fallait une entrée en matière à mon
troisième volet sur les guerres, civiles ou autres et les violations
du droit des gens dans leur pays ou hors de leurs frontières.
Et pourquoi ce troisième volet? Parce que j’avais oublié sur
ma liste la semaine dernière notre chère amie des futurs Jeux
Olympiques de Beijing et que je répare cet oubli de taille,
vous avouerez. Avant de m’y mettre toutefois, je vous donne
une image, elle n’est pas très réjouissante mais que voulez-vous,
je fais avec ce que j’ai sous la main: Un jeune homme vit en
marge de la société, cloîtré dans son appartement de Hefei (province
de l’Anhui). Il se déplace sur un fauteuil roulant depuis 1989
et les évènements de Tiananmen. Son destin a basculé le 4 Juin
de cette année-là, au petit matin, quand un char a foncé sur
un groupe d’étudiants. Fang Zheng (c’est le nom de mon étudiant)
n’a pas eu le temps de fuir. Il a eu les deux jambes écrasées
et a subi par la suite une double amputation. Gentils, les médecins
chinois, ils sont immédiatement intervenus. De toutes façons,
s’ils sont tous comme notre cancérologue de Shanghaï, ça ne
m’étonne pas. Fang Zheng, lui, il a repris le dessus, il était
un sportif, un champion, il s’est entraîné dès qu’il a pu pour
les Jeux d’Extrême-Orient et du Pacifique pour les handicapés
de 1992. Au lancer du disque et du javelot, il a gagné deux
médailles d’or. Seulement, il a fait un peu de politique en
même temps, il a signé des pétitions de dissidents, il a été
placé sous étroite surveillance policière. Et puis, surtout,
on s’est aperçu en haut lieu que son handicap procédait de la
répression de Tienanmen. Alors il vient d’apprendre qu’il ne
sera pas sélectionné pour les jeux Paralympiques. Il a mal mais
que voulez-vous qu’il fasse? Il sait de toutes façons que son
avenir sportif est foutu. Si je pouvais m’adresser à lui, je
lui dirais: "Mon jeune ami, vous ne pouvez faire le poids
de toutes façons avec vos deux médailles: votre pays détient
le record des médailles d’or pour la violation des droits de
l’homme!"
Allons,
le décor est planté, le hors d’oeuvre devrais-je dire, je vais
passer aux réjouissances, aux plats bien consistants, ceux qui
parfois pèsent trop sur notre estomac et laissent des traces
indélébiles. Ah! oui, j’allais oublier mais c’est bien pour
commencer: la Chine attendait sans doute avec un peu d’anxiété
l’annonce du choix de la prochaîne ville des Jeux prévue pour
le 13 Juillet 2001. Alors pour calmer son angoisse, elle a procédé
en Avril à l’exécution de 480 personnes. Evidemment dans un
pays qui compte plus d’un milliard trois cents millions d’habitants
ça fait à peine 0,0000004%, alors il n’y a vraiment pas de raison
d’en faire tout un fromage! (je deviens vulgaire, excusez-moi).
Mais passons aux choses sérieuses: La Chine Populaire, c’est
un drôle de pays. Elle a une réputation incroyable en ce qui
concerne l’opposition au racisme dans ses formes internationales.
Elle a par exemple été toujours opposée à l’apartheid en Afrique
du Sud bien avant que tous les autres gouvernements ne s’y mettent.
Par contre elle n’a jamais accepté qu’un débat soit organisé
publiquement dans le pays. On a même pu entendre des choses
aberrantes: l’ancien Président du Parti Communiste Zhao Ziyang
a dit en 1988: "Dans
certains pays occidentaux développés, des phénomènes comme la
xénophobie, l’intolérance et la discriminatrion contre des travailleurs
immigrés ont apparu... Ici, les peuples chinois de tous groupes
ethniques vivent en harmonie" (!)
Et comment les gens auraient pu faire entendre qu’ils
n’étaient pas complètement heureux, qu’ils gagnaient pauvrement
de quoi manger, que la vie dans les campagnes était aussi difficile
que dans les villes puisqu’il fallait abandonner à la commune,
à la province, au pays, les trois quarts des récoltes ou des
animaux d’élevage, que les logements étaient étroits, le travail
dans les usines très dur... puisqu’ils n’avaient pas le droit
de l’ouvrir (je ne demande plus qu’on m’excuse d’être vulgaire,
c’est plus fort que moi!) J’en ai visité des maisons, à la campagne
et dans les villes, je suis allée dans les usines... tout le
monde avait l’air content, c’est vrai, mais comme nous avions
toujours avec nous, en dehors de notre jeune guide francophone,
Monsieur Tchen, un représentant officieux de la police, ni les
gens ni nous-mêmes ne pouvions avoir de véritables échanges.
Et puis, le coup des ouvriers immigrés... ils n’en ont jamais
eu besoin en Chine, ils sont bien trop nombreux alors de quoi
il parle l’ancien président du Parti Communiste?
On
me répondra que tout a changé depuis cette lointaine époque
où j’étais à Pékin, Shanghaï, Nankin... que depuis l’ouverture
et la réforme de la Chine, Beijing a pris un nouvel aspect en
enregistrant des progrès remarquables dans tous les domaines,
la protection environnementale, les transports, les télécommunications,
la construction urbaine de base (c’est beau ça!), le développement
économique et quoi encore? Je parle êtres humains, exécutions
sommaires qui continuent en 2002, travail forcé dans les camps
où se fabriquaient il y a encore deux ou trois ans et peut-être
même aujourd’hui pratiquement tous les objets chinois qui se
vendent en Occident (même chez IKEA où ayant fait l’acquisition
d’un superbe thermos norvégien, je me suis aperçue en rentrant
à la maison qu’il avait été fabriqué en République populaire
de Chine. J’avais envie de le bazarder mais il est tellement
beau et incassable avec ça que je l’ai lâchement gardé!)
Ajouterai-je
que la Chine s’est servie des évènements du 11 Septembre pour
justifier ses mesures de répression politiques et religieuses
dans ses régions occidentales, plus particulièrement à Xinjiang
(Turkestan Oriental): les autorités chinoises ont procédé à
l’arrestation arbitraire de milliers de personnes, fermé des
centres religieux, des écoles et des mosquées, les condamnations
publiques sont devenues la norme, même quand la peine de mort
était appliquée. Au 10 Mai 2001, de source officielle, les autorités
avaient porté 3701 causes en justice et fait disparaître (?)
185 "bandes". Ajouterai-je qu’elle n’a pas encore
respecté les engagements pris lors de sa signature de différentes
Conventions, notamment le Pacte international relatif aux droits
économiques, sociaux et culturel, la Convention relative aux
droits de l’enfant, la Convention contre la torture et autres
peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants, le Pacte
relatif aux droits civils et politiques (signé en 1999)...?
Ajouterai-je que malgré des rapports persistants de torture
dans les prisons, la demande du rapporteur de l’ONU chargé d’examiner
la question de la torture, de se rendre en Chine a avorté en
raison des constatations officielles de son mandat? Ajouterai-je
que les ouvriers syndicalistes continuent à subir le déni de
leurs droits à la liberté syndicale et qu’ils sont arrêtés,
condamnés à de nombreuses années de détention? L’avocat syndicaliste
Xu Jian de Baotou en Mongolie Centrale a été arrêté en décembre
1999 et accusé de tentative de renversement du gouvernement
et du système socialiste. Sous couvert de sa "stratégie
de développement occidental", Beijing a lancé une campagne
visant à réprimer toute dissidence politique dans ses régions
occidentales, notamment à Qinghai, Gansu, Sichuan,Yunnan, Shannxi,
Uigur, Hui et... au Tibet
Allons
je me calme, si l’on peut dire, et puisque je viens d’en parler
je passe au Tibet. Non, je ne me calme pas, la chaleur va plutôt
monter sur le thermomètre ou le baromètre de ma colère. Remarquez
que les Chinois Populaires n’ont pas été les premiers à vouloir
cette "belle province". Les Mongols, du 13ème au 18ème
siècle, les Empereurs Chinois Qing du 18ème au 20ème siècle
ont occupé le pays qui a essayé de s’en débarrasser avec l’aide
des Anglais. Lord Curzon, à la tête d’une expédition britannique,
a même occupé Lhassa en 1903. Heureusement les Chinois, occupés
par leur première révolution de 1911, n’ont pu se maintenir
au Tibet qui, coupé du monde, a été "presque" indépendant
durant quatre décennies environ. Indépendant, pas tout-à-fait
puisque les Chinois ont continué à se mêler plus ou moins des
affaires du pays, nommant le dalaï-lama et le Panchen-lama membres de la Conférence consultative de la
Chine populaire après la révolution et son accession à l’indépendance
car bien sûr dès 1950 (la création de la Chine Populaire date
du 1er Octobre 1949), quatre cent mille hommes ont occupé le
Tibet et ont réprimé en 1959 la révolte de la population qui
a permis au Dalaï-lama de s’enfuir pour chercher refuge en Inde.
C’est en 1982 seulement que les Chinois ont tenté de s’appuyer
sur le Panchen-lama qu’ils avaient emprisonné mais il est mort
en 1989. Les ressortissants chinois se sont peu à peu établis
au Tibet, un peu comme les Soviétiques dans les Pays Baltes
de telle façon que Lhassa semble aujourd’hui aux deux tiers
chinoise. La répression de la Chine Populaire aurait fait jusqu’aux
années 1990 plus d’un million de morts et il semble qu’elle
n’ait plus à faire face aujourd’hui, malgré tous les efforts
du Dalaï-lama, prix Nobel de la paix 1989, pour obtenir un statut
fédéral pour son pays, qu’à des émeutes sporadiques.
Au
cours de mes recherches, j’ai découvert des choses étonnantes
et que je ne soupçonnais pas. Je ne pouvais par exemple concevoir
que certains Américains, un en tout cas et de taille, penchaient
du côté des occupants et reconnaissaient que le Tibet constituait
une province chinoise. Dans des archives de l’Ambassade populaire
de Chine en France, voici ce que j’ai pu lire: "Le
Dr Tom Grunfeld, tibétologue distingué et professeur à l’Université
d’Etat de New York, a dit à Beijing que ce que prône le Dalaï-lama dans les pays
occidentaux est un ‘Tibet Virtuel’ qui est totalement différent
de la réalité. La Dalaï-Lama décrit le Tibet comme une ‘oasis
de paix’, si bien que l’admiration des gens en Occident pour
ce ‘Tibet Virtuel’ est devenue une Mode qui ne durera pas."
En dépit de la personnalité
presque mondialement reconnue du Dalaï-lama, les Chinois disent
de lui que, sous couvert de la religion, il mène des activités
visant à diviser "la patrie et ils ajoutent qu’il est tout-à-fait
normal que le gouvernement central d’un pays exerce le droit
juridictionnel sur son territoire. Le Tibet est ainsi en danger
de sinisation pour de multiples raisons, l’une d’entre elles étant que l’annexion chinoise n’a pas
eu que des effets négatifs: des écoles ont été construite de
même que des hôpitaux. A l’exception des monastères qui dispensaient
un enseignement d’abord religieux, il n’y avait à toutes fins
pratiques pas d’écoles au Tibet. On y pratiquait des médecines
traditionnelles mais il n’y avait pas d’hôpitaux véritables.
Des infrastructures urbaines ont été mises en place (je les
ai vues dans un reportage, elles ont été construites en dehors
de la cité de Lhassa proprement dite où l’on a détruit des centaines
de maisons traditionnelles) pour améliorer les conditions de
vie et favoriser le développement. Mais comme ce sont les Chinois
d’origine qui profitent le plus largement de ces nouvelles conditions
de vie, les Tibétains affirment que l’assimilation qui les menace
représente un prix trop élevé à payer en contrepartie.
J’ai
parlé plus haut de répressions religieuses exercées par le Gouvernement
chinois dans le Turkestan Oriental. Je ne peux passer sous silence
une de ses actions les plus viles au Tibet: Voici ce que j’en
ai lu dans une pétition adressée au Président du Parlement Européen
afin que la jeune religieuse dont il est question soit libérée
de prison et obtienne le prix Sakharov des droits de l’homme:
"... Nous sommes plus particulièrement inquiets quant au
sort réservé à une jeune religieuse, Ngawang Sangdrol, âgée aujourd'hui de 23
ans, et condamnée par les autorités chinoises à une peine de
21 ans de prison pour le seul fait d'avoir pacifiquement manifesté
le souhait de voir son pays, le Tibet, redevenir indépendant...
Elle ne sera pas libérée avant 2013. Depuis le début de son
incarcération, elle subit tortures, brimades et se retrouve
régulièrement en cellule d'isolement. Pourtant, elle ne manque
jamais une occasion de tenir tête à ses geôliers et de revendiquer
la liberté pour son pays."
Je
suppose qu’il est temps de m’arrêter même si je sens que je
n’ai pas tout dit, même si je sais que d’autres viols de la
liberté des hommes s’exercent en ce moment même dans des pays
que je n’ai pas nommés, je suis sûre par exemple que le Pakistan
et l’Inde ont bien des choses vilaines à se dire et des actes
vils à entreprendre (elles ne peuvent pas se blairer ces deux-là),
mais que puis-je contre l’inanité des gouvernements et des pseudo
gouvernements, des lois et des caricatures de lois, des déclarations
rigoureuses et des mensonges éhontés, qui suis-je pour essayer
de voler plus haut, là où sans ailes je ne puis aller? Je n’ai
que ma voix pour dire: "attention, les mecs, ne poussez
pas le bouchon trop loin, vous allez détruire notre terre et
tous ceux qui l’habitent!" Ah oui, j’allais oublier (décidément
que ferais-je si je n’avais pas ce verbe à portée de la main
mais, que voulez-vous, il y a tellement de choses à dire sur
toutes ces choses-là et qui suis-je pour en dénicher plus qu’une
infime partie d’entre elles!): "Quand allez-vous ratifier,
Messieurs les Américains, le protocole de Kyoto?" Mais
nous pourrons en parler une autre fois, don’t you think?
P.S.
Hier soir dimanche 28 Avril, dans le nouveau programme "Double
Je" où Bernard Pivot invite des femmes et des hommes
qui ont décidé de choisir la France comme seconde
patrie ou comme second lieu de résidence, une jeune femme
chinoise, Shan Sa, qui peint et écrit des poèmes,
des nouvelles et des romans depuis l'âge de sept ans (à
quinze ans elle était membre du comité des écrivains
chinois), a parlé de ses derniers mois à Pékin
où elle a participé au mouvement estudiantin de
Tienanmen. Ses parents, professeurs d'université tous
les deux, trouvaient la démarche de leur jeune fille
de 18 ans tout à fait normale même s'ils avaient
peur pour elle. Ils recevaient d'ailleurs des étudiants
poursuivis par l'Etat chinois dans leurs murs. Le jour des tueries,
elle avait son premier rendez-vous amoureux et elle a choisi
de ne pas aller sur la place. Quand elle est rentrée
chez elle, tard le soir, le visage de sa mère était
décomposé. Elle croyait sa fille morte ou blessée,
ne l'ayant pas vu revenir à l'heure habituelle. C'est
peu après que la jeune fille a décidé de
venir vivre en France alors que, parlant Anglais, il eût
semblé normal qu'elle choisît les Etats-Unis. Seulement
Paris l'avait toujours fascinée, raison même de
son choix. D'autre part son père ayant été
envoyé en France pour quelques mois par le gouvernement
de son pays pour donner des cours dans une université
française, elle ne se trouverait pas, dans les premiers
temps du moins, isolée. C'est ainsi qu'elle s'est retrouvée
à Paris, a appris le français, et a passé
son baccalauréat avec mention très bien deux ans
après son arrivée. Entre temps, son père
l'avait quittée pour rejoindre sa femme à Pékin.
Les premières années furent difficiles comme le
furent les premières années d'écriture
jusqu'à ce qu'elle ne traduise plus dans sa tête
du chinois en français mais qu'elle pense les mots dans
sa nouvelle langue. Ecouter cette jolie jeune fille qui va avoir
trente ans et a déjà publié plusieurs ouvrages
en France (et en excellent français!) était émouvant
mais m'a donné à juste titre une raison de plus
pour ne pas aller aux Jeux de 2008.