Irez-vous aux Jeux Olympiques de 2008?

 par Lise Willar

Mots...dits

 

En tout cas, vous n’aurez pas grande chance de m’y rencontrer car si je suis encore de ce monde, j’aurai quatre vingt cinq ans. Alors, Beijing comme on dit maintenant, il y a peu de chances que je fasse le déplacement! Remarquez, j’y suis allée à Pékin (on disait Pékin de mon temps) il y a trente huit ans. De Gaulle venait de reconnaître la Chine Populaire ou peut-être faut-il dire la République Démocratique de Chine maintenant qu’elle est entrée dans le concert économique des nations riches. Enfin, pour en revenir à 1964, nous avons fait le même périple que Nixon, logé dans les mêmes hôtels, pris nos repas dans les mêmes restaurants (délicieux, je n’en disconviens pas), fait les mêmes excursions, visité les mêmes villes, entendu les mêmes discours, parcouru à pied la même Grande Muraille... C’est bien simple, organisé par David Eisenhower pour l’ancien Président des Etats-Unis ou pour des touristes français par la Luksingshe, l’ Office National du Tourisme Chinois, le voyage était le même. Attention, je ne dis pas que ce n’était pas formidable et que descendre dans le tombeau des Ming ne constitue pas une expérience mémorable ou séjourner à Hangzhou sur l’île "Lune d’Automne sur le Lac Calme" construite il y a des millénaires par un gouverneur poète un souvenir émouvant. A Shanghaï, nous avions même pu visiter grâce au Dr Wang le Centre anti-cancéreux le plus important de Chine (sur la demande de mon mari médecin). A Moscou, on nous avait dit qu’on pourrait peut-être obtenir l’autorisation de visiter une usine de confitures, c’est vous dire! De toutes façons, nous n’y sommes pas restés assez longtemps pour que ça se fasse et puis les confitures, je les fais encore moi-même alors une usine soviétique, vous pensez! Comme dit l’autre, je n’en avais rien à cirer.

Mais me direz-vous, pourquoi parler tout-à-coup des Jeux Olympiques? Simplement parce qu’il me fallait une entrée en matière à mon troisième volet sur les guerres, civiles ou autres et les violations du droit des gens dans leur pays ou hors de leurs frontières. Et pourquoi ce troisième volet? Parce que j’avais oublié sur ma liste la semaine dernière notre chère amie des futurs Jeux Olympiques de Beijing et que je répare cet oubli de taille, vous avouerez. Avant de m’y mettre toutefois, je vous donne une image, elle n’est pas très réjouissante mais que voulez-vous, je fais avec ce que j’ai sous la main: Un jeune homme vit en marge de la société, cloîtré dans son appartement de Hefei (province de l’Anhui). Il se déplace sur un fauteuil roulant depuis 1989 et les évènements de Tiananmen. Son destin a basculé le 4 Juin de cette année-là, au petit matin, quand un char a foncé sur un groupe d’étudiants. Fang Zheng (c’est le nom de mon étudiant) n’a pas eu le temps de fuir. Il a eu les deux jambes écrasées et a subi par la suite une double amputation. Gentils, les médecins chinois, ils sont immédiatement intervenus. De toutes façons, s’ils sont tous comme notre cancérologue de Shanghaï, ça ne m’étonne pas. Fang Zheng, lui, il a repris le dessus, il était un sportif, un champion, il s’est entraîné dès qu’il a pu pour les Jeux d’Extrême-Orient et du Pacifique pour les handicapés de 1992. Au lancer du disque et du javelot, il a gagné deux médailles d’or. Seulement, il a fait un peu de politique en même temps, il a signé des pétitions de dissidents, il a été placé sous étroite surveillance policière. Et puis, surtout, on s’est aperçu en haut lieu que son handicap procédait de la répression de Tienanmen. Alors il vient d’apprendre qu’il ne sera pas sélectionné pour les jeux Paralympiques. Il a mal mais que voulez-vous qu’il fasse? Il sait de toutes façons que son avenir sportif est foutu. Si je pouvais m’adresser à lui, je lui dirais: "Mon jeune ami, vous ne pouvez faire le poids de toutes façons avec vos deux médailles: votre pays détient le record des médailles d’or pour la violation des droits de l’homme!"

Allons, le décor est planté, le hors d’oeuvre devrais-je dire, je vais passer aux réjouissances, aux plats bien consistants, ceux qui parfois pèsent trop sur notre estomac et laissent des traces indélébiles. Ah! oui, j’allais oublier mais c’est bien pour commencer: la Chine attendait sans doute avec un peu d’anxiété l’annonce du choix de la prochaîne ville des Jeux prévue pour le 13 Juillet 2001. Alors pour calmer son angoisse, elle a procédé en Avril à l’exécution de 480 personnes. Evidemment dans un pays qui compte plus d’un milliard trois cents millions d’habitants ça fait à peine 0,0000004%, alors il n’y a vraiment pas de raison d’en faire tout un fromage! (je deviens vulgaire, excusez-moi). Mais passons aux choses sérieuses: La Chine Populaire, c’est un drôle de pays. Elle a une réputation incroyable en ce qui concerne l’opposition au racisme dans ses formes internationales. Elle a par exemple été toujours opposée à l’apartheid en Afrique du Sud bien avant que tous les autres gouvernements ne s’y mettent. Par contre elle n’a jamais accepté qu’un débat soit organisé publiquement dans le pays. On a même pu entendre des choses aberrantes: l’ancien Président du Parti Communiste Zhao Ziyang a dit en 1988: "Dans certains pays occidentaux développés, des phénomènes comme la xénophobie, l’intolérance et la discriminatrion contre des travailleurs immigrés ont apparu... Ici, les peuples chinois de tous groupes ethniques vivent en harmonie" (!)  Et comment les gens auraient pu faire entendre qu’ils n’étaient pas complètement heureux, qu’ils gagnaient pauvrement de quoi manger, que la vie dans les campagnes était aussi difficile que dans les villes puisqu’il fallait abandonner à la commune, à la province, au pays, les trois quarts des récoltes ou des animaux d’élevage, que les logements étaient étroits, le travail dans les usines très dur... puisqu’ils n’avaient pas le droit de l’ouvrir (je ne demande plus qu’on m’excuse d’être vulgaire, c’est plus fort que moi!) J’en ai visité des maisons, à la campagne et dans les villes, je suis allée dans les usines... tout le monde avait l’air content, c’est vrai, mais comme nous avions toujours avec nous, en dehors de notre jeune guide francophone, Monsieur Tchen, un représentant officieux de la police, ni les gens ni nous-mêmes ne pouvions avoir de véritables échanges. Et puis, le coup des ouvriers immigrés... ils n’en ont jamais eu besoin en Chine, ils sont bien trop nombreux alors de quoi il parle l’ancien président du Parti Communiste?

On me répondra que tout a changé depuis cette lointaine époque où j’étais à Pékin, Shanghaï, Nankin... que depuis l’ouverture et la réforme de la Chine, Beijing a pris un nouvel aspect en enregistrant des progrès remarquables dans tous les domaines, la protection environnementale, les transports, les télécommunications, la construction urbaine de base (c’est beau ça!), le développement économique et quoi encore? Je parle êtres humains, exécutions sommaires qui continuent en 2002, travail forcé dans les camps où se fabriquaient il y a encore deux ou trois ans et peut-être même aujourd’hui pratiquement tous les objets chinois qui se vendent en Occident (même chez IKEA où ayant fait l’acquisition d’un superbe thermos norvégien, je me suis aperçue en rentrant à la maison qu’il avait été fabriqué en République populaire de Chine. J’avais envie de le bazarder mais il est tellement beau et incassable avec ça que je l’ai lâchement gardé!)

Ajouterai-je que la Chine s’est servie des évènements du 11 Septembre pour justifier ses mesures de répression politiques et religieuses dans ses régions occidentales, plus particulièrement à Xinjiang (Turkestan Oriental): les autorités chinoises ont procédé à l’arrestation arbitraire de milliers de personnes, fermé des centres religieux, des écoles et des mosquées, les condamnations publiques sont devenues la norme, même quand la peine de mort était appliquée. Au 10 Mai 2001, de source officielle, les autorités avaient porté 3701 causes en justice et fait disparaître (?) 185 "bandes". Ajouterai-je qu’elle n’a pas encore respecté les engagements pris lors de sa signature de différentes Conventions, notamment le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturel, la Convention relative aux droits de l’enfant, la Convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants, le Pacte relatif aux droits civils et politiques (signé en 1999)...? Ajouterai-je que malgré des rapports persistants de torture dans les prisons, la demande du rapporteur de l’ONU chargé d’examiner la question de la torture, de se rendre en Chine a avorté en raison des constatations officielles de son mandat? Ajouterai-je que les ouvriers syndicalistes continuent à subir le déni de leurs droits à la liberté syndicale et qu’ils sont arrêtés, condamnés à de nombreuses années de détention? L’avocat syndicaliste Xu Jian de Baotou en Mongolie Centrale a été arrêté en décembre 1999 et accusé de tentative de renversement du gouvernement et du système socialiste. Sous couvert de sa "stratégie de développement occidental", Beijing a lancé une campagne visant à réprimer toute dissidence politique dans ses régions occidentales, notamment à Qinghai, Gansu, Sichuan,Yunnan, Shannxi, Uigur, Hui et... au Tibet

