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Le
Vieux: Ne pas mourir dans le wagon sous les yeux de mes petits-enfants.
Depuis longtemps, l’angoisse a effacé leur visage, éteint leurs
questions. Ils sentent ce que je sais maintenant: la fin du voyage est
aussi notre fin. Où que ce soit, Ô Dieu terrible, ton Ciel est au-dessus
de nous et les bourreaux sont des hommes à qui tu as donné le pouvoir.
Regardes-tu aussi? Oui, tu regarderas. Aussi fidèlement je t’ai servi
au milieu de tous ceux qui Te méprisait, aussi sûr j’étais de ta
toute-puissance: comment pourrais-je douter, Ô Dieu inconcevable, que Tes
mains, à Toi aussi, sont à l’oeuvre! Ma consolation jusque dans la
vieillesse n’a-t-elle pas été la certitude que personne, personne, ne
T’arracherait le gouvernail?. C’est cette foi en Toi qui m’anéantit.
Laisse-moi te mettre en garde, pour l’amour de Ton nom: ne montre pas Ta
grandeur en faisant brûler les enfants en présence de leur mère pour
entendre à nouveau Ton nom dans le cri des suppliciés. Qui pourrait voir
dans la fumée des fours crématoires un signe de résurrection? Toi, Dieu
sans mesure. Est-ce quand l’homme est sans mesure qu’il Te ressembles
le plus? Est-il une telle abîme de scélératesse parce que Tu l’as créé
à Ton Image? Je ne peux plus être irrité, Ô toi qui es terrible, je ne
peux plus prier, seulement supplier. Ne me laisse pas mourir dans le wagon
à bestiaux sous les yeux de mes petits-enfants!
J’ai
dit dans un message à Catherine Raucy qui a fait le compte-rendu de
“Amen” sur notre site littéraire que j’avais retrouvé “Le
Vicaire” de Rolph Hochhut, trouvé devrais-je dire car je n’avais plus
souvenir qu’il y fût. Je l’ai lu d’un trait pour que les
images se déroulent dans ma tête comme un film. J’y suis à peu près
parvenue et j’ai une bonne idée de l’ensemble dont je peux dire que
Costa-Gavras s’est bien inspiré pour faire son film en ajoutant des scènes
bien sûr : celle du voyage à Tubingen avec le Docteur ou celles qui ont trait aux livraisons de gaz et à leurs destructions pour
des causes diverses car elles sont spectaculaires dans un film mais
difficilement adaptées pour une pièce de théâtre. Je ne parle pas des
scènes de wagons car si
elles ne sont qu’évoquées dans la pièce, et pour cause, elles sont présentes,
comme je l’ai montré en exergue au début de ces lignes, dramatiques,
beaucoup plus que les défilés aller-retour du film. Par contre le
metteur-en scène a occulté toute la scène II de l’acte I entièrement
consacrée à Eichmann et à ses acolytes de la Taverne des Chasseurs
parce que sans doute il voulait resserrer son film autour des personnages
de Riccardo Fontana et de Gerstein. Il est d’ailleurs vrai que les plans
où Eichmann apparaît ne semblent pas vitaux de prime abord pour la bonne
marche de la pièce et du film. Il est à “son “ quartier général et
n’est fascinant que parce que fasciné lui-même par les Juifs et la récurrence
avec laquelle il revient sur le sujet et sur les camps de la mort sans
jamais pouvoir sans écarter d’une seconde. Une information donnée au-début
de la scène est intéressante:
L’hôte est Adolf Eichmann, un
aimable maniaque, dont la terrible efficacité a si peu à voir avec l’état
lugubre d’un Grand Inquisiteur qu’en 1945 il ne sera même pas
recherché. Ce sera seulement l’étude des dossiers qui le démasquera
comme le plus laborieux expéditeur qui ait jamais existé au service de
la mort. En fait, Rolph Hochhuth a peut-être voulu mettre en parallèle
dès le départ Riccardo et l’Eglise avec laquelle il allait avoir à débattre,
Gerstein et la SS que dans sa fougue il voulait berner et confondre.
Puisque
Costa-Gavras a bien suivi le plan de la pièce, je ne pense pas qu’il
soit besoin de revenir sur chaque scène, sur une peut-être en
particulier qui m’a laissé une marque: l’échange que Riccardo fait
de sa soutane avec les effets, étoile jaune comprise, de Jacobson, sauvé
par Gerstein qui l’a caché dans son
appartement. Cette soutane et le passeport de la nonciature
devraient permettre à l’homme dont la famille est déjà morte de s”échapper
au sud de l’Italie et de rejoindre les forces alliées qui ont envahi la
péninsule. La stupéfaction et la détresse de Riccardo à son arrivée
au camp d’apercevoir Jacobson qu’on prend toujours pour l’Abbé
Fontana sont bouleversantes parce que l’effet dramatique est donné par
la magie des mots forts, vrais, douloureux, plus touchants, plus
percutants que les images même, je dois le reconnaître, même si j’ai
à faire à une traduction puisque je ne lis pas l’allemand dans le
texte.
Les
mots, nous y voici. Ils portent tout en eux, la magie, la peur, le doute,
l’extase, la confiance et la haine. Ils sont directs, francs, énigmatiques,
sibyllins. J’en ai recueillis quelques uns: Le
Cardinal: Non, il (Hitler) ne peut rire du monde, il veut l’améliorer.
Celui qui s’oppose à son idéal est exterminé - Où en serait donc
l’Eglise, Messieurs, si au Moyen Age, elle n’avait pas allumé les bûchers
de l’Inquisition? - Hitler avait l’air d’un commis-épicier. Le
Concordat lui a donné du lustre “urbi et orbi” et à présent le Pape
devrait le frapper d’anathème? Les explications mêmes qui précèdent
certaines scènes font partie intégrante de la pièce écrite. Riccardo
vient de mettre sur sa soutane l’étoile de Jacobson en présence du
Saint Père: Tandis que le Pape, dans une extrême colère, signe (une lettre
anodine et sans commune mesure avec ce que lui demande Riccardo)
la plume glisse de ses doigts, il se salit la main avec l’encre et la
regarde d’un air si plein de reproches que cela se voit... Il est
profondément humilié comme d’une blessure... Il s’est levé, il ne
peut pas parler. Il ne réussit pas à cacher que les paroles (de
Ricardo: Dieu ne laissera pas péricliter l’Eglise uniquement parce
qu’un pape se dérobe à son appel) l’ont
touché au plus profond. Et maintenant, malgré tout ce que le pape
ressent, que va-t-il faire, devinez? Le
secrétaire est entré sans bruit. Il porte maintenant une grande coupe de
bronze, avec de l’eau et une serviette... Maintenant le Pape s’assied
et se met à se laver les mains.
Une
“image” de plus: la mort presque simultanée de Riccardo tué par un
garde du camp et dont la tête repose sur les genoux de Jacobson et celle
du Juif qui le transporte dans ses bras vers le four où ils vont terminer
leur périple. J’ose à peine parler du départ discret de Gerstein dont
on ne connaîtra jamais la destinée dans la pièce, rien d’aussi précis
en tout cas que dans le film. C’est étrange, je l’aimais bien
Gerstein mais cette dernière scène m’a rapproché de deux hommes que
rien au monde ne devait réunir, ni la vie ni la mort, et qui pourtant le
seront pour l’éternité.
Je
trouve d’ailleurs extraordinaire d’avoir découvert l’un des moments
les plus dramatiques de la pièce non dans une scène mais dans une
indication de scène. Que dire alors de Rolf Hochhuth lui-même?
