Balade à Jérusalem

par Lise Willar

Mots...dits

 

 Je ne raconte pas à nouveau les évènements qui m’ont amenée à Jérusalem, tous mes amis les connaissent déjà. Je me contenterai donc de relater chacune de ces journées qui, forcément, resteront gravées dans ma mémoire. 

 Jeudi

 Je me suis levée à quatre heures moins le quart à l’Ibis d’Orly où je suis arrivée hier soir en taxi. Le départ était prévu pour sept heures quarante cinq mais il faut arriver à El AL avec trois heures d’avance pour des problèmes de sécurité. J’aurais pu m’en dispenser car il n’y avait aucune bousculade au contrôle. J’ai bavardé avec des Israéliennes d’origine marocaine et tunisienne qui ont passé les vacances de Hanoukkah, de Noël et du Jour de l’An chez la fille de l’une d’entre elles. L’avion a décollé à l’heure exacte. J’ai dormi une heure environ après le petit déjeuner et je me suis réveillée au-dessus des îles grecques un peu avant la Crête. C’était superbe ces gros points noirs sur une mer toute bleue. Nous avons atterri à Ben Gourion avec au moins une demi-heure d’avance. Un avion était arrivé un peu avant nous de Newark, New Jersey, plein d’étudiants venus faire un stage de cinq mois grâce une bourse du gouvernement hébreu.

J’étais tellement fatiguée que j’ai sauté dans un taxi. Le chauffeur était natif de Jaffa, sa femme du Golan. A mon premier séjour en Israël, il y a vingt cinq ans, les chauffeurs n’étaient pas des autochtones mais des ashkénazes[1] et ils n’étaient pas tendres avec les Maghrébins sefardim[2]  qui venaient d’arriver. A cette époque, il y avait déjà quatre députés arabes à la Knesset mais pas de sefardim. Aujourd’hui, le Président de la Chambre est sefarad. Nous étions venus en Israël, mon mari et moi-même, avec “Les Femmes Pionnières” qui dépendaient de la WIZO[3]  et parmi lesquelles nous avions une amie. Nous voulions surtout rendre visite à notre fils cadet qui séjournait pour ses vacances d’été dans un kibboutz du Golan, à Kfar Giladi. C’était le temps où les ouvriers agricoles libanais traversaient chaque jour “la bonne frontière” pour venir travailler en Israël. Ils repartaient le soir, leur sac à provisions bien garnis. Nous avions été reçus par le Président de la République et nos compagnons avaient dit en revenant à l’autocar: “il est bien ‘notre’ président”. J’avais réagi intérieurement: mon Président, même si je n’avais pas voté pour lui, c’était Giscard d’Estaing. Je me sentais tellement plus française qu’israélienne!

J’ai été plus en symbiose avec mes coréligionnaires quand je suis revenue en Israël avec mon petit-fils Nicolas. Il venait de faire sa bar-mitsva[4] et il fréquentait une école juive. A Jérusalem, il a prié si longtemps au Mur des Lamentations que j’ai cru qu’on y passerait la journée. Nous avons tout visité, Yad Vashem[5], la Knesset, le Musée d’Israël, celui où sont conservés les manuscrits de la Mer Morte, nous avons suivi la Via Dolorosa, vu le Saint Sépulchre... C’était le  temps où l’on pouvait encore aller sans crainte sur l’esplanade des mosquées. J’étais aussi émue dans le Dôme du Rocher[6] que je l’ai toujours été en pénétrant dans les magnifiques mosquées de Turquie et d’Iran construites par l’admirable Sinan et dont les minarets graciles s’élancent vers le ciel comme s’ils voulaient l’atteindre. Nous étions allés nous baigner sur la Mer Morte et nous avions pris le téléphérique pour monter à Massada122d’où nous sommes redescendus à pied, Nicolas devant, moi qui le suivais.

Aujourd’hui, dès mon arrivée au King David, le palace de Jérusalem, j’ai éprouvé une impression bizarre. Est-ce la fatigue? Je me suis sentie étrangère, venue d’un autre monde. Les gens que j’ai apercus dans les halls étaient habillés à la “six-quatre-deux”, les femmes en jupe longue, un foulard sur la tête, les hommes en jeans mais avec la kippa. Même les Américains dont la bourse doit être plus lourde que la mienne étaient sapés comme s’ils venaient de subir les évènements du 11 Septembre mais avec un téléphone cellulaire à l’oreille. Après avoir téléphoné à André Chouraqui comme convenu - il m’attend à dix heures et demie demain matin - j’ai dormi toute l’après-midi dans une chambre qui est plutôt une suite et je suis allée dîner au coffee-shop. Comme il y a dix ans, le King David est complètement kasher[7]. J’ai mangé quelques “hors-d’oeuvre de Jérusalem” et une glace, quelconques. Mon palais ne s’est pas habitué à la nourriture israélienne. Je crois que j’ai besoin d’une bonne nuit pour me “requinquer” complètement.           

 

Vendredi

 

J’ai dormi neuf heures de suite et je suis descendue prendre mon petit déjeuner dans la grande salle-à-manger où j’ai partagé la table d’une dame américaine. Elle venait de l’Etat de New York et collectait aux Etats-Unis des fonds pour Israël. J’étais ragaillardie et si je n’ai pas fait honneur autant qu’elle au somptueux breakfast, j’ai mangé avec plaisir des céréales avec du yoghourt après avoir bu un verre de jus d’orange frais. J’ai ensuite sauté dans un taxi pour me rendre chez André Chouraqui. Sa belle maison est située sur les hauteurs de la ville nouvelle. Après m’avoir chaleureusement accueillie, il m’a dit d’aller admirer la Vieille Ville depuis les immenses baies de son bureau puis nous avons bavardé de tout pendant une heure  et demie: Jérusalem, Israël, ses livres, le monde, l’Alliance, l’oecuménisme, mes écrits... Le temps a passé très vite et je me suis aperçue qu’il était fatigué. Il marche très difficilement à l’aide d’une canne, des séquelles sans doute de son ancienne poliomyélite. J’ai voulu prendre congé mais auparavant sa femme, Annette, m’a apporté du jus d’orange et des gâteaux. André - puisqu’il m’a demandé de l’appeler par son nom - m’a dit qu’il allait lire pendant le chabbat ce que je lui avais apporté, entre autres le compte-rendu de son dernier livre “Mon Testament, le Feu de l’Alliance” et mon étude “Soufisme et Hassidisme”. Je devais lui téléphoner dimanche matin et il me donnerait alors un nouveau rendez-vous. Entre-temps, il m’a conseillé de refaire connaissance avec Jérusalem et de m’imprégner de la ville en le faisant toutefois avec un guide, surtout dans la Vieille Ville.

J’ai marché depuis chez lui jusqu’à l’hôtel pour prendre des photos et me remettre de mon émotion. J’ai demandé un guide à la réception de l’hôtel et je l’ai attendu en avalant une soupe aux légumes. Avi est arrivé à deux heures et j’ai passé avec lui une après-midi passionnante. Je n’ai pas eu un guide mais un ami qui a visité avec moi tous ses amis de la Vieille Ville, les Arméniens, les Catholiques, les Juifs... et me les a présentés. J’ai bien sûr  reconnu les rues étroites bordées de maisons habitées d’un côté par des Arméniens, de l’autre par des Juifs, tous des israéliens qui parlent ivrit (hébreu). Il m’a emmenée à la synagogue loubavitch où j’ai retrouvé mes souvenirs du Baal Shem Tov[8] et photographié l’immense menorah (chandelier à sept branches). Nous nous sommes ensuite arrêtés dans la boutique d’un joaillier qui publie des légendes en anglais sur le site web qu’il a créé.[9] Il nous a raconté l’histoire de la bague du roi Salomon et m’a demandé si je pourrais la traduire en français ainsi que les autres et les mettre sur notre site. J’ai promis sans donner de date précise. Avec nous il y avait une jeune femme noire d’origine américaine qui, apparemment, n’a pas fait son aliyah[10] mais est venue vivre à Jérusalem à la fin du second millénium en ayant le ferme espoir que le messie serait alors de retour dans la ville sainte. Elle était soprano lyrique aux Etats-Unis et chante maintenant des gospels. J’ai aussitôt pensé à mon amie Géraldine qui recherche une soprano lyrique pour interpréter ses compositions et je lui ai laissé ma carte afin qu’elle dépose à l’hôtel une cassette où elle aurait enregistré quelques airs.[11] De chez le joaillier, nous sommes allés à l’Eglise de la Dormition[12] où l’on donnait un concert que nous avons écouté du dehors car il était trop tard pour entrer puis nous sommes allés au Mur Occidental[13] afin d’y déposer dans les interstices tous les papiers où ma famille et mes amis avaient émis leurs voeux les plus chers. J’ai bien sûr prié en souvenir de mes chers parents et glissé mon propre papier où était inscrit le même voeu que je formule depuis plus de vingt cinq ans. Il y avait beaucoup de monde et d’effervescence car l’heure du Chabbat approchait, de nombreux étudiants étrangers, des Juifs orthodoxes en costumes et feutres noirs, des Loubavitch vêtus comme le Baal Shem Tov dans son village des Carpathes d’une tunique de satin noir, de bottes et d’une toque de fourrure... et moi, occidentale étrange mais prête à me régaler de toutes ces choses qu’on m’offrait. Entre hier et aujourd’hui, en raison sans doute de ma visite à André Chouraqui et de ma promenade dans la Vieille Ville, je n’étais plus la même, je m’intégrais même si ce n’était que pour deux ou trois jours. A la sortie du Mur, une mendiante qui parlait très bien français m’a demandé mon nom, celui de ma mère et m’a prédit toutes sortes de bonnes choses après m’avoir donné deux fils rouges qui représentent le lien des femmes avec Rachel.[14]

J’ai invité Avi, mon guide, à venir prendre un verre au Bar Oriental. Il va penser à une excursion pour Lundi et me conduira Mardi à l’aéroport. Après son départ, j’ai bavardé avec le barman, un Juif d’origine roumaine qui parle français. Nous sommes remontés jusqu’à mon beau-père qui a fait sa médecine en France en intégrant de suite la seconde année car il y avait déjà réciprocité avant la Guerre de 14-18 entre la Roumanie et la France. Ceucescu y est passé bien sûr et toute la vie de cet homme qui a bourlingué de Bucarest au Canada en passant par la France avant de faire son Aliah. Dans les halls, je ne reconnaissais pas les gens d’hier. Tous étaient sur leur trente et un pour cause de Chabbat. J’ai décommandé ma table parce que j’ai mangé trop de “petits trucs” avec Avi. Je n’avais plus faim et je voulais penser à cette journée si riche en évènements, le matin Chouraqui et l’après-midi cette longue promenade dans la Vieille Ville qui a ravivé tant de souvenirs. Avant de rentrer dans ma chambre, j’ai photographié un salon particulier où la table était richement dressée et attendait ses convives.

Une fois seule, je me suis posée la question que vous devez vous-même vous poser: “et les Palestiniens dans tout ça?” Eh bien, jusqu’à preuve du contraire, c’est comme s’il n’y avait pas de conflit, comme s’il ne se passait pas des choses quotidiennement à quelques kilomètres de moi. Avi m’a montré de loin les quartiers arabes mais ils paraissaient aussi calmes que tout le reste alentour. Personne n’a parlé de la guerre de même que pas une fois la dame américaine n’a mentionné les évènements du 11 Septembre. J’ai eu un peu la même impression qu’à Londres pendant la guerre: après un bombardement ou le passage de quelques V2 qui avaient détruit de nombreuses maisons, les boutiques arboraient le signe: “business as usual” (On travaille comme à l’habitude) à la différence qu’ici dans la ville nouvelle comme dans la Vieille Ville, il n’y a aucune destruction, le traffic est important, les feux respectés et il n’y a pas foule sur les trottoirs. On pourrait croire que tout ceci est un “faux-semblant”, mais non, rien de ce que j’ai pu observer ne m’a donné cette impression.

 

Chabbat

 

J’ai à nouveau bien dormi et à neuf heures, je suis allée prendre mon petit déjeuner. J’ai regardé les buffets, encore plus somptueux qu’hier (des montagnes de pains, de couronnes, de nattes, de fruits séchés ou confits, des centaines de salades, plusieurs sortes de poissons, de sauces, de confitures...) mais c’est comme cela depuis mon enfance et malgré mes séjours répétés dans les pays anglo-saxons, je n’ai jamais eu faim au réveil. Comme la dame américaine n’était pas là (elle m’a dit qu’elle passait la plus grande partie du Chabbat à dormir), j’ai mangé seule la même chose que la veille en y ajoutant un peu de saumon fumé accompagné de citron et de “sour cream”, ce que j’ai trouvé de plus proche de notre crème fraîche.

La femme de chambre m’a dit qu’il faisait très froid et qu’on annonçait de la neige pour demain. J’ai décidé de ne pas sortir avant midi et j’ai profité de cette matinée pour terminer le livre “Visage Volé” de la jeune Afghane Latifa et pour lire le “Coup de projecteur sur Jean Barbé”, notre poète-chanteur. Une bonne occupation pour le dimanche, non le Chabbat, suis-je bête! Allons, la vieille dame est restée aussi franchouillarde qu’autrefois en dépit de ses bonheurs d’hier: elle renâcle devant la nourriture, elle se sait différente des gens qu’elle côtoie, elle trouve que le pays est trop américain et qu’on y parle en dollars plus qu’en shekels (le franc de toutes façons ils ne connaissent pas, alors l’euro?), elle a constaté avec surprise que parmi les drapeaux du hall figurait la bannière américaine, que les menus étaient en anglais et en hébreu, pas en français comme dans la plupart des hôtels du monde... D’ailleurs tous les Israéliens qui parlent français, comme cette gentille jeune femme à la réception, sont originaires du Maroc ou de Tunisie, tous les touristes français sont des sefardim originaires du Maroc et de Tunisie. J’ai l’impression d’être la seule dans mon genre, une française juive et pas une juive française! Hier, dans la Vieille Ville, ça a même tourné à la farce: je regardais une vitrine quand un groupe d’étudiants canadiens est arrivé à notre hauteur, parlant de Toronto. J’ai dit que je connaissais leur ville mais que j’allais plus souvent au Québec. Ils ont immédiatement fait une grimace de dégoût. Pauvres Québécois, voici qu’on les met dans le même sac que nous autres, les Français de France. Je pourrais croire que les Israéliens n’aiment pas la France parce qu’ils la trouvent trop pro-arabe et trop antisémite mais je ne sais pas, je crois que c’est viscéral comme ces choses qu’on ressent mais qu’on ne peut exprimer.

Vers onze heures, je suis allée sur le balcon. En définitive, il faisait si doux que je me suis vite habillée et que j’ai sauté dans un taxi pour aller au Musée d’Israël. Comme c’est le seul endroit ouvert le chabbat, il y avait une file d’attente que je n’ai pas voulu prendre et j’ai dit au chauffeur de me conduire dans un joli endroit où je pourrais marcher. Il m’a emmené d’abord au Jardin des Roses qui fait face à la Knesset en pleine reconstruction. J’ai photographié comme hier une très belle menorah à l’entrée du jardin puis nous sommes allés encore plus haut sur le Mont Herzl près de Yad Vashem. Le panorama était encore plus beau que des remparts de la Vieille Ville, tout Jérusalem et l’horizon au-delà. C’était magnifique, le Dôme du Rocher étincelait dans le ciel bleu. Les points d’observation tels que le Mont Herzl ou le Mont Scopus près duquel se trouve l’Université Hébraïque et qui est la partie Nord de la crête du Mont des Oliviers ont cela d’étonnant qu’on peut embrasser du regard Jérusalem, à l’Est, à l’Ouest, au Sud, on peut apercevoir des milliers de maisons, des forêts d’oliviers, les cimetières juifs et musulmans, des tours plus que des minarets... dans un silence tel qu’une fois encore il est impossible d’imaginer tout ce qui se trame et s’exécute dans un là-bas à la fois proche et inaudible.

Au retour, j’ai suivi le conseil d’Avi et j’ai traversé l’Avenue pour aller déjeuner au YMCA.[15] J’avais envie d’une soupe chaude et c’est impossible le jour du Chabbat au King David. Dans la cour du bâtiment un guide donnait des explications à un groupe d’étudiants. Ils étaient escortés par deux jeunes gens armés d’un fusil-mitrailleur. C’était ma première vision matérialisée du conflit. J’ai appris à la réception que tout groupe important qui déambule dans les rues de Jérusalem doit avoir deux gardes du corps armés. Je n’avais rien vu de tel ni dans la Vieille Ville ni dans ma promenade du matin, même pas près de la file d’attente, au Musée d’Israël. J’avoue avoir subi un choc car rien dans ce voisinage hyper tranquille ne laissait supposer l’apparition soudaine d’un terroriste ou le risque d’un quelconque danger.

 J’ai commandé une harira[16] si bonne que j’ai conseillé au jeune chef d’aller donner quelques leçons aux chefs prestigieux du King David... Quand je suis rentrée à l’hôtel, il faisait toujours aussi doux. J’ai lu tous les poèmes et les chansons de Jean Barbé. C’était si beau que j’en avais le coeur chaviré de plaisir. J’ai écrit quelques lignes que je mettrais sur notre site à mon retour en France. J’ai également terminé le livre de la jeune Afghane. C’est un peu fouilli mais les souffrances des femmes durant toute la domination des taliban apparaît à chaque page. Ce qui m’a manqué pendant que je lisais ou que j’écrivais, c’est une chaîne musicale à la Télévision dont je dispose dans ma chambre. Il y a toutes les chaînes d’informations possibles, américaines et anglaises bien sûr, des chaînes israéliennes (où l’on parle hébreu et arabe), plusieurs chaînes russes (regardées par un million de nouveaux immigrants), France 2, TV5... mais pas une seule chaîne de musique classique.

Vers cinq heures et demie, je suis descendue à la boutique du sous-sol pour acheter des cartes postales. Dans les couloirs, les enfants faisaient un vacarme pas possible. Tout de même le Chabbat n’interdit pas une promenade au soleil qui les calmerait et leur donnerait de l’appétit pour le soir. Une fois de plus je me suis dit que je n’étais pas faite pour une théocratie aussi bien imposée que voulue par cette partie de la population que je côtoie depuis deux jours. Ma bonne République me manque même si elle est plus ou moins bancale. Je me suis aperçue que le Chabbat n’était pas terminé quand un monsieur et ses bagages m’ont empêchée d’appuyer sur le bouton “Lobby” (hall). Ce jour-là les ascenseurs fonctionnent automatiquement et s’arrêtent à chaque étage. Je n’avais rien remarqué de tel et pourtant je les ai empruntés plusieurs fois depuis ce matin. J’avais envie de dire au monsieur; “Vous savez, transporter de lourds bagages, c’est tout de même plus de travail que d’appuyer sur un bouton” mais je n’ai rien dit, j’ai obtempéré. Entre-temps, la boutique s’est ouverte et j’ai acheté plus de quarante cartes postales que j’ai écrites après dîner. Je les ai ensuite rapportées à la réception pour qu’on y mette les timbres. Je n’en avais jamais, je crois, envoyées autant de ma vie. Elles arriveront après mon retour mais l’essentiel est que j’aie rempli ma promesse à tous les amis.

 

Dimanche

 

Mon émotion était de retour. André Chouraqui allait-il accepter de me revoir une seconde fois ou la petite Française s’était-elle bercée d’illusions? Je l’ai appelé à neuf heures et quart après avoir petit-déjeuné avec Szippora et fait la connaissance d’un couple suisse originaire comme moi du Haut-Rhin qui passe trois mois chaque hiver au King David. Le marie publie à Genève un hebdomadaire juif mais il peut le faire de n’importe quel endroit du monde grâce au matériel qu’on lui installe sur place. André Chouraqui m’a dit qu’il m’attendait à onze heures. Quand je suis arrivée à la belle maison, j’y fus accueillie comme la première fois et quelle ne fut pas ma surprise à mon arrivée dans le bureau de l’écrivain? Il avait bien passé le Chabbat à lire “Soufisme et Hassidisme”, me dit que c’était un très bon livre et qu’il était prêt à en rédiger la préface à condition que je lui serve de secrétaire. Il m’en a dicté les grandes lignes et m’a conseillé de “chouraquiser” autour, de le faire en double-interligne, de lui envoyer le tout par mail afin qu’il puisse procéder aux corrections nécessaires et qu’il me reverrait le tout dûment signé. Je n’en revenais pas. J’étais venue parler avec lui du Feu de l’Alliance et je lui avais donné mon étude parce que la symbiose entre la mystique de l’Islam et celle du Judaïsme ne pouvait que correspondre à ses propres idées oecuméniques. J’allais ressortir de son bureau avec une préface qu’il corrigerait et signerait...Voici que des larmes jaillissaient de mes yeux comme la première fois quand j’avais reçu le mail de Jérusalem.

Je lui ai demandé pourquoi le Rabbin Ouaknin[17] auquel j’avais parlé de cette étude à peine ébauchée avait fait mine d’ignorer tout du soufisme et m’avait conseillé en revanche, si je voulais en connaître plus sur le hassidisme et la kabbale, de lire son “Tsimtsoum”.[18] André Chouraqui m’a répondu qu’il connaissait bien Ouaknin et qu’il le considérait comme un homme du retour, non de l’Alliance. Il voyait en effet le présent, le futur, le messianisme... comme tous les gens de la diaspora, il avait en quelque sorte apporté la diaspora avec lui. Ses ancêtres et lui-même avaient dit depuis des millénaires à chaque Roch Ha-Chanah (nouvel An Juif): “l’an prochain, à Jérusalem” et il était revenu avec l’idée que la Terre Promise était celle des Juifs à l’exclusion de toute autre communauté. Il n’en démordrait pas.

J’ai mieux compris alors la raison pour laquelle Chouraqui ne pouvait être compris que des Israéliens qui acceptaient de cotoyer “les autres”, qui acceptaient que l’Israélien se fonde un jour en cet utopique “homme nouveau” que souhaite l’écrivain dans son “Feu de l’Alliance”. Je l’ai quitté après l’avoir photographié au milieu de ses livres. Je n’étais plus seule en repartant. J’avais un ami qui venait de m’en apprendre un peu plus sur le monde de demain. Il faisait très froid quand je suis redescendue de chez lui à l’hôtel mais j’étais contente de marcher car j’avais besoin de penser à ce qui venait de m’être dit. Je suis allée manger ma soupe au YMCA puis je suis rentrée dans ma chambre pour me reposer. A quatre heures je me suis remise à écrire et puis je suis descendue prendre un verre au bar oriental avec Szippora Bynon, ma nouvelle amie américaine. Elle est une Juive pieuse mais tout de même avec du sang cherokee dans les veines par son arrière grand-père paternel, un Indien célèbre, James Butler Hickok je crois, qui a été un des héros du Poney Express. Elle a perdu son mari alcoolique il y a deux ans, il avait quarante quatre ans. Elle en a quarante et un et devrait peut-être modérer son goût pour la nourriture. Elle doit aller demain matin récupérer au Consulat américain son passe-port qu’elle a “perdu” dans un pub, sur une autoroute. Elle m’a dit qu’elle prendrait son petit-déjeuner avec moi si je me réveillais assez tôt.