Allons je me calme, si l’on peut dire, et puisque je viens d’en parler je passe au Tibet. Non, je ne me calme pas, la chaleur va plutôt monter sur le thermomètre ou le baromètre de ma colère. Remarquez que les Chinois Populaires n’ont pas été les premiers à vouloir cette "belle province". Les Mongols, du 13ème au 18ème siècle, les Empereurs Chinois Qing du 18ème au 20ème siècle ont occupé le pays qui a essayé de s’en débarrasser avec l’aide des Anglais. Lord Curzon, à la tête d’une expédition britannique, a même occupé Lhassa en 1903. Heureusement les Chinois, occupés par leur première révolution de 1911, n’ont pu se maintenir au Tibet qui, coupé du monde, a été "presque" indépendant durant quatre décennies environ. Indépendant, pas tout-à-fait puisque les Chinois ont continué à se mêler plus ou moins des affaires du pays, nommant le dalaï-lama et le Panchen-lama [1] membres de la Conférence consultative de la Chine populaire après la révolution et son accession à l’indépendance car bien sûr dès 1950 (la création de la Chine Populaire date du 1er Octobre 1949), quatre cent mille hommes ont occupé le Tibet et ont réprimé en 1959 la révolte de la population qui a permis au Dalaï-lama de s’enfuir pour chercher refuge en Inde. C’est en 1982 seulement que les Chinois ont tenté de s’appuyer sur le Panchen-lama qu’ils avaient emprisonné mais il est mort en 1989. Les ressortissants chinois se sont peu à peu établis au Tibet, un peu comme les Soviétiques dans les Pays Baltes de telle façon que Lhassa semble aujourd’hui aux deux tiers chinoise. La répression de la Chine Populaire aurait fait jusqu’aux années 1990 plus d’un million de morts et il semble qu’elle n’ait plus à faire face aujourd’hui, malgré tous les efforts du Dalaï-lama, prix Nobel de la paix 1989, pour obtenir un statut fédéral pour son pays, qu’à des émeutes sporadiques.

Au cours de mes recherches, j’ai découvert des choses étonnantes et que je ne soupçonnais pas. Je ne pouvais par exemple concevoir que certains Américains, un en tout cas et de taille, penchaient du côté des occupants et reconnaissaient que le Tibet constituait une province chinoise. Dans des archives de l’Ambassade populaire de Chine en France, voici ce que j’ai pu lire: "Le Dr Tom Grunfeld, tibétologue distingué et professeur à l’Université d’Etat de New York, a dit à Beijing [2] que ce que prône le Dalaï-lama dans les pays occidentaux est un ‘Tibet Virtuel’ qui est totalement différent de la réalité. La Dalaï-Lama décrit le Tibet comme une ‘oasis de paix’, si bien que l’admiration des gens en Occident pour ce ‘Tibet Virtuel’ est devenue une Mode qui ne durera pas."

En dépit de la personnalité presque mondialement reconnue du Dalaï-lama, les Chinois disent de lui que, sous couvert de la religion, il mène des activités visant à diviser "la patrie et ils ajoutent qu’il est tout-à-fait normal que le gouvernement central d’un pays exerce le droit juridictionnel sur son territoire. Le Tibet est ainsi en danger de sinisation pour de multiples raisons, l’une d’entre  elles étant que l’annexion chinoise n’a pas eu que des effets négatifs: des écoles ont été construite de même que des hôpitaux. A l’exception des monastères qui dispensaient un enseignement d’abord religieux, il n’y avait à toutes fins pratiques pas d’écoles au Tibet. On y pratiquait des médecines traditionnelles mais il n’y avait pas d’hôpitaux véritables. Des infrastructures urbaines ont été mises en place (je les ai vues dans un reportage, elles ont été construites en dehors de la cité de Lhassa proprement dite où l’on a détruit des centaines de maisons traditionnelles) pour améliorer les conditions de vie et favoriser le développement. Mais comme ce sont les Chinois d’origine qui profitent le plus largement de ces nouvelles conditions de vie, les Tibétains affirment que l’assimilation qui les menace représente un prix trop élevé à payer en contrepartie.

J’ai parlé plus haut de répressions religieuses exercées par le Gouvernement chinois dans le Turkestan Oriental. Je ne peux passer sous silence une de ses actions les plus viles au Tibet: Voici ce que j’en ai lu dans une pétition adressée au Président du Parlement Européen afin que la jeune religieuse dont il est question soit libérée de prison et obtienne le prix Sakharov des droits de l’homme: "... Nous sommes plus particulièrement inquiets quant au sort réservé à une jeune religieuse, Ngawang Sangdrol, âgée aujourd'hui de 23 ans, et condamnée par les autorités chinoises à une peine de 21 ans de prison pour le seul fait d'avoir pacifiquement manifesté le souhait de voir son pays, le Tibet, redevenir indépendant... Elle ne sera pas libérée avant 2013. Depuis le début de son incarcération, elle subit tortures, brimades et se retrouve régulièrement en cellule d'isolement. Pourtant, elle ne manque jamais une occasion de tenir tête à ses geôliers et de revendiquer la liberté pour son pays."

Je suppose qu’il est temps de m’arrêter même si je sens que je n’ai pas tout dit, même si je sais que d’autres viols de la liberté des hommes s’exercent en ce moment même dans des pays que je n’ai pas nommés, je suis sûre par exemple que le Pakistan et l’Inde ont bien des choses vilaines à se dire et des actes vils à entreprendre (elles ne peuvent pas se blairer ces deux-là), mais que puis-je contre l’inanité des gouvernements et des pseudo gouvernements, des lois et des caricatures de lois, des déclarations rigoureuses et des mensonges éhontés, qui suis-je pour essayer de voler plus haut, là où sans ailes je ne puis aller? Je n’ai que ma voix pour dire: "attention, les mecs, ne poussez pas le bouchon trop loin, vous allez détruire notre terre et tous ceux qui l’habitent!" Ah oui, j’allais oublier (décidément que ferais-je si je n’avais pas ce verbe à portée de la main mais, que voulez-vous, il y a tellement de choses à dire sur toutes ces choses-là et qui suis-je pour en dénicher plus qu’une infime partie d’entre elles!): "Quand allez-vous ratifier, Messieurs les Américains, le protocole de Kyoto?" Mais nous pourrons en parler une autre fois, don’t you think?

 

P.S. Hier soir dimanche 28 Avril, dans le nouveau programme "Double Je" où Bernard Pivot invite des femmes et des hommes qui ont décidé de choisir la France comme seconde patrie ou comme second lieu de résidence, une jeune femme chinoise, Shan Sa, qui peint et écrit des poèmes, des nouvelles et des romans depuis l'âge de sept ans (à quinze ans elle était membre du comité des écrivains chinois), a parlé de ses derniers mois à Pékin où elle a participé au mouvement estudiantin de Tienanmen. Ses parents, professeurs d'université tous les deux, trouvaient la démarche de leur jeune fille de 18 ans tout à fait normale même s'ils avaient peur pour elle. Ils recevaient d'ailleurs des étudiants poursuivis par l'Etat chinois dans leurs murs. Le jour des tueries, elle avait son premier rendez-vous amoureux et elle a choisi de ne pas aller sur la place. Quand elle est rentrée chez elle, tard le soir, le visage de sa mère était décomposé. Elle croyait sa fille morte ou blessée, ne l'ayant pas vu revenir à l'heure habituelle. C'est peu après que la jeune fille a décidé de venir vivre en France alors que, parlant Anglais, il eût semblé normal qu'elle choisît les Etats-Unis. Seulement Paris l'avait toujours fascinée, raison même de son choix. D'autre part son père ayant été envoyé en France pour quelques mois par le gouvernement de son pays pour donner des cours dans une université française, elle ne se trouverait pas, dans les premiers temps du moins, isolée. C'est ainsi qu'elle s'est retrouvée à Paris, a appris le français, et a passé son baccalauréat avec mention très bien deux ans après son arrivée. Entre temps, son père l'avait quittée pour rejoindre sa femme à Pékin. Les premières années furent difficiles comme le furent les premières années d'écriture jusqu'à ce qu'elle ne traduise plus dans sa tête du chinois en français mais qu'elle pense les mots dans sa nouvelle langue. Ecouter cette jolie jeune fille qui va avoir trente ans et a déjà publié plusieurs ouvrages en France (et en excellent français!) était émouvant mais m'a donné à juste titre une raison de plus pour ne pas aller aux Jeux de 2008.


[1] Le Dalaï-lama est le premier leader du bouddhisme tibétain, le panchen-lama le second.


[2]
Le Dr Tom Grunfeld aurait tenu ces propos lors du colloque sur la tibétologie de 2001 organisée à Beijing. Les Chinois notent que ses opinions furent largement partagées par les participants chinois (bien sûr) et étrangers (ils ne disent pas lesquels!) au colloque.