N’est-il pas étonnant qu’un auteur allemand ait écrit un telle pièce
dès 1963, c’est-à-dire dix-huit ans après la fin de la Deuxième
Guerre Mondiale quand l’Allemagne n’était pas encore devenue le pays
libéral que nous connaissons et que surtout nos enfants connaissent,
quand de nombreux compatriotes qui avaient vécu la guerre et de nombreux
chrétiens pouvaient à sa sortie - ils ne se sont pas privés de le faire
d’ailleurs - attaquer la pièce et son audace contre le successeur de
Pierre. C’est Hochhuth qui a eu le courage d’exposer les faits dans sa
langue dramatique, sachant bien qu’il verrait se dresser contre lui des
hallebardes plutôt que des barouds d’honneurs.
La
quatrième de couverture de la nouvelle édition le dit bien:
lors des représentaions qui furent données partout en Europe, à Berlin,
Londres, Amsterdam, Paris - où la pièce fut jouée en 1963 à l’Athénée
dans une adaptation de Jorge Semprun - Le Vicaire déclencha scandales et
violentes polémiques. Car l’oeuvre de Rolf Hochhuth pose un problème
historique et moral sur lequel pèse la mort de six millions de Juifs et où
est mis en cause Pie XII. En se taisant, Pie XII n’a-t-il pas failli à
sa mission de Vicaire du Christ? Et l’Eglise elle-même n’a-t-elle pas
manqué à sa mission de Charité? Mais, au delà de la polémique chrétienne,
le drame de Rolf Hochhuth, dans sa complexité vivante, soulève une
question universelle: celle du conflit entre un appareil de pouvoir
spirituel et politique et l’engagement humain
total.
Les
hallebardes ne manquèrent pas même si Saul Friedlander fit paraître dès
1964 son livre Pie XII et le IIIème
Reich où il jette sur les rapports entre le Saint-Siège et Berlin le
même regard que l’auteur allemand. Saül Friedlander sait ce dont il
parle car, ancien professeur de UCLA où il enseignait L’Holocauste, il
en a vécu les expériences alors qu’il était caché à 9 ans dans un
monastère catholique de France Occupée tandis que ses parents, ayant
voulu se réfugier en Suisse, périrent en définitive à Auschwitz.
De
toutes façons, elle n’en ont pas fini de se dresser puisque la
biographie de Pie XII par John Cornwell Le Pape et Hitler qui date de 1999 révèle qu’Eugenio Pacelli grandit avant 1914 dans un milieu intégriste,
violemment antisémite, anti-Lumières, antisocialiste puis antibolchévique!
(Annie Lacroix-Riz dans Le Monde
Diplomatique de Novembre 1999)
Dès
le 8 Octobre 1999, le Jésuite Pierre Blet avait contesté les accusations
portées par l’intellectuel britannique John Cornwell contre Pie XII. Je
suis d’ailleurs horrifiée par les propos du Père Blet pour la bonne
raison qu’ils paraissent terriblement anodins vis-à-vis de l’enjeu: Le
Pape Pie XII était ami des Allemands mais il n’était pas pro-nazi et
il n’était pas antisémite. S’il était antisémite il n’aurait pas
aidé les Juifs de Rome à trouver 50 kgs d’or réclamés par Kappler
(chef des SS à Rome). Cette réflexion est-elle simplement inique?
Peut-on trouver une justification à l’indifférence papale de 1940 à
1944 dans le fait qu’il ait une fois essayé de sauver quelques Juifs
romains (l’ont-ils été d’ailleurs?) avec quelques deniers? Un juste
qui a sauvé un juif dans sa pauvre maison au risque de sa vie a plus de
valeur à mes yeux que tout cet or “vaticanais” qui n’a pas changé
d’un iota la vie du Saint Père.
Je
crois que je n’ai pas besoin d’en dire plus. Si Amen
a eu en tout cas un mérite, c’est celui de m’avoir permis de
renouer avec une pièce essentielle des années soixante dont on a trop
peu parlé parce que, suite aux protestations de l’époque, il ne semble
pas que des metteurs-en-scène de théâtre ou de cinéma l’ait reprise
avant Costa-Gavras. C’est tout à son honneur de l’avoir fait.
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