Je
ne raconte pas à nouveau les évènements qui m’ont amenée à Jérusalem,
tous mes amis les connaissent déjà. Je me contenterai donc de relater
chacune de ces journées qui, forcément, resteront gravées dans ma mémoire.
Jeudi
Je
me suis levée à quatre heures moins le quart à l’Ibis d’Orly où
je suis arrivée hier soir en taxi. Le départ était prévu pour sept
heures quarante cinq mais il faut arriver à El AL avec trois heures
d’avance pour des problèmes de sécurité. J’aurais pu m’en
dispenser car il n’y avait aucune bousculade au contrôle. J’ai
bavardé avec des Israéliennes d’origine marocaine et tunisienne qui
ont passé les vacances de Hanoukkah, de Noël et du Jour de l’An chez
la fille de l’une d’entre elles. L’avion a décollé à l’heure
exacte. J’ai dormi une heure environ après le petit déjeuner et je
me suis réveillée au-dessus des îles grecques un peu avant la Crête.
C’était superbe ces gros points noirs sur une mer toute bleue. Nous
avons atterri à Ben Gourion avec au moins une demi-heure d’avance. Un
avion était arrivé un peu avant nous de Newark, New Jersey, plein d’étudiants
venus faire un stage de cinq mois grâce une bourse du gouvernement hébreu.
J’étais
tellement fatiguée que j’ai sauté dans un taxi. Le chauffeur était
natif de Jaffa, sa femme du Golan. A mon premier séjour en Israël, il
y a vingt cinq ans, les chauffeurs n’étaient pas des autochtones mais
des ashkénazes
et ils n’étaient pas tendres avec les Maghrébins sefardim
qui venaient d’arriver. A cette époque, il y avait déjà
quatre députés arabes à la Knesset mais pas de sefardim.
Aujourd’hui, le Président de la Chambre est sefarad. Nous étions
venus en Israël, mon mari et moi-même, avec “Les Femmes Pionnières”
qui dépendaient de la WIZO
et parmi lesquelles nous avions une amie. Nous voulions
surtout rendre visite à notre fils cadet qui séjournait pour ses
vacances d’été dans un kibboutz du Golan, à Kfar Giladi. C’était
le temps où les ouvriers agricoles libanais traversaient chaque jour
“la bonne frontière” pour venir travailler en Israël. Ils
repartaient le soir, leur sac à provisions bien garnis. Nous avions été
reçus par le Président de la République et nos compagnons avaient dit
en revenant à l’autocar: “il est bien ‘notre’ président”.
J’avais réagi intérieurement: mon Président, même si je n’avais
pas voté pour lui, c’était Giscard d’Estaing. Je me sentais
tellement plus française qu’israélienne!
J’ai
été plus en symbiose avec mes coréligionnaires quand je suis revenue
en Israël avec mon petit-fils Nicolas. Il venait de faire sa bar-mitsva
et il fréquentait une école juive. A Jérusalem, il a prié
si longtemps au Mur des Lamentations que j’ai cru qu’on y passerait
la journée. Nous avons tout visité, Yad Vashem,
la Knesset, le Musée d’Israël, celui où sont conservés les
manuscrits de la Mer Morte, nous avons suivi la Via Dolorosa, vu le
Saint Sépulchre... C’était le temps
où l’on pouvait encore aller sans crainte sur l’esplanade des mosquées.
J’étais aussi émue dans le Dôme du Rocher
que je l’ai toujours été en pénétrant dans les
magnifiques mosquées de Turquie et d’Iran construites par
l’admirable Sinan et dont les minarets graciles s’élancent vers le
ciel comme s’ils voulaient l’atteindre. Nous étions allés nous
baigner sur la Mer Morte et nous avions pris le téléphérique pour
monter à Massada122d’où
nous sommes redescendus à pied, Nicolas devant, moi qui le suivais.
Aujourd’hui,
dès mon arrivée au King David, le palace de Jérusalem, j’ai éprouvé
une impression bizarre. Est-ce la fatigue? Je me suis sentie étrangère,
venue d’un autre monde. Les gens que j’ai apercus dans les halls étaient
habillés à la “six-quatre-deux”, les femmes en jupe longue, un
foulard sur la tête, les hommes en jeans mais avec la kippa. Même les
Américains dont la bourse doit être plus lourde que la mienne étaient
sapés comme s’ils venaient de subir les évènements du 11 Septembre
mais avec un téléphone cellulaire à l’oreille. Après avoir téléphoné
à André Chouraqui comme convenu - il m’attend à dix heures et demie
demain matin - j’ai dormi toute l’après-midi dans une chambre qui
est plutôt une suite et je suis allée dîner au coffee-shop. Comme il
y a dix ans, le King David est complètement kasher.
J’ai mangé quelques “hors-d’oeuvre de Jérusalem” et une glace,
quelconques. Mon palais ne s’est pas habitué à la nourriture israélienne.
Je crois que j’ai besoin d’une bonne nuit pour me “requinquer”
complètement.
Vendredi
J’ai
dormi neuf heures de suite et je suis descendue prendre mon petit déjeuner
dans la grande salle-à-manger où j’ai partagé la table d’une dame
américaine. Elle venait de l’Etat de New York et collectait aux
Etats-Unis des fonds pour Israël. J’étais ragaillardie et si je
n’ai pas fait honneur autant qu’elle au somptueux breakfast, j’ai
mangé avec plaisir des céréales avec du yoghourt après avoir bu un
verre de jus d’orange frais. J’ai ensuite sauté dans un taxi pour
me rendre chez André Chouraqui. Sa belle maison est située sur les
hauteurs de la ville nouvelle. Après m’avoir chaleureusement
accueillie, il m’a dit d’aller admirer la Vieille Ville depuis les
immenses baies de son bureau puis nous avons bavardé de tout pendant
une heure et demie: Jérusalem,
Israël, ses livres, le monde, l’Alliance, l’oecuménisme, mes écrits...
Le temps a passé très vite et je me suis aperçue qu’il était
fatigué. Il marche très difficilement à l’aide d’une canne, des séquelles
sans doute de son ancienne poliomyélite. J’ai voulu prendre congé
mais auparavant sa femme, Annette, m’a apporté du jus d’orange et
des gâteaux. André - puisqu’il m’a demandé de l’appeler par son
nom - m’a dit qu’il allait lire pendant le chabbat ce que je lui
avais apporté, entre autres le compte-rendu de son dernier livre “Mon
Testament, le Feu de l’Alliance” et mon étude “Soufisme et
Hassidisme”. Je devais lui téléphoner dimanche matin et il me
donnerait alors un nouveau rendez-vous. Entre-temps, il m’a conseillé
de refaire connaissance avec Jérusalem et de m’imprégner de la ville
en le faisant toutefois avec un guide, surtout dans la Vieille Ville.
J’ai
marché depuis chez lui jusqu’à l’hôtel pour prendre des photos et
me remettre de mon émotion. J’ai demandé un guide à la réception
de l’hôtel et je l’ai attendu en avalant une soupe aux légumes.
Avi est arrivé à deux heures et j’ai passé avec lui une après-midi
passionnante. Je n’ai pas eu un guide mais un ami qui a visité avec
moi tous ses amis de la Vieille Ville, les Arméniens, les Catholiques,
les Juifs... et me les a présentés. J’ai bien sûr
reconnu les rues étroites bordées de maisons habitées d’un côté
par des Arméniens, de l’autre par des Juifs, tous des israéliens qui
parlent ivrit (hébreu). Il m’a emmenée à la synagogue loubavitch
où j’ai retrouvé mes souvenirs du Baal Shem Tov
et photographié l’immense menorah (chandelier à sept
branches). Nous nous sommes ensuite arrêtés dans la boutique d’un
joaillier qui publie des légendes en anglais sur le site web qu’il a
créé.
Il nous a raconté l’histoire de la bague du roi Salomon et m’a
demandé si je pourrais la traduire en français ainsi que les autres et
les mettre sur notre site. J’ai promis sans donner de date précise.
Avec nous il y avait une jeune femme noire d’origine américaine qui,
apparemment, n’a pas fait son aliyah
mais est venue vivre à Jérusalem à la fin du second millénium
en ayant le ferme espoir que le messie serait alors de retour dans la
ville sainte. Elle était soprano lyrique aux Etats-Unis et chante
maintenant des gospels. J’ai aussitôt pensé à mon amie Géraldine
qui recherche une soprano lyrique pour interpréter ses compositions et
je lui ai laissé ma carte afin qu’elle dépose à l’hôtel une
cassette où elle aurait enregistré quelques airs.
De chez le joaillier, nous sommes allés à l’Eglise de la Dormition
où l’on donnait un concert que nous avons écouté du
dehors car il était trop tard pour entrer puis nous sommes allés au
Mur Occidental
afin d’y déposer dans les interstices tous les papiers où
ma famille et mes amis avaient émis leurs voeux les plus chers. J’ai
bien sûr prié en souvenir de mes chers parents et glissé mon propre
papier où était inscrit le même voeu que je formule depuis plus de
vingt cinq ans. Il y avait beaucoup de monde et d’effervescence car
l’heure du Chabbat approchait, de nombreux étudiants étrangers, des
Juifs orthodoxes en costumes et feutres noirs, des Loubavitch vêtus
comme le Baal Shem Tov dans son village des Carpathes d’une tunique de
satin noir, de bottes et d’une toque de fourrure... et moi,
occidentale étrange mais prête à me régaler de toutes ces choses
qu’on m’offrait. Entre hier et aujourd’hui, en raison sans doute
de ma visite à André Chouraqui et de ma promenade dans la Vieille
Ville, je n’étais plus la même, je m’intégrais même si ce n’était
que pour deux ou trois jours. A la sortie du Mur, une mendiante qui
parlait très bien français m’a demandé mon nom, celui de ma mère
et m’a prédit toutes sortes de bonnes choses après m’avoir donné
deux fils rouges qui représentent le lien des femmes avec Rachel.
J’ai
invité Avi, mon guide, à venir prendre un verre au Bar Oriental. Il va
penser à une excursion pour Lundi et me conduira Mardi à l’aéroport.
Après son départ, j’ai bavardé avec le barman, un Juif d’origine
roumaine qui parle français. Nous sommes remontés jusqu’à mon
beau-père qui a fait sa médecine en France en intégrant de suite la
seconde année car il y avait déjà réciprocité avant la Guerre de
14-18 entre la Roumanie et la France. Ceucescu y est passé bien sûr et
toute la vie de cet homme qui a bourlingué de Bucarest au Canada en
passant par la France avant de faire son Aliah. Dans les halls, je ne
reconnaissais pas les gens d’hier. Tous étaient sur leur trente et un
pour cause de Chabbat. J’ai décommandé ma table parce que j’ai
mangé trop de “petits trucs” avec Avi. Je n’avais plus faim et je
voulais penser à cette journée si riche en évènements, le matin
Chouraqui et l’après-midi cette longue promenade dans la Vieille
Ville qui a ravivé tant de souvenirs. Avant de rentrer dans ma chambre,
j’ai photographié un salon particulier où la table était richement
dressée et attendait ses convives.
Une
fois seule, je me suis posée la question que vous devez vous-même vous
poser: “et les Palestiniens dans tout ça?” Eh bien, jusqu’à
preuve du contraire, c’est comme s’il n’y avait pas de conflit,
comme s’il ne se passait pas des choses quotidiennement à quelques
kilomètres de moi. Avi m’a montré de loin les quartiers arabes mais
ils paraissaient aussi calmes que tout le reste alentour. Personne n’a
parlé de la guerre de même que pas une fois la dame américaine n’a
mentionné les évènements du 11 Septembre. J’ai eu un peu la même
impression qu’à Londres pendant la guerre: après un bombardement ou
le passage de quelques V2 qui avaient détruit de nombreuses maisons,
les boutiques arboraient le signe: “business as usual” (On travaille
comme à l’habitude) à la différence qu’ici dans la ville nouvelle
comme dans la Vieille Ville, il n’y a aucune destruction, le traffic
est important, les feux respectés et il n’y a pas foule sur les
trottoirs. On pourrait croire que tout ceci est un “faux-semblant”,
mais non, rien de ce que j’ai pu observer ne m’a donné cette
impression.
Chabbat
J’ai
à nouveau bien dormi et à neuf heures, je suis allée prendre mon
petit déjeuner. J’ai regardé les buffets, encore plus somptueux
qu’hier (des montagnes de pains, de couronnes, de nattes, de fruits séchés
ou confits, des centaines de salades, plusieurs sortes de poissons, de
sauces, de confitures...) mais c’est comme cela depuis mon enfance et
malgré mes séjours répétés dans les pays anglo-saxons, je n’ai
jamais eu faim au réveil. Comme la dame américaine n’était pas là
(elle m’a dit qu’elle passait la plus grande partie du Chabbat à
dormir), j’ai mangé seule la même chose que la veille en y ajoutant
un peu de saumon fumé accompagné de citron et de “sour cream”, ce
que j’ai trouvé de plus proche de notre crème fraîche.
La
femme de chambre m’a dit qu’il faisait très froid et qu’on annonçait
de la neige pour demain. J’ai décidé de ne pas sortir avant midi et
j’ai profité de cette matinée pour terminer le livre “Visage Volé”
de la jeune Afghane Latifa et pour lire le “Coup de projecteur sur
Jean Barbé”, notre poète-chanteur. Une bonne occupation pour le
dimanche, non le Chabbat, suis-je bête! Allons, la vieille dame est
restée aussi franchouillarde qu’autrefois en dépit de ses bonheurs
d’hier: elle renâcle devant la nourriture, elle se sait différente
des gens qu’elle côtoie, elle trouve que le pays est trop américain
et qu’on y parle en dollars plus qu’en shekels (le franc de toutes
façons ils ne connaissent pas, alors l’euro?), elle a constaté avec
surprise que parmi les drapeaux du hall figurait la bannière américaine,
que les menus étaient en anglais et en hébreu, pas en français comme
dans la plupart des hôtels du monde... D’ailleurs tous les Israéliens
qui parlent français, comme cette gentille jeune femme à la réception,
sont originaires du Maroc ou de Tunisie, tous les touristes français
sont des sefardim originaires du Maroc et de Tunisie. J’ai
l’impression d’être la seule dans mon genre, une française juive
et pas une juive française! Hier, dans la Vieille Ville, ça a même
tourné à la farce: je regardais une vitrine quand un groupe d’étudiants
canadiens est arrivé à notre hauteur, parlant de Toronto. J’ai dit
que je connaissais leur ville mais que j’allais plus souvent au Québec.
Ils ont immédiatement fait une grimace de dégoût. Pauvres Québécois,
voici qu’on les met dans le même sac que nous autres, les Français
de France. Je pourrais croire que les Israéliens n’aiment pas la
France parce qu’ils la trouvent trop pro-arabe et trop antisémite
mais je ne sais pas, je crois que c’est viscéral comme ces choses
qu’on ressent mais qu’on ne peut exprimer.
Vers
onze heures, je suis allée sur le balcon. En définitive, il faisait si
doux que je me suis vite habillée et que j’ai sauté dans un taxi
pour aller au Musée d’Israël. Comme c’est le seul endroit ouvert
le chabbat, il y avait une file d’attente que je n’ai pas voulu
prendre et j’ai dit au chauffeur de me conduire dans un joli endroit où
je pourrais marcher. Il m’a emmené d’abord au Jardin des Roses qui
fait face à la Knesset en pleine reconstruction. J’ai photographié
comme hier une très belle menorah à l’entrée du jardin puis nous
sommes allés encore plus haut sur le Mont Herzl près de Yad Vashem. Le
panorama était encore plus beau que des remparts de la Vieille Ville,
tout Jérusalem et l’horizon au-delà. C’était magnifique, le Dôme
du Rocher étincelait dans le ciel bleu. Les points d’observation tels
que le Mont Herzl ou le Mont Scopus près duquel se trouve l’Université
Hébraïque et qui est la partie Nord de la crête du Mont des Oliviers
ont cela d’étonnant qu’on peut embrasser du regard Jérusalem, à
l’Est, à l’Ouest, au Sud, on peut apercevoir des milliers de
maisons, des forêts d’oliviers, les cimetières juifs et musulmans,
des tours plus que des minarets... dans un silence tel qu’une fois
encore il est impossible d’imaginer tout ce qui se trame et s’exécute
dans un là-bas à la fois proche et inaudible.
Au
retour, j’ai suivi le conseil d’Avi et j’ai traversé l’Avenue
pour aller déjeuner au YMCA.
J’avais envie d’une soupe chaude et c’est impossible le jour du
Chabbat au King David. Dans la cour du bâtiment un guide donnait des
explications à un groupe d’étudiants. Ils étaient escortés par
deux jeunes gens armés d’un fusil-mitrailleur. C’était ma première
vision matérialisée du conflit. J’ai appris à la réception que
tout groupe important qui déambule dans les rues de Jérusalem doit
avoir deux gardes du corps armés. Je n’avais rien vu de tel ni dans
la Vieille Ville ni dans ma promenade du matin, même pas près de la
file d’attente, au Musée d’Israël. J’avoue avoir subi un choc
car rien dans ce voisinage hyper tranquille ne laissait supposer
l’apparition soudaine d’un terroriste ou le risque d’un quelconque
danger.
J’ai
commandé une harira
si bonne que j’ai conseillé au jeune chef d’aller donner quelques
leçons aux chefs prestigieux du King David... Quand je suis rentrée à
l’hôtel, il faisait toujours aussi doux. J’ai lu tous les poèmes
et les chansons de Jean Barbé. C’était si beau que j’en avais le
coeur chaviré de plaisir. J’ai écrit quelques lignes que je mettrais
sur notre site à mon retour en France. J’ai également terminé le
livre de la jeune Afghane. C’est un peu fouilli mais les souffrances
des femmes durant toute la domination des taliban apparaît à chaque
page. Ce qui m’a manqué pendant que je lisais ou que j’écrivais,
c’est une chaîne musicale à la Télévision dont je dispose dans ma
chambre. Il y a toutes les chaînes d’informations possibles, américaines
et anglaises bien sûr, des chaînes israéliennes (où l’on parle hébreu
et arabe), plusieurs chaînes russes (regardées par un million de
nouveaux immigrants), France 2, TV5... mais pas une seule chaîne de
musique classique.
Vers
cinq heures et demie, je suis descendue à la boutique du sous-sol pour
acheter des cartes postales. Dans les couloirs, les enfants faisaient un
vacarme pas possible. Tout de même le Chabbat n’interdit pas une
promenade au soleil qui les calmerait et leur donnerait de l’appétit
pour le soir. Une fois de plus je me suis dit que je n’étais pas
faite pour une théocratie aussi bien imposée que voulue par cette
partie de la population que je côtoie depuis deux jours. Ma bonne République
me manque même si elle est plus ou moins bancale. Je me suis aperçue
que le Chabbat n’était pas terminé quand un monsieur et ses bagages
m’ont empêchée d’appuyer sur le bouton “Lobby” (hall). Ce
jour-là les ascenseurs fonctionnent automatiquement et s’arrêtent à
chaque étage. Je n’avais rien remarqué de tel et pourtant je les ai
empruntés plusieurs fois depuis ce matin. J’avais envie de dire au
monsieur; “Vous savez, transporter de lourds bagages, c’est tout de
même plus de travail que d’appuyer sur un bouton” mais je n’ai
rien dit, j’ai obtempéré. Entre-temps, la boutique s’est ouverte
et j’ai acheté plus de quarante cartes postales que j’ai écrites
après dîner. Je les ai ensuite rapportées à la réception pour
qu’on y mette les timbres. Je n’en avais jamais, je crois, envoyées
autant de ma vie. Elles arriveront après mon retour mais l’essentiel
est que j’aie rempli ma promesse à tous les amis.
Dimanche
Mon
émotion était de retour. André Chouraqui allait-il accepter de me
revoir une seconde fois ou la petite Française s’était-elle bercée
d’illusions? Je l’ai appelé à neuf heures et quart après avoir
petit-déjeuné avec Szippora et fait la connaissance d’un couple
suisse originaire comme moi du Haut-Rhin qui passe trois mois chaque
hiver au King David. Le marie publie à Genève un hebdomadaire juif
mais il peut le faire de n’importe quel endroit du monde grâce au matériel
qu’on lui installe sur place. André Chouraqui m’a dit qu’il
m’attendait à onze heures. Quand je suis arrivée à la belle maison,
j’y fus accueillie comme la première fois et quelle ne fut pas ma
surprise à mon arrivée dans le bureau de l’écrivain? Il avait bien
passé le Chabbat à lire “Soufisme et Hassidisme”, me dit que c’était
un très bon livre et qu’il était prêt à en rédiger la préface à
condition que je lui serve de secrétaire. Il m’en a dicté les
grandes lignes et m’a conseillé de “chouraquiser” autour, de le
faire en double-interligne, de lui envoyer le tout par mail afin qu’il
puisse procéder aux corrections nécessaires et qu’il me reverrait le
tout dûment signé. Je n’en revenais pas. J’étais venue parler
avec lui du Feu de l’Alliance et je lui avais donné mon étude parce
que la symbiose entre la mystique de l’Islam et celle du Judaïsme ne
pouvait que correspondre à ses propres idées oecuméniques. J’allais
ressortir de son bureau avec une préface qu’il corrigerait et
signerait...Voici que des larmes jaillissaient de mes yeux comme la
première fois quand j’avais reçu le mail de Jérusalem.
Je
lui ai demandé pourquoi le Rabbin Ouaknin
auquel j’avais parlé de cette étude à peine ébauchée avait fait
mine d’ignorer tout du soufisme et m’avait conseillé en revanche,
si je voulais en connaître plus sur le hassidisme et la kabbale, de
lire son “Tsimtsoum”.
André Chouraqui m’a répondu qu’il connaissait bien Ouaknin et
qu’il le considérait comme un homme du retour, non de l’Alliance.
Il voyait en effet le présent, le futur, le messianisme... comme tous
les gens de la diaspora, il avait en quelque sorte apporté la diaspora
avec lui. Ses ancêtres et lui-même avaient dit depuis des millénaires
à chaque Roch Ha-Chanah (nouvel An Juif): “l’an prochain, à Jérusalem”
et il était revenu avec l’idée que la Terre Promise était celle des
Juifs à l’exclusion de toute autre communauté. Il n’en démordrait
pas.
J’ai
mieux compris alors la raison pour laquelle Chouraqui ne pouvait être
compris que des Israéliens qui acceptaient de cotoyer “les autres”,
qui acceptaient que l’Israélien se fonde un jour en cet utopique
“homme nouveau” que souhaite l’écrivain dans son “Feu de
l’Alliance”. Je l’ai quitté après l’avoir photographié au
milieu de ses livres. Je n’étais plus seule en repartant. J’avais
un ami qui venait de m’en apprendre un peu plus sur le monde de
demain. Il faisait très froid quand je suis redescendue de chez lui à
l’hôtel mais j’étais contente de marcher car j’avais besoin de
penser à ce qui venait de m’être dit. Je suis allée manger ma soupe
au YMCA puis je suis rentrée dans ma chambre pour me reposer. A quatre
heures je me suis remise à écrire et puis je suis descendue prendre un
verre au bar oriental avec Szippora Bynon, ma nouvelle amie américaine.
Elle est une Juive pieuse mais tout de même avec du sang cherokee dans
les veines par son arrière grand-père paternel, un Indien célèbre,
James Butler Hickok je crois, qui a été un des héros du Poney
Express. Elle a perdu son mari alcoolique il y a deux ans, il avait
quarante quatre ans. Elle en a quarante et un et devrait peut-être modérer
son goût pour la nourriture. Elle doit aller demain matin récupérer
au Consulat américain son passe-port qu’elle a “perdu” dans un
pub, sur une autoroute. Elle m’a dit qu’elle prendrait son petit-déjeuner
avec moi si je me réveillais assez tôt.
Lundi
On
nous avait annoncé la neige. Il n’a fait que très froid et cette
nuit la vent a soufflé très fort. Après le petit déjeuner que j’ai
pris avec Szippora qui m’a donné sa photo, son adresse et son e-mail,
j’ai téléphoné pour la dernière fois à André Chouraqui. Il a lu
ma critique du “Feu de l’Alliance” et l’a aimée. Je lui ai dit
tout ce que j’avais appris de lui depuis trois jours: la différence
surtout entre la diaspora, le retour et sa propre vision utopique
d’Israël, demain. Il m’a demandé de rester en contact avec lui et
je lui ai promis de lui envoyer un mail dès mon retour en France.
D’ailleurs il ne reçoit pas lui-même son courrier, en fait il ne
connaît rien à l’informatique. Sa femme Annette assume à un autre
étage tout le côté technique des choses. Lui-même consulte le monde
sur un écran que son fils David a installé. Jean-Claude et Thierry me
diront de quoi il s’agit. En tout cas, le fait de lire sur cet écran
durant de longues heures ne fatigue pas ses yeux.
Après
avoir raccroché le récepteur, j’ai pensé à tous ces gens que
j’avais cotoyés depuis trois jours
au King David: ils sont très pieux, très occupés par leur
“business” international (tel ce couple suisse dont j’ai parlé
plus haut) mais leur vision d’Israël n’est pas celle de
l’Alliance. Ils ne sont même pas pour une fédération israélo-palestinienne,
même pas pour la présence d’un Etat Palestinien à leur porte.
J’ai dans l’idée qu’à part en ce qui concerne le Mur, la Vieille
Ville et toutes ses communautés est pour eux un monde à part, très
pittoresque, touristique, mais certainement pas un microcosme de ce que
pourrait être l’Israël de demain. J’aurais voulu pouvoir bavarder
avec des Israéliens - il y en a certainement de nombreux - qui, même
s’ils ne vont pas aussi loin qu’André Chouraqui, auraient aimé que
les pourparlers de paix fussent concrétisés avant que ne viennent
s’ajouter à tout le reste les actes terroristes encouragés par les déclarations
et les actes de Ben Laden.
Nous
sommes aujourd’hui le 7 Janvier 2002. Quand je pense au premier mail
qu’André Chouraqui m’a envoyé le 7 Décembre 2001, je me dis que
j’ai bien de la chance à mon âge d’avoir vécu ce mois inoubliable
qui restera dans mon coeur à jamais. Au-revoir mon ami, au-revoir Israël.
P.S.
Je n’ai pas mis les pieds
dehors de toute la journée. La neige est tombée à gros flocons et je
suis allée toutes les heures écarter les rideaux pour voir si les éléments
déchaînés se calmaient. On m’a dit que la route Jérusalem-Tel Aviv
était bloquée. Partirai-je demain? Avi m’a assuré que même s’il
devait venir me chercher en jeep, je prendrais bien l’avion du retour.
Alea jacta est.