 

Lundi 

 

On nous avait annoncé la neige. Il n’a fait que très froid et cette nuit la vent a soufflé très fort. Après le petit déjeuner que j’ai pris avec Szippora qui m’a donné sa photo, son adresse et son e-mail, j’ai téléphoné pour la dernière fois à André Chouraqui. Il a lu ma critique du “Feu de l’Alliance” et l’a aimée. Je lui ai dit tout ce que j’avais appris de lui depuis trois jours: la différence surtout entre la diaspora, le retour et sa propre vision utopique d’Israël, demain. Il m’a demandé de rester en contact avec lui et je lui ai promis de lui envoyer un mail dès mon retour en France. D’ailleurs il ne reçoit pas lui-même son courrier, en fait il ne connaît rien à l’informatique. Sa femme Annette assume à un autre étage tout le côté technique des choses. Lui-même consulte le monde sur un écran que son fils David a installé. Jean-Claude et Thierry me diront de quoi il s’agit. En tout cas, le fait de lire sur cet écran durant de longues heures ne fatigue pas ses yeux.

Après avoir raccroché le récepteur, j’ai pensé à tous ces gens que j’avais cotoyés depuis trois  jours au King David: ils sont très pieux, très occupés par leur “business” international (tel ce couple suisse dont j’ai parlé plus haut) mais leur vision d’Israël n’est pas celle de l’Alliance. Ils ne sont même pas pour une fédération israélo-palestinienne, même pas pour la présence d’un Etat Palestinien à leur porte. J’ai dans l’idée qu’à part en ce qui concerne le Mur, la Vieille Ville et toutes ses communautés est pour eux un monde à part, très pittoresque, touristique, mais certainement pas un microcosme de ce que pourrait être l’Israël de demain. J’aurais voulu pouvoir bavarder avec des Israéliens - il y en a certainement de nombreux - qui, même s’ils ne vont pas aussi loin qu’André Chouraqui, auraient aimé que les pourparlers de paix fussent concrétisés avant que ne viennent s’ajouter à tout le reste les actes terroristes encouragés par les déclarations et les actes de Ben Laden.

Nous sommes aujourd’hui le 7 Janvier 2002. Quand je pense au premier mail qu’André Chouraqui m’a envoyé le 7 Décembre 2001, je me dis que j’ai bien de la chance à mon âge d’avoir vécu ce mois inoubliable qui restera dans mon coeur à jamais. Au-revoir mon ami, au-revoir Israël.

    

P.S. Je n’ai pas mis les pieds dehors de toute la journée. La neige est tombée à gros flocons et je suis allée toutes les heures écarter les rideaux pour voir si les éléments déchaînés se calmaient. On m’a dit que la route Jérusalem-Tel Aviv était bloquée. Partirai-je demain? Avi m’a assuré que même s’il devait venir me chercher en jeep, je prendrais bien l’avion du retour. Alea jacta est.



[1] Juifs originaires d’Europe

[2] Juifs originaires des pays méditerranéens

[3] La WIZO est un mouvement apolitique de femmes qui parle au nom de toutes les femmes juives en matière de droits humains. Elle est reconnue par les Nations Unies comme une Organisation Non-Gouvernementale.

[4] Cérémonie qui célèbre la majorité religieuse du jeune Juif

[5] Yad Vashem est le monument dédié aux morts des camps de concentration. Le moment le plus émouvant de la visite à Yad Vashem est la récitation des noms du million d’enfants juifs exécutés par les nazis. Chaque enfant est représenté par une étoile dans le ciel

[6] Construit en 691, il abrite le rocher sur lequel Abraham s'apprêtait à sacrifier son fils et  d’où Mohammed est monté au ciel sur son ânesse. C’est le troisième lieu saint de l’Islam.

