Le Proche-Orient n'est pas le nombril du monde:
les autres guerres, les autres victimes, y pensons-nous quelquefois ?

 par Lise Willar

Mots...dits

 

M'étant arrêtée de longues heures sur les évènements du Proche-Orient, je ne peux m'empêcher cette semaine de faire chorus avec Bernard-Henry Lévy qui, rentrant d'un séjour d'un mois en Afghanistan, a suggéré au cours d'un programme télé dont j'ai oublié le nom qu'on pourrait peut-être se pencher sur les autres guerres et sur les autres victimes de par le monde. Ainsi je remets à plus tard le compte-rendu d'un livre fort intéressant dont je parcours quelques pages le soir, avant de m'endormir, et qui a trait une fois de plus à des évènements de la Seconde Guerre Mondiale.

Pour commencer, je me permets de reprendre (entre autres) le feuilleton sur la Tchétchénie que j'ai interrompu le 11 Décembre 2001 et qui se terminait par ces phrases: "Moscou a regagné les bonnes grâces de l'Occident". Le rapprochement spectaculaire entre la Russie et l'Occident amorcé après le choc du 11 septembre, le montre à nouveau: rien de mieux qu'un ennemi commun, en l'occurrence le terrorisme international, pour forger une amitié. Oubliés, ou presque, la Tchétchénie ou les bombes de l'Alliance sur Belgrade. Passés au second plan, le conflit sur le bouclier anti-missile et l'élargissement de l'Otan aux pays baltes. Ce revirement est dû au soutien sans précédent offert par Moscou aux Etats-Unis après les attentats à New-York et Washington. Une décision que le président russe avait prise seul. Selon un libéral russe, Boris Nemtsov, sur une vingtaine de dirigeants des principaux partis, deux seulement ont soutenu le geste de Vladimir Poutine. Celui-ci a ouvert aux avions de la coalition anti-terroriste l'espace aérien russe et d'anciennes bases aériennes soviétiques en Asie centrale, en Ouzbékistan et au Tadjikistan. Moscou a pris un risque. Les Américains peuvent s'installer pour longtemps dans ces pays qui, tout bien ancrés qu'ils soient dans la zone d'influence russe, ont grand besoin d'aide internationale pour faire bouger leurs économies. Mais c'est aussi un avantage potentiel. La présence américaine peut contribuer à réduire le danger islamiste et le trafic de drogue dans la région.

Par ailleurs, la Russie a changé d'image. Sans qu'on s'en aperçoive, l'une des tapes dans le dos échangées avec le président américain dans son ranch texan a dû faire tomber l'étiquette d'ancien agent du KGB, collée à M. Poutine à son arrivée au Kremlin. Et le monde entier a vu les chopes de bière dégustées avec le chancelier allemand Gerhard Schroeder et les sourires radieux faits au maître du Kremlin par le Premier ministre britannique Tony Blair. Ce dernier a proposé qu'un nouvel organe réunisse la Russie et l'Otan, remplaçant le conseil permanent conjoint créé en 1997. Ce dernier avait déçu Moscou, lui offrant peu de prise sur les décisions. Le 7 décembre, les 19 membres de l'Otan et la Russie ont décidé à Bruxelles de créer d'ici au mois de mai un nouveau conseil où les décisions se prendront "à 20 et non plus à 19+1". La formule reste pour le moment une coquille vide qu'il faudra remplir. La Russie n'aura pas de droit de veto et l'on ignore quels seront les domaines de compétence de cette nouvelle enceinte. Mais Moscou pourrait renforcer, ne serait-ce qu'un peu, son influence sur l'Otan.

J'ajoutais en guise de conclusion: "Je m'arrête une fois encore mais pour combien de temps?" Ma nouvelle question est ainsi: "Que s'est-il donc passé en Tchétchénie depuis quatre mois?" J'ai selon mon habitude fait des recherches partout où je le pouvais, consulté les dépêches des agences internationales, lu les articles de journaux et je crois n'avoir pas trouvé une raison de penser que Monsieur Poutine n'aurait pas toute latitude pour continuer à mener son combat - que dis-je, son combat? - son extermination du peuple tchétchène.

On a pu lire dans un article du Monde du 31 Décembre 2001 intitulé L'arbre afghan ne doit pas masquer la forêt d'exactions en Tchétchénie: "Un violent coup de gueule, un véritable brûlot, que la prise de position sur le conflit tchétchène de l'ancien dissident russe Sergueï Kovalev, aujourd'hui président d'honneur de l'organisation de défense des droits humains Memorial. Les propos de Kovalev ne sont pas taillés dans la langue de bois. Appelé à commenter la chape de silence qui s'est abattue sur la situation en Tchétchénie, suite au ralliement de la Russie à la coalition antiterroriste dans la foulée des attentats du 11 septembre, il fustige les Occidentaux pour leur subite cécité quant aux exactions commises par les soldats russes. 'Vous ne voulez rien voir', clame-t-il. 'A l'origine, le Conseil de l'Europe (qui avait nommé un émissaire) devait veiller au respect des droits de l'homme en Tchétchénie. Au bout du compte, il s'est vendu.

L'attitude bienveillante des Occidentaux à l'égard de Vladimir Poutine attise le courroux de Sergueï Kovalev. 'Vous, Occidentaux imbéciles, vous regardez et vous ne comprenez pas que, dans tout cela, il y a la main du KGB. Le Président est issu du KGB, il a appelé ses collègues au pouvoir. Que faites-vous ? Vous cirez les chaussures de ce minable. Que diriez-vous si, en Allemagne par exemple, un ancien membre de la Gestapo gagnait les élections et devenait chancelier ? Quelle serait la réaction internationale ? Or vos dirigeants se pressent aujourd'hui pour serrer la main de Vladimir Poutine. Sont-ils si imbéciles pour le croire lorsque celui-ci affirme que ce qui se passe en Afghanistan et en Tchétchénie relève du même phénomène ?"

Comment d'ailleurs les Russes pourraient-ils avoir une quelconque considération pour la communauté tchétchène puisqu'ils doivent déjà régler leurs propres comptes, comme en témoigne ce qui suit: "Le procès de trois officiers russes poursuivis pour la mort de 22 soldats en Tchétchénie s'est ouvert, lundi 14 janvier, à Moscou. Il doit établir leurs responsabilités dans les événements du 2 mars 2000, au cours desquels des soldats du ministère de l'intérieur se sont trouvés sous le feu de leurs camarades. C'est la première fois que de hauts responsables sont mis en cause devant la justice pour la conduite de la guerre dans la république rebelle." (Le Monde, 14 Janvier 2002)

Voici ce que dit une dépêche de l'Agence FP du 24 Janvier 2002:
"Confortées par leur adhésion à la coalition antiterroriste formée au lendemain des attentats de New York et Washington, les autorités russes n'autorisent plus aucun Etat à se mêler de leurs affaires tchétchènes. Le ministère russe des Affaires étrangères vient en effet de convoquer l'ambassadeur de Grande-Bretagne en poste à Moscou pour 'protester contre l'accueil au Foreign Office, à Londres, d'un représentant indépendantiste tchétchène'. 'Cette rencontre avec un représentant d'Aslan Maskhadov (dernier président élu en Tchétchénie) est un acte dirigé contre la coopération antiterroriste russo-britannique', affirment les autorités russes. 'On ne peut pas mener une politique du deux poids, deux mesures dans la lutte contre ce mal, le terrorisme, qui menace la stabilité mondiale'. Depuis le début du conflit dans la république caucasienne, Moscou parle d'une 'opération antiterroriste' et non d'une guerre."

Le matin du 25 janvier , un dirigeant tchétchène, Monsieur Ahmed Zakaev, a été reçu au Ministère de l'Education nationale. Il a été reçu l'après-midi à la Direction de l'Europe Continentale du Ministère des Affaires Etrangères (Actualités de France Diplomatie). Je n'ai trouvé aucune information sur ce qui a été dit au cours de ces entretiens, encore moins sur les décisions qui ont pu être prises... (comme si la France avait une quelconque possibilité d'entreprendre seule une action en faveur d'un peuple opprimé).

Médecins sans Frontières a évoqué le 4 Février la situation actuelle en Tchétchénie: "Alors que le Conseil de l'Europe n'a pas sanctionné la Russie sur sa conduite de la guerre en Tchétchénie, les conditions de vie des civils continuent à se détériorer. Le Conseil de l'Europe n'a pas sanctionné la Russie sur sa conduite de la guerre en Tchétchénie, le 24 janvier dernier. Malgré le tableau particulièrement sombre de la situation dans ce pays en matière de violations graves et continues des droits de l'Homme, l'Assemblée parlementaire s'est contentée d' inciter les autorités russes à continuer à coopérer avec toutes les instances du Conseil de l'Europe. En ne sanctionnant pas la Russie sur sa conduite de la guerre en Tchétchénie, le Conseil de l'Europe, pourtant censée faire respecter les droits de l'Homme sur le territoire de ses 43 Etats membres, se range ainsi aux côtés d'un Etat qui a pour politique de bafouer les droits les plus élémentaires des civils dans la guerre."

Une dépêche Reuters du 22 Février reprend les mêmes arguments: "Lorsque les troupes dont il est le commandant suprême utilisent des armes prohibées par les conventions internationales, procèdent à des massacres, à des exactions contre les civils, dès lors qu'ils vivent sur un territoire où s'expriment des revendications indépendantistes, la responsabilité d'un chef d'Etat - et celle de ses généraux - ne saurait être exonérée de ces crimes. Ainsi, 'Vladimir Poutine pourrait un jour avoir à rendre des comptes pour la guerre qu'il mène en Tchétchénie', avançait en 2001 un politologue russe atypique, inspiré par le sort de l'ancien dictateur de Belgrade, sous les verrous à La Haye..."

Je pourrais continuer ainsi des heures et des heures et malheureusement, je ne trouverais rien qui pourrait donner un semblant d'espoir à quiconque et surtout pas aux victimes dans ce conflit odieux, inhumain, perpétré contre une communauté dont la seule revendication (comme celle de nombreux peuples de la terre) était d'être libre dans son propre pays. Il est temps ainsi de passer à d'autres points de la terre où les droits de l'homme sont mis à mal. Je voudrais ne pas avoir de mal pour trier et choisir. Bien au contraire, je ne sais par où commencer. Alors, avant de le faire, si je parlais des enfants tués au cours de guerres inacceptables. Voici une constatation de l'UNICEF intitulée "Une Vision Pour le XXIème Siècle":
"Au cours de la dernière décennie, plus de 2 millions d'enfants sont morts du fait des guerres qui ont aussi handicapé à vie plus de 6 millions d'autres enfants, et traumatisé bien d'avantage encore. Pour le seul continent africain, une trentaine de conflits meurtriers ont surgi depuis 1970, aggravés par les différends territoriaux et la recherche des richesse minérales. Toutes les guerres sont des guerres contre les enfants qui en sont les premières victimes, d'autant qu'elles utilisent des armes aveugles, comme les mines antipersonnel (que les Américains entre autres se refusent à interdire et conservent dans leur arsenal militaire)1 qui continuent à mutiler et à tuer. En outre, dans un nombre croissant de conflits, des enfants sont recrutés comme soldats."

Je trouve que l'UNICEF dans ce qui suit ce commentaire prononce les mots que chacun, que chaque gouvernement, que chaque homme de bonne volonté devrait prononcer: "il faut faire la guerre à la guerre", ajoutant: "alors même que de nombreux pays du monde acceptent de consacrer des sommes colossales à leur effort de guerre, leurs dirigeants sont extrêmement réticents à s'engager dans les efforts de démobilisation, de démilitarisation pourtant indispensables. Investir dans l'effort militaire ne pose pas souvent de problèmes, alors qu'affronter le coût de la paix et de la reconstruction paraît inabordable. Où est la priorité?"

