"Amen" et "Monsieur Batignole"

 par Lise Willar

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Dimanche 3 Mars - dix neuf heures

 

On parle beaucoup à l’heure actuelle du renouveau de l’antisémitisme en France. Il se produit d’ailleurs une chose étrange: au moment précis où se diffusent des images insoutenables qui tendent à montrer combien les victimes que nous fûmes sont parfois devenues des tortionnaires - un  membre du fatah a parlé ce matin de génocide des Palestiniens par les Israéliens[1]  - nous sommes submergés de films et d’émissions qui parlent de la Shoah. Je suis entrain d’écouter l’émission “Riposte” qui a pour thème les incidents regrettables dont mes coréligionnaires font l’objet dans les banlieues des grandes villes et réunit plusieurs invités dont les points-de-vue concorderaient si Jacques Attali ne venait pas apporter ses tendances que je situe mal  alors que je comprends parfaitement le discours d’hommes tels que Comte-Sponville ou Alain Finkielkraut. Vous allez peut-être trouver ma démarche étrange parce qu’aucun d’entre vous ne prendrait, je crois, Jean d’Ormesson pour un antisémite convaincu mais aujourd’hui où j’étais allée voir “Amen” de Costa-Gavras et d’où je ne suis revenue que pour me plonger dans l’émission d’Arte m’est revenue en mémoire une lettre que j’avais envoyée à notre Académicien national à la sortie de son livre “Histoire du Juif Errant”.[2]  Je me permets de la transcrire ici car elle explicitera ma pensée d’hier, d’aujourd’hui et comme l’histoire, telle celle du Juif Errant, tend à se perpétuer, de toujours. Je reviendrai au film et même aux films après.

 

Lettre à Jean d’Ormesson

 

 Monsieur l’Académicien, je sais que vous n’avez pas inventé de toutes pièces l’histoire du Juif Errant, légende qui remonte à des récits post-évangéliques. On peut en effet penser que l’apparition du mythe se fit au XIIIème siècle[3]: il était alors décrit comme un homme éternellement triste, converti et pieux qui, attendant en Arménie le retour du Christ, témoignait de la passion aux pélerins en sa qualité d’ancien portier de Ponce Pilate. Cette version a été plus tard remplacée par celle que vous privilégiez, celle d’un cordonnier juif condamné à l’errance perpétuelle pour avoir refusé un verre d’eau au Christ portant la croix. Il parcourt donc le monde, son corps se renouvelle à chaque siècle, pareil aux cinq sous qu’il peut dépenser à la fois et qu’il retrouve toujours au fond de sa poche ou de sa besace. Cette légende où le Juif Errant incarne le “peuple déicide” a constitué un argument de l’antisémitisme théologique. Elle a été imprimée pour la première fois en Allemagne en 1602 mais elle a surtout été exploitée à partir du XVIIème siècle. On connaît le roman d’Eugène Sue qui fut publié en 1845 et marque, avec les Mystères de Paris, l’avènement du roman-feuilleton. Son héros est Ahasvérus, nom que vous reprenez dans votre propre ouvrage, mais il est le défenseur de la classe ouvrière contre les Jésuites. Après s’être réfugié chez Nietzsche qui l’assimile à Paul, le Juif, l’éternel Juif errant par excellence” il s’adapte dans “Le Passant de Prague” d’Apollinaire à l’errance comme à l’éternité. Un des derniers ouvrages dédié au Juif errant avant la publication de votre livre a été “L’Amant sans domicile  fixe” de C. Fruttero et F. Lucentini, ouvrage dans lequel une princesse romaine, négociante en oeuvres d'art, fait à Venise, la ville par excellence des amoureux, la rencontre d'un être mystérieux et extraordinaire, Mr. Silvera. On peut encore citer Jean Brun, philosophe et penseur agenais qui a écrit: “C’est la nostalgie d’un là-bas, toujours plus loin, qui fait du voyage un symbole privilégié de la culture et du Juif errant une figure universelle. Nietzsche a traduit admirablement notre condition en écrivant que nous avons tous’le mal du pays sans avoir de pays’.”

Ainsi donc et pour tout de même en revenir à vous, le savetier Ahasvérus a refusé un verre d’eau à Jésus qui “d’une voix presqu’inaudible” lui dit “Je marche parce que je dois mourir. Toi, jusqu’à mon retour, tu marcheras sans mourir.” Vous admettez donc implicitement une deuxième faute irréparable - la première étant la trahison de Judas - commise par un Juif à l’égard de Jésus. Si encore les raisons du savetier étaient valables, mais non: il veut punir par le truchement de Jésus les rebuffades de Marie-Madeleine, sa jalousie le poussant à croire qu’elle est physiquement amoureuse de ce nouveau prophète. Fiction, mythe, invention  me direz-vous... A votre aise, mais je ne retiens de cette phrase terrible prononcée par Jésus que la condamnation d’un homme à une peine plus dure que l’enfer par un messie dont vous exaltez depuis deux mille ans la bonté, la compassion, l’amour universel et la miséricorde.

La diaspora de mes aïeux - le symbole du Juif errant incarna en effet en un deuxième temps l’errance des Juifs avant d’être considérer comme le représentant universel de la destinée humaine, le voyageur en chemin vers la rédemption[4]- ne procède plus de l’occupation romaine, de l’Inquisition, des pogroms, du racisme qui les poussent toujours plus avant vers les confins de l’Europe et de l’Asie sans parler de leur marche récente vers les camps de la mort et les fours crématoires, elle n’est que la conséquence néfaste d’un geste malheureux provoqué par la jalousie. Jusqu’à votre livre, je croyais que la haine c’était les autres. A partir de votre livre, je comprends que pour vous la haine c’est le Juif Errant qui n’est plus la victime éternelle d’une malédiction mais l’instigateur des crimes les plus odieux: Cartaphilus[5], et non pas les chrétiens accusés de cette entreprise par Néron, est responsable de l’incendie de Rome, Démétrios[6], l’organisateur du massacre systématique des Hérules. En fait le Juif Errant est responsable de tous les crimes de l’humanité même quand ils sont perpétrés dans une intention louable comme à Massada où votre description de l’égorgement de la mère et de ses trois enfants ou l’enfoncement du couteau dans le sein gauche d’une jeune femme sont insoutenables, bien plus que les efforts titanesques des Romains pour venir à bout de la ville martyre.

Selon moi, votre Juif Errant incarne une race mauvaise et condamnable plutôt que l’humanité maudite dont il est question dans le résumé de votre livre. Seule exception à la règle mais qui la confirme peut-être: l’amitié qui lia Giovanni Buttadeo (Isaac) et Saint François d’Assise, indéfectible et touchante. Toutefois la tendresse qui émane à coup sûr de ce lien privilégié ne saurait racheter une éternité de méfaits. Bien sûr il y a les anecdotes: Christophe Colomb qui cache ses origines juives comme le faisaient les Juifs honteux des années trente dans notre bel hexagone, Chateaubriand, Nathalie de Noailles et les autres...

Je suis décue. J’espérais vous lire au premier degré en m’amusant et sans me poser trop de questions. Malheureusement votre livre ne raconte pas l’aventure ubuesque de l’humanité mais les crimes commis par votre malheureux héros. Vous vous targuez d’un style qui vous serait propre pour la raison (peut-être) que le récit de Simon de Cyrène, de la page 59 à 62, ne comporte pas de ponctuation mais je vous rappelle, sans vouloir vous offenser, que Valéry a fait mieux dans le genre. Allons, ne m’en veuillez pas de tous ces griefs, Monsieur l’Académicien: ces Juifs ont la susceptibilité à fleur de peau et on ne peut rien leur dire sans qu’ils prennent la mouche alors, qu’ils aillent au diable où, tel Jésus, vous les avez d’ailleur envoyés.

Je dois tout de même ajouter que, si je n’approuve pas vos idées ou la manière dont vous avez utilisé le mythe, je suis admirative devant la compilation préalable à l’écriture du livre. Vous avez bien appris le Bouddhisme, l’Islam sinon le Judaïsme. Votre “Juif Errant” se veut évidemment un lien entre les différentes fois et les différentes philosophies même s’il ne dépasse pas quelquefois le niveau d’une historiette et même si sa lecture ne remplace pas - vous le savez fort bien - la lecture de la Bible, de la Bhagavad-gita, de la Kabbale, du Coran ou des Evangiles. Il effleure sans aller jamais très profondément l’histoire de l’humanité. Je l’ai terminé au bord d’une piscine et je regrette parfois de ne pas m’être ennuyée en le lisant (même si je peste contre lui) car le plaisir représente une forme de propagande parfois plus insidieuse qu’un pamphlet extrémiste. Ah! se dit-on (si l’on se dit quelque chose), il n’a tout de même pas tort, Jean d’Ormesson: les Juifs, dans leur errance, ont contaminé pratiquement toute la terre. Et voilà! les dés ont été une fois de plus jetés par un auteur qui ne le voulait peut-être pas.

C’est vrai, les Juifs ont la sensibilité à fleur de peau et si j’ai voulu faire mention de cette lettre, c’est que justement je suis l’une d’entre eux. Je suis bien persuadée que peu de lecteurs ont vu dans cette “Histoire du Juif errant” tout ce que j’y ai moi-même avec horreur entrevu. Mon état d’esprit est chaque fois le même quand je m’embarque dans une aventure où je pourrais “laisser” des plumes. C’est la raison pour laquelle je reviens tout de même après cette longue digression au film “Amen” de Costa-Gavras qui a fait couler beaucoup d’encre depuis une sortie qui ne date pourtant que de trois jours. Je n’ai d’ailleurs rien voulu lire ou écouter avant de me rendre compte par moi-même et savoir ce que je ressentirais personnellement. Comme je viens de le laisser pressentir, j’ai toujours beaucoup de difficultés après soixante ans à voir des images de la Shoah et je me demandais si je supporterais celles de Costa-Gavras. Je me souviens avoir assisté en 1963 à une représentation du “Vicaire” (“Der Stellertreter”) de Rolf Kochhuth au théâtre. Il est évident qu’une pièce de théâtre, même si celle-ci était l’entreprise courageuse d’un auteur allemand, n’a pas la charge émotive de documentaires ou même d’un film réaliste. Et bien, contrairement à ce que je redoutais, je suis ressortie d’ “Amen”, ayant supporté les images et l’histoire avec une sorte d’aisance qui m’a surprise. Je n’ai même pas vu cette affiche dessinée par Olivero Toscani, le photographe et ancien directeur de publicité de Benetton qui remplit naguère les rues de toutes les villes de France d’affiches provocantes, utilisant la misère des hommes à des fins mercantiles. Les murs du cinéma étaient en effet vierges de l’affiche “provocante”...[7]  Je suis bien sûre pourtant que toute la polémique au sujet de ce film vient de là, de cette apparente assimilation entre la croix du Christ et de l’emblême du nazisme que fut la swastika.

Pour ce qui est du film, j’y ai vu surtout l’apologie de deux hommes: un officier SS, Kurt Gerstein, fabricant du fameux zyklon, cet acide cyanhydrique employé par les nazis dans les chambres à gaz pour leur oeuvre d’extermination et que l’inventeur croyait destiné à la désinfection de l’eau polluée que buvaient les soldats en campagne: l’homme, horrifié par l’usage qu’on fait de ses travaux, va employer toute son énergie pour faire connaître à l’ambassadeur suédois d’abord puis aux Alliés ensuite l’atroce vérité sur la solution finale. L’autre héros du film est un jeune Jésuite, admirablement joué par Matthieu Kassowitz. Dès qu’il est informé des projets qui se trament chez les SS, il donne des informations précises à son père, un proche de Pie II, et à tout le Vatican sur les projets nazis, les place devant des responsabilités qu’ils refusent en bloc, ne voulant pas, disent-ils, mettre en péril la population chrétienne d’Europe (comme si la Résistance n’avait pu exister puisque ses actions pouvaient déclancher l’arrestation et l’exécution d’otages éventuels). Le plan où le jeune prêtre, devant l’incompréhension de l’Eglise, met l’étoile jaune sur sa soutane avant de se joindre aux premiers Juifs italiens embarqués pour les camps de la mort, est aussi attendue que dramatique. Je m’arrête ici car je ne veux pas raconter la fin au cas où vous n’auriez pas encore vu le film. Vaut-il la peine de s’y précipiter? Je ne saurais le dire.[8] 

 

Dimanche 10 Mars - dix neuf heures

 

N’ayant pas trouvé dans “Amen” cette substantifique moelle que le film aurait dû contenir, je suis allée ce matin voir “Monsieur Batignole” (décidément ces séances du matin conviennent à mes yeux fatigués et puis les queues sont moins longues). Il ne me serait pas venu jusqu’à présent à l’idée de comparer Costa-Gavras et Gérard Jugnot. Ils ne jouaient pas dans la même cour d’école et ne pratiquaient pas le même art... Je fais aujourd’hui mon mea culpa. Le film de Gérard Jugnot est émouvant, les acteurs ont été choisis avec un discernement admirable, les jeunes comme les adultes. Nous n’assistons pas dans ce film à la confrontation au plus haut niveau d’êtres exceptionnels mais à celles de gens de la rue, de gens comme vous et moi qui travaillent, pensent, jugent, aiment, haïssent, profitent, dénoncent, sauvent, vivent comme ils le peuvent et du mieux qu’ils le peuvent à une époque où tout n’est pas simple. “Monsieur Batignole” n’est pas le capitaine SS ou l’abbé italien, c’est un homme simple qui ne savait pas, qui ne voyait pas mais qui peu à peu, à son rythme et à celui imposé par les évènements, a tout simplement appris qu’on ne pouvait pas seulement fermer les yeux, gagner sa vie, faire du marché noir... mais qu’il y avait des choses ailleurs et plus fortes auxquelles, au risque de sa vie, on ne pouvait échapper. “Monsieur Batignole”, du franchouillard qu’il était, est devenu un de ces hommes qui peut faire croire aux autres hommes à l’espérance même quand elle semble se voiler. Je ne regrette pas d’avoir assisté à cette évolution remarquable pour la bonne raison que certains d’entre nous ne seront jamais touchés par la grâce (divine?), un bienfait accordé à quelques uns de mes contemporains qu’on appelle des “Justes” dans des circonstances inimaginables avant qu’elles ne deviennent une réalité tangible et quotidienne.



[1] Il est certain que nous sommes arrivés à un point où tous les hommes de bonne volonté - même s’ils refusent le terme outrancier de génocide car les Palestiniens ne se gênent pas de leur côté pour rendre à ceux qu’ils accusent la monnaie de leur pièce (ce que n’ont jamais pu faire les Juifs, les tziganes, les handicapés, les Cambodgiens, les Rwandais...) - voudraient qu’une solution acceptable par les deux camps soit trouvée avant qu’il ne soit trop tard. C’est ce qu’a proposé aujourd’hui-même un psychiâtre de l’Université de Jérusalem et nous sommes nombreux à espérer que ses paroles sages seront entendues.

 

[2]  Contrairement à André Brink ou Paul Auster, Jean d’Ormesson ne m’a jamais fait l’honneur de me répondre.

 

[3] Il est mentionné dans Flores historiarum de Roger de Wendover et dans Chronica maiora de Matthieu Paris.

[4]Thème exploité par Goethe  (Der ewige Jude, 1774) qui optera pour Faust par la suite. Chez Byron, Ahasvérus est le “pair” de Caïn et de Prométhée. Chez Nicolas Lenau et José de Espronceda, il côtoie Don Juan, Faust et Satan. Dans “Le Moine” de Matthew Gregory Lewis, le héros Raymond est délivré par le Juif Errant portant le stigmate de Caïn alors que dans “La Tragédie de l’Homme” de Imre Madach, l’errance ahasvérienne à travers les époques n’est autre que le châtiment subi par Adam et Eve.  

 

[5] Un des noms pris par le Juif Errant dans le livre de Jean d’Ormesson.

[6] id.

[7] En bonne représentante de la droite réactionnaire, la ville de Versailles a décidé dans un premier temps de ne pas diffuser le film. J’aimerais savoir si cette décision n’a pas été prise sur la demande d’un édile municipal afin de ne pas porter ombrage à la sensibilité des électeurs... De toutes façons, l’affiche du film, dans le cinéma où je suis allée comportait l’image du capitaine SS et celle de l’Abbé italien, rien d’autre.

[8] Quand je suis allée voir “Amen”, je n’avais pas pris connaissance - ce que j’ai fait depuis - de l’article du psychanalyste Jean-Jacques Moscovitz que notre ami Hannibal a posté dans le forum de notre site littéraire Ecrits-vains. Je suis complètement d’accord avec le jugement du psychanalyste.