122 Surplombant la mer Morte, Massada (vocable hébraïque signifiant “forteresse” est situé au sommet d'une falaise isolée, à l'extrémité occidentale du désert de Judée. C'est là un site d'une beauté majestueuse et désolée. Selon l’historien Flavius Joseph, c'est Hérode le Grand qui bâtit la forteresse de Massada entre 37 et 31 avant J.-C... Quelque 75 ans après la mort d'Hérode, au début de la guerre des Juifs contre Rome, en l'an 66 de l'ère chrétienne, un groupe de rebelles juifs vainquit la garnison romaine de Massada. Dirigés par Eleazar ben Yaïr, les défenseurs - presque un millier d'hommes, de femmes et d'enfants - décidèrent de brûler la forteresse et de se suicider plutôt que d'être pris vivants. “Et les Romains virent la multitude des cadavres, mais ne purent y prendre plaisir, puisque la mort avait été administrée par leurs ennemis. Ils ne purent qu'admirer le courage de cette résolution, et ce dédain de la mort que leurs ennemis avaient manifesté en si grand nombre”, écrit Flavius Josèphe.

123 se dit d’un aliment conforme aux prescriptions rituelles du judaïsme ainsi que du lieu où il est préparé et servi. Les restaurants ont en général deux salles à manger, une où sont servis les “dairies” (produits laitiers), une autre la viande.

124 Le mouvement loubavitch ou hassidique a été créé en Ukraine au XVIIIème siècle par Rabbi Israel Baal Shem Tov dont le nom signifie “Possesseur du Bon Nom”.

125 De retour en France où je suis entrain de recopier mon aventure, je suis allée sur son site <www.oneofakind.co.il>: la première page comporte une très belle infographie qui représente une “hanoukkiyyah”, chandelier à huit branches + une qui sert à allumer une bougie chaque soir de la fête de Hanoukkah ou Fête des Lumières. Les pages des légendes sont ornées des très beaux bijoux créés par Baruch Hadaya.

126 Immigration en terre d’Israël.

127 Elle semblait ravie de ma proposition mais elle n’est jamais venue...

128 L’Eglise construite à l’époque byzantine commémore la dormition de la Vierge et le site de la Cène.

129 dit autrefois des Lamentations parce que les Juifs venaient y pleurer sur les malheurs de leur peuple. Vestige du Temple bâti par le roi Salomon vers -950. Lieu saint du Judaïsme, ce Temple fut pillé et incendié par Titus en septembre 70. Les habitants de Jérusalem furent tués ou dispersés, c'était le début de la Diaspora. Le Temple fut finalement détruit par les Romains en 135 et les Juifs chassés de Jérusalem. Seul subsiste du Temple ce mur qui est le lieu saint fondamental et le grand lieu de pélérinage du Judaïsme.

130 Femme préférée de Jacob, l’une des matriarches d’Israël. Les femmes, en particulier celles qui sont stériles, viennent prier sur la tombe de Rachel dont on rapporte qu’elle fut longtemps stérile avant de donner naissance à son premier enfant. Quand une mendiante donne les fils rouges, on doit les attacher, faire trois noeuds en émettant trois voeux et pour qu’ils s’accomplissent il faut nouer le fil autour du poignet et ne plus le quitter jusqu’à ce qu’il tombe de lui-même.

 

131 Young Men’s Christian Association

132 Soupe à l’agneau, aux lentilles et aux pois chiches d’origine marocaine avec laquelle on brise chaque soir le jeûne du Ramadan.

133 Le Rabbin Ouaknin réside à Jérusalem mais il vient chaque mois donner des conférences à Paris. C’est lors d’un de ces conférences que je l’ai rencontré. Il est un des grands connaisseurs du hassidisme et de la kabbale.

134 C’est Isaac Louria qui a introduit dans la kabbale les notions de “tsimsoum”(contraction) fondamentales pour comprendre l’apparition du monde divin et justifier la venue à l’existence de la réalité.