N’oublions jamais qu’Ingrid Bétancourt
est retenue par les FARQ en Colombie
La
querelle internationale née de la parution dans la presse de
caricatures du prophète Mahomet a pris de l’ampleur, de
nouveaux quotidiens européens reproduisant ces dessins et les
musulmans laissant éclater leur colère.
L’affaire
est partie du Danemark où le quotidien Jyllands-Posten a
publié pour la première fois ces caricatures en septembre.
Le Premier ministre danois, Anders Fogh Rasmussen, estime que
l’on est déjà bien au-delà d'une crise entre Copenhague
et le monde musulman et que les enjeux sont désormais la
liberté d’expression en Occident et les tabous de
l’islam, la deuxième religion dans de nombreux
pays européens.
Rasmussen
et son ministre des Affaires étrangères Per Stig Moeller ont
convoqué les ambassadeurs en poste à Copenhague à une réunion,
vendredi 3 janvier pour discuter de la crise. « Lors de
la réunion, le Premier ministre et le ministre des Affaires
étrangères feront le point de l’état des réactions
internationales aux publications des dessins (...), y compris
des positions et les mesures du gouvernement dans cette
affaire » a fait savoir le cabinet du Premier ministre
danois. « Il s’agit d'une affaire d’une importance
fondamentale concernant la façon dont fonctionnent les démocraties »
a déclaré Rasmussen au quotidien danois Politiken.
Dans
une autre interview, accordée à la chaîne Al Arabia, il
s’est voulu conciliant : « Nous ne pouvons pas contrôler
ce qui est publié dans les médias. Le gouvernement et la
population du Danemark ne peuvent être tenus responsables de
ce qui est publié dans la presse. » « Bien sûr,
nous avons tous la responsabilité de ne pas laisser cette
affaire connaître une escalade. Nous avons aussi des
responsabilités envers les sentiments religieux. Nous avons
une importante communauté musulmane au Danemark »
a-t-il expliqué.
En
France où le quotidien France Soir
est au nombre des journaux européens qui ont reproduit des
caricatures du Jyllands-Posten, l’ambassadeur du Danemark a
rencontré des musulmans français, a remis une lettre de
regrets de Rasmussen, écrite en arabe, et les excuses du
directeur du Jyllands-Posten. « Libé »
a publié vendredi 3 février des caricatures de Mahomet.
A
Gaza et en Indonésie, les manifestations continuent. A Gaza, des groupes armés ont menacé de s’en prendre
à des journalistes occidentaux et déclaré « fermée
jusqu’à nouvel ordre » la représentation de
l’Union Européenne. Une grenade a par ailleurs été
jetée dans la nuit de jeudi à vendredi sur le complexe du
centre culturel français dans la bande de Gaza mais elle
n’a fait aucune victime, ont rapporté des responsables de
la sécurité. Toujours dans
la bande de Gaza,
une douzaine d’hommes armés ont pris position pendant un
moment autour de locaux de l’Union européenne, pour exiger
des excuses. Un autre groupe armé, les Brigades Abou al Rich,
a indiqué que les ressortissants norvégiens, danois, français
et allemands ne seraient plus en sécurité dans la bande de
Gaza si leurs gouvernements ne présentaient pas leurs excuses
dans les dix heures. La Norvège, dont un journal a reproduit
des caricatures du Jyllands-Posten il y a un mois, a fermé sa
représentation en Cisjordanie à la suite de menaces. En
Indonésie, des musulmans fondamentalistes ont manifesté
vendredi devant les locaux de l’ambassade du Danemark à
Jakarta pour protester contre la publication des
caricatures de Mahomet au Danemark. Plusieurs membres
d’une organisation radicale musulmane indonésienne, le
Front des défenseurs de l’Islam (FPI), ont brièvement réussi
à occuper le hall du bâtiment avant d’être évincés
par la sécurité.
Le
grand rabbin de France, Joseph Sitruk, a déclaré partager
l’émotion des musulmans. « La liberté d’expression
connaît des limites qui sont très souvent dépassées »
a-t-il dit. Du côté catholique, l’archevêque de Lyon, le cardinal Philippe
Barbarin, a approuvé la réaction des musulmans qui dénoncent
de telles caricatures.
Cette
réaction des représentants des religions monothéistes ne
diffère en rien de celle qu’ils ont eue à l’annonce de
la publication des « Versets Sataniques » et de la
fatwa lancée par l’islam contre son auteur, Salman Rushdie.
Le problème est là, en réalité : Jusqu’où doit ou
peut aller la liberté d’expression ? Et l’on
constate qu’on ne peut même pas établir une différence
fondamentale entre les agnostiques d’une part et les
religieux d’autre part. En effet, je me base pour écrire
ces quelques mots sur les réactions qu’ont eues les membres
de l’équipe de Laurent Ruquier le jeudi 2 Février, dans
son émission : « On a tout essayé. » Il est
évident que Gérard Miller a immédiatement protesté contre
les actions entreprises par les islamistes contre le Danemark
ou la France, estimant pour sa part que la liberté de la
presse ne devait en aucun cas être remise en cause, sur
n’importe quel sujet. D’autres membres de l’équipe
n’ont pas eu les mