Le Vicaire
de Rolph Hochhuth

 par Lise Willar

Mots...dits

Le Vieux: Ne pas mourir dans le wagon sous les yeux de mes petits-enfants. Depuis longtemps, l’angoisse a effacé leur visage, éteint leurs questions. Ils sentent ce que je sais maintenant: la fin du voyage est aussi notre fin. Où que ce soit, Ô Dieu terrible, ton Ciel est au-dessus de nous et les bourreaux sont des hommes à qui tu as donné le pouvoir. Regardes-tu aussi? Oui, tu regarderas. Aussi fidèlement je t’ai servi au milieu de tous ceux qui Te méprisait, aussi sûr j’étais de ta toute-puissance: comment pourrais-je douter, Ô Dieu inconcevable, que Tes mains, à Toi aussi, sont à l’oeuvre! Ma consolation jusque dans la vieillesse n’a-t-elle pas été la certitude que personne, personne, ne T’arracherait le gouvernail?. C’est cette foi en Toi qui m’anéantit. Laisse-moi te mettre en garde, pour l’amour de Ton nom: ne montre pas Ta grandeur en faisant brûler les enfants en présence de leur mère pour entendre à nouveau Ton nom dans le cri des suppliciés. Qui pourrait voir dans la fumée des fours crématoires un signe de résurrection? Toi, Dieu sans mesure. Est-ce quand l’homme est sans mesure qu’il Te ressembles le plus? Est-il une telle abîme de scélératesse parce que Tu l’as créé à Ton Image? Je ne peux plus être irrité, Ô toi qui es terrible, je ne peux plus prier, seulement supplier. Ne me laisse pas mourir dans le wagon à bestiaux sous les yeux de mes petits-enfants!

 

J’ai dit dans un message à Catherine Raucy qui a fait le compte-rendu de “Amen” sur notre site littéraire que j’avais retrouvé “Le Vicaire” de Rolph Hochhut, trouvé devrais-je dire car je n’avais plus souvenir qu’il y fût. Je l’ai lu d’un trait pour  que les images se déroulent dans ma tête comme un film. J’y suis à peu près parvenue et j’ai une bonne idée de l’ensemble dont je peux dire que Costa-Gavras s’est bien inspiré pour faire son film en ajoutant des scènes bien sûr :  celle du voyage à Tubingen avec le Docteur ou  celles qui ont trait aux livraisons de gaz et à leurs destructions pour des causes diverses car elles sont spectaculaires dans un film mais difficilement adaptées pour une pièce de théâtre. Je ne parle pas des scènes de wagons car  si elles ne sont qu’évoquées dans la pièce, et pour cause, elles sont présentes, comme je l’ai montré en exergue au début de ces lignes, dramatiques, beaucoup plus que les défilés aller-retour du film. Par contre le metteur-en scène a occulté toute la scène II de l’acte I entièrement consacrée à Eichmann et à ses acolytes de la Taverne des Chasseurs parce que sans doute il voulait resserrer son film autour des personnages de Riccardo Fontana et de Gerstein. Il est d’ailleurs vrai que les plans où Eichmann apparaît ne semblent pas vitaux de prime abord pour la bonne marche de la pièce et du film. Il est à “son “ quartier général et n’est fascinant que parce que fasciné lui-même par les Juifs et la récurrence avec laquelle il revient sur le sujet et sur les camps de la mort sans jamais pouvoir sans écarter d’une seconde. Une information donnée au-début de la  scène est intéressante: L’hôte est Adolf Eichmann, un aimable maniaque, dont la terrible efficacité a si peu à voir avec l’état lugubre d’un Grand Inquisiteur qu’en 1945 il ne sera même pas recherché. Ce sera seulement l’étude des dossiers qui le démasquera comme le plus laborieux expéditeur qui ait jamais existé au service de la mort. En fait, Rolph Hochhuth a peut-être voulu mettre en parallèle dès le départ Riccardo et l’Eglise avec laquelle il allait avoir à débattre, Gerstein et la SS que dans sa fougue il voulait berner et confondre.

Puisque Costa-Gavras a bien suivi le plan de la pièce, je ne pense pas qu’il soit besoin de revenir sur chaque scène, sur une peut-être en particulier qui m’a laissé une marque: l’échange que Riccardo fait de sa soutane avec les effets, étoile jaune comprise, de Jacobson, sauvé par Gerstein qui l’a caché dans son  appartement. Cette soutane et le passeport de la nonciature devraient permettre à l’homme dont la famille est déjà morte de s”échapper au sud de l’Italie et de rejoindre les forces alliées qui ont envahi la péninsule. La stupéfaction et la détresse de Riccardo à son arrivée au camp d’apercevoir Jacobson qu’on prend toujours pour l’Abbé Fontana sont bouleversantes parce que l’effet dramatique est donné par la magie des mots forts, vrais, douloureux, plus touchants, plus percutants que les images même, je dois le reconnaître, même si j’ai à faire à une traduction puisque je ne lis pas l’allemand dans le texte.