Les guerres sont cruelles, elles détruisent tout sur leur passage, les hommes, leurs toits, leurs villes, leur sol, leurs cultures, leurs animaux, tout ce qui constitue "leur vie". En 2000-2001, les guerres civiles ont fait 100.000 morts en un an, 60% d'entre elles en Afrique sub-saharienne, selon l'Institut international d'études stratégiques de Londres. Les guerres civiles ont continué en Afrique, en Asie du sud-est (on sait les tensions constantes entre l'Inde et le Pakistan), en Indonésie, en Amérique Latine et bien sûr au Proche-Orient. Pour mémoire, je voudrais rappeler que la guerre civile en République Démocratique du Congo (ex-Zaïre) a causé, directement ou indirectement, depuis août 1998, 2,5 millions de morts (chiffre fourni par l'International Rescue Committee, l'Organisation Humanitaire Américaine).
Il faut lire pour se pénétrer de l'horreur des guerres des récits tels que "L'Instauration de la Paix: Histoire d'un Soldat" par Djibril Diallo.2 Celui-ci raconte le parcours de Domingues Manuel Sampaio, ancien combattant angolais à 23 ans après dix années (il débuté sa guerre à 13 ans!) vécues comme soldat dans la brousse, la perte d'un bras dans la lutte qui opposait l'ancien gouvernement marxiste au mouvement rebelle de l'UNITA. Ce bras, il l'a perdu quand un projectile de mortier est tombé près de lui et a déclenché une mine terrestre enfouie. Quand tout s'est terminé, il n'avait plus de bras droit, chanceux dans son malheur car les autres soldats n'avaient pas pu sauter de leur véhicule transformé en brasier et sont tous morts brûlés.

Il faut lire pour se pénétrer de l'horreur des guerres les cinq récits de Bernard-Henry Lévy: "Les Diamants Noirs de l'Angola" dont je ne citerai que le début qui indique à brûle-pourpoint l'implication des gouvernements étrangers dans des guerres qui ne devraient pas les concerner et auxquelles ils ne devraient pas prêter main forte: "Le vieux Holden Roberto n'en démord pas. Cette nuit, dans Luanda, il a vu, de ses yeux vu, un camion bourré de Cubains et de Soviétiques passer sous ses fenêtres. J'ai beau m'étonner. M'exclamer. J'ai beau lui expliquer que les Cubains ont quitté l'Angola depuis dix ans et que les rares à être restés sont devenus dentistes sur la Marginal. Il insiste...", "La Longue Marche des Tigres": "Kamikases et enfants-soldats d'un côté, bombardements et tortures de l'autre, la guerre opposant les indépendantistes tamouls - les Tigres - aux forces armées du Sri Lanka est d'une férocité sans égale, un massacre quotidien d'innocents devenus, pire que les otages, les enjeux de cette guerre insensée", "Fin de l'Histoire de Bujumbura?": "Les individus se suicident bien, pourquoi pas les pays? Le Burundi, dévasté, pillé, vidé par l'affrontement sans merci opposant l'armée gouvernementale tutsie aux rebelles hutus n'est-il pas saisi de cette rage d'autodestruction qui confine à la folie?", "Les Mots de Tête de Carlos Castano": "En Colombie, les FARC, les forces révolutionnaires, exploitent la drogue au nom du marxisme et gèrent un quasi-Etat, tandis que les milices fascistes, dites les 'paramilitaires', organisées comme une armée, leur livrent une guerre sans merci. Dans le dos d'une armée absente, et au détriment des simples gens, pris entre les deux feux", "Le Pharaon et les Nubas": "Au Soudan se déroule la plus longue guerre du monde: vingt ans et deux millions de morts, quatre millions et demi de déplacés. Pour islamiser de force le Sud animiste et chrétien? Ou pour 'nettoyer le terrain' au profit des compagnies pétrolières? Ou encore pour dompter les indomptables, ces Nubas venus du fond des âges?"3

Bernard-Henry Lévy n'a pas composé ces récits sans être d'abord allé voir sur place, selon son habitude, ce qui s'y passait. Il le dit lui-même: "Je suis allé y voir. Pendant quelques mois, avec la complicité, ici d'une ONG française, là d'un évêque burundais épouvanté par l'éclipse de Dieu sur son pays, là encore, chez les Nubas, avec l'assentiment de leur chef exilé, à l'agonie dans une clinique londonienne, j'ai voulu faire un pas de l'autre côté, sur l'autre rive, celles des guerres intouchables qu'occultent les autres guerres, les guerres nobles, les grandes guerres brahmaniques dans la trace desquelles persiste à flotter un parfum d'historico mondial."4