Les mots, nous y voici. Ils portent tout en eux, la magie, la peur, le doute, l’extase, la confiance et la haine. Ils sont directs, francs, énigmatiques, sibyllins. J’en ai recueillis quelques uns: Le Cardinal: Non, il (Hitler) ne peut rire du monde, il veut l’améliorer. Celui qui s’oppose à son idéal est exterminé - Où en serait donc l’Eglise, Messieurs, si au Moyen Age, elle n’avait pas allumé les bûchers de l’Inquisition? - Hitler avait l’air d’un commis-épicier. Le Concordat lui a donné du lustre “urbi et orbi” et à présent le Pape devrait le frapper d’anathème? Les explications mêmes qui précèdent certaines scènes font partie intégrante de la pièce écrite. Riccardo vient de mettre sur sa soutane l’étoile de Jacobson en présence du Saint Père: Tandis que le Pape, dans une extrême colère, signe (une lettre anodine et sans commune mesure avec ce que lui demande Riccardo) la plume glisse de ses doigts, il se salit la main avec l’encre et la regarde d’un air si plein de reproches que cela se voit... Il est profondément humilié comme d’une blessure... Il s’est levé, il ne peut pas parler. Il ne réussit pas à cacher que les paroles (de Ricardo: Dieu ne laissera pas péricliter l’Eglise uniquement parce qu’un pape se dérobe à son appel) l’ont touché au plus profond. Et maintenant, malgré tout ce que le pape ressent, que va-t-il faire, devinez? Le secrétaire est entré sans bruit. Il porte maintenant une grande coupe de bronze, avec de l’eau et une serviette... Maintenant le Pape s’assied et se met à se laver les mains.

Une “image” de plus: la mort presque simultanée de Riccardo tué par un garde du camp et dont la tête repose sur les genoux de Jacobson et celle du Juif qui le transporte dans ses bras vers le four où ils vont terminer leur périple. J’ose à peine parler du départ discret de Gerstein dont on ne connaîtra jamais la destinée dans la pièce, rien d’aussi précis en tout cas que dans le film. C’est étrange, je l’aimais bien Gerstein mais cette dernière scène m’a rapproché de deux hommes que rien au monde ne devait réunir, ni la vie ni la mort, et qui pourtant le seront pour l’éternité.   

Je trouve d’ailleurs extraordinaire d’avoir découvert l’un des moments les plus dramatiques de la pièce non dans une scène mais dans une indication de scène. Que dire alors de Rolf Hochhuth lui-même? N’est-il pas étonnant qu’un auteur allemand ait écrit un telle pièce dès 1963, c’est-à-dire dix-huit ans après la fin de la Deuxième Guerre Mondiale quand l’Allemagne n’était pas encore devenue le pays libéral que nous connaissons et que surtout nos enfants connaissent, quand de nombreux compatriotes qui avaient vécu la guerre et de nombreux chrétiens pouvaient à sa sortie - ils ne se sont pas privés de le faire d’ailleurs - attaquer la pièce et son audace contre le successeur de Pierre. C’est Hochhuth qui a eu le courage d’exposer les faits dans sa langue dramatique, sachant bien qu’il verrait se dresser contre lui des hallebardes plutôt que des barouds d’honneurs.

La quatrième de couverture de la nouvelle édition le dit bien: lors des représentaions qui furent données partout en Europe, à Berlin, Londres, Amsterdam, Paris - où la pièce fut jouée en 1963 à l’Athénée dans une adaptation de Jorge Semprun - Le Vicaire déclencha scandales et violentes polémiques. Car l’oeuvre de Rolf Hochhuth pose un problème historique et moral sur lequel pèse la mort de six millions de Juifs et où est mis en cause Pie XII. En se taisant, Pie XII n’a-t-il pas failli à sa mission de Vicaire du Christ? Et l’Eglise elle-même n’a-t-elle pas manqué à sa mission de Charité? Mais, au delà de la polémique chrétienne, le drame de Rolf Hochhuth, dans sa complexité vivante, soulève une question universelle: celle du conflit entre un appareil de pouvoir spirituel et politique et l’engagement humain  total.

Les hallebardes ne manquèrent pas même si Saul Friedlander fit paraître dès 1964 son livre Pie XII et le IIIème Reich où il jette sur les rapports entre le Saint-Siège et Berlin le même regard que l’auteur allemand. Saül Friedlander sait ce dont il parle car, ancien professeur de UCLA où il enseignait L’Holocauste, il en a vécu les expériences alors qu’il était caché à 9 ans dans un monastère catholique de France Occupée tandis que ses parents, ayant voulu se réfugier en Suisse, périrent en définitive à Auschwitz.

De toutes façons, elle n’en ont pas fini de se dresser puisque la biographie de Pie XII par John Cornwell Le Pape et Hitler qui date de 1999 révèle qu’Eugenio Pacelli grandit avant 1914 dans un milieu intégriste, violemment antisémite, anti-Lumières, antisocialiste puis antibolchévique! (Annie Lacroix-Riz dans Le Monde Diplomatique de Novembre 1999)

Dès le 8 Octobre 1999, le Jésuite Pierre Blet avait contesté les accusations portées par l’intellectuel britannique John Cornwell contre Pie XII. Je suis d’ailleurs horrifiée par les propos du Père Blet pour la bonne raison qu’ils paraissent terriblement anodins vis-à-vis de l’enjeu: Le Pape Pie XII était ami des Allemands mais il n’était pas pro-nazi et il n’était pas antisémite. S’il était antisémite il n’aurait pas aidé les Juifs de Rome à trouver 50 kgs d’or réclamés par Kappler (chef des SS à Rome). Cette réflexion est-elle simplement inique? Peut-on trouver une justification à l’indifférence papale de 1940 à 1944 dans le fait qu’il ait une fois essayé de sauver quelques Juifs romains (l’ont-ils été d’ailleurs?) avec quelques deniers? Un juste qui a sauvé un juif dans sa pauvre maison au risque de sa vie a plus de valeur à mes yeux que tout cet or “vaticanais” qui n’a pas changé d’un iota la vie du Saint Père. 

Je crois que je n’ai pas besoin d’en dire plus. Si Amen a eu en tout cas un mérite, c’est celui de m’avoir permis de renouer avec une pièce essentielle des années soixante dont on a trop peu parlé parce que, suite aux protestations de l’époque, il ne semble pas que des metteurs-en-scène de théâtre ou de cinéma l’ait reprise avant Costa-Gavras. C’est tout à son honneur de l’avoir fait.