Je ne terminerai pas - considérant comme un devoir de le faire, comme un signe aux millions d'Algériens et de Français d'origine algérienne intallés en France - sans me référer à la situation algérienne actuelle dont il me semble qu'ils devraient se préoccuper autant sinon plus que de la Guerre du Proche-Orient:
"La tragédie que vit l'Algérie depuis bientôt deux siècles s'est brutalement illustrée cette dernière décennie par une guerre civile féroce, interminable et meurtrière de plus de cent mille victimes. Les émeutes désespérées qui ont agité les régions kabyles en juin 2001 n'en est que le ennième épisode. L'Algérie d'aujourd'hui se retrouve très sensiblement dans la même situation que dans la période coloniale au cours de laquelle le peuple algérien avait connu la discrimination du code de l'indigénat. A côté du droit formel et écrit existe un ordre officieux non écrit mais effectif et puissant. C'est ainsi qu'il y a un peuple avec deux ordres juridiques : un ordre juridique écrit qui prohibe la torture dans un sens minimal favorable aux tortionnaires, et un ordre implicite non écrit qui la prescrit comme moyen de gouvernement. Exercée par de nombreux fonctionnaires et assimilés, la torture est tolérée, cautionnée et couverte par les pouvoirs réel et apparent algériens. Une analyse de la torture basée sur la variété d'origine de ses auteurs a été publiée en novembre 1999. La police torture bien sûr, mais aussi la gendarmerie, les services de sécurité militaire, l'armée et encore les milices paramilitaires et des agents parapublics qui peuvent être des maires, des fonctionnaires assimilés, des militants de l'idéologie éradicatrice, y compris des militants actifs de partis politiques et des membres d'associations civiles manipulées." 5

Le Soir de Bruxelles (centre-gauche), a publié le 16 Mai 2001 une "carte blanche" sous le titre "L'Europe doit agir face aux événements d'Algérie":
Signée par une trentaine d'intellectuels européens dont Pierre Bourdieu, Pierre Vidal-Naquet, et en Belgique par Luc Carton, Baudouin Dupat, Bernard Duterme, la missive est rédigée dans un style qui ne laisse aucune ambiguïté quant à l'intention de ses auteurs. "Citoyens européens, nous jugeons inacceptables le silence ou les atermoiements de nos gouvernements et de l'Union européenne face aux événements d'Algérie." Plus loin, il y est noté : "Depuis plusieurs années, de nombreux témoignages ne laissent plus de place au doute : ce sont bien les quelques généraux à la tête de l'armée qui constituent le pouvoir réel en Algérie… Ce sont eux qui ont décidé, froidement, de mettre en œuvre une guerre d'éradication de toute opposition, ne reculant devant aucune des exactions constitutives de la qualification de crimes contre l'humanité… Ce sont eux qui paraissent avoir opté, à nouveau, comme ce fut le cas des émeutes d'Octobre 1988 et en d'autres occasions, pour la politique du pire…" Par rapport aux récents événements de Kabylie, les pétitionnaires estiment : "Ils n'ont pas hésité, ces dernières semaines, à multiplier les provocations de la gendarmerie en Kabylie. Et de réprimer, ensuite, sauvagement, au prix de dizaines de morts, les émeutes d'une jeunesse révoltée…"

Il faut lire pour se pénétrer de l'horreur des gouvernements et des hommes, le livre Maintenant, ils peuvent venir d'Arezki Mellal dont Catherine Bédanda parle dans le Monde du 12 Mars 2002 en ces termes: "Arezki Mellal a d'abord cherché à toucher le cœur des Algériens, saturés de violence. 'Les journaux et la télévision ne parlaient que du terrorisme, montraient des images horribles. Pourtant, je ressentais autour de moi une indifférence qui me révoltait. En Espagne, quand l'ETA commet un attentat, le lendemain des milliers d'Espagnols descendent dans la rue pour protester. En Algérie, c'est le mutisme.' Si la toile de fond est bien celle de l'Algérie des terreurs, le roman d'Arezki Mellal n'est pas une chronique des années de sang. La citation de Boris Vian qu'il a choisie en exergue à l'édition française annonce le parti pris de la fiction : 'L'histoire est entièrement vraie, puisque je l'ai imaginée d'un bout à l'autre.'

Il est évident qu'on ne peut parler de violences en Algérie sans évoquer le rôle qu'y jouent les Islamistes comme ils le jouent dans tous les pays du monde. Je me souviens d'une interview de Rachid Boudjedra lors de la publication en 1994 de son livre: "Le FIS de la Haine". Je venais d'éprouver une immense tristesse que j'ai retracée dans mon récit: "Une Amitié Perdue" et qui a mis le FIS 6 en travers de ma route. J'ai d'autant mieux compris l'émotion de ce grand romancier dont le mot d'ordre était "Rester en vie pour ne pas donner raison aux égorgeurs"

Rachid Boudjedra, jusqu'à son départ (pour combien de temps?) d'Algérie a vécu traqué. Condamné à mort par une fatwa intégriste, il s'est caché, déguisé, armé. Et pourtant son livre "La Vie à l'endroit" (1997) fut un livre d'espoir. Roman de la peur, de la mort, de la résistance, ce fut également un roman de la vie où l'auteur se livrait à l'exercice périlleux d'être à la fois l'acteur et le spectateur de sa propre histoire. Et l'on comprend assez vite que le personnage principal du roman, Rac, ait été lui-même et son double, habité par la peur de la mort et la narguant tout à la fois.

Parlerai-je de toutes les femmes et des jeunes filles dont on a tué dans les villages les maris et les frères, que des hommes "religieux", possédés par une idée satanique de la charia, détournant le Saint Livre de la vocation que lui donna Mohammed, emmenèrent de force dans des granges éloignées, violèrent et pendirent, les laissant mortes et sans sépulture pour vaquer à d'autres affaires criminelles? Je crois que si l'on y met un peu de bonne volonté on aura compris mon propos. Alors avec les récits dont je viens de parler, avec mes propres souvenirs, je vais boucler l'une des boucles de l'insoutenable légèreté des hommes. Je pourrais aussi paraphraser Giscard D'Estaing: "Aucun peuple n'a le monopole de l'horreur" et en finir mais je dois ajouter qu'au-delà du massacre des hommes par les machines à tuer, il y a les maladies des hommes par les virus à tuer et de celles-là et de ceux-là non plus, nous ne sommes pas prêts d'être quittes. Alors aurons-nous au moins l'assurance que la mort est le chemin le plus sûr pour atteindre les paradis de Jeovah, de Jésus ou d'Allah, pour atteindre tous les nirvânas de la terre? Là au moins, j'en suis sûre, je n'ai pas de réponse.


(1): La Conférence diplomatique sur l'interdiction totale internationale des mines antipersonnel (Oslo, 1er-18 septembre 1997) a adopté, le 18 septembre 1997, la Convention sur l'interdiction de l'emploi, du stockage, de la production et du transfert des mines antipersonnel et sur leur destruction. Le traité a été ouvert à la signature à Ottawa, les 3 et 4 décembre 1997. Les Etats-Unis ne l'ont pas ratifié. Il faut se souvenir également que les bombardiers américains ont envoyé sur l'Afghanistan environ 600 bombes à fragmentation. Chaque bombe à fragmentation contient 200 petites bombes d'1,5 kilo chacune bourrées de billes. Celles qui n'ont pas explosé en touchant le sol peuvent mutiler et tuer des civils bien des années après la fin des hostilités. Le sol d'Afghanistan est bourré de ces fragments et de mines antipersonnel.

(2): Afrique Relance, Nations Unies

(3): Le Monde, 30 Mai 2001

(4): Le Monde, 30 Mai 2001

(5): La Torture dans l'Algérie d'Aujourd'hui par Brahim Taouti, avocat à la Cour d'Alger (agréé à la Cour suprême et au Conseil d'Etat)

(6) : Front Islamique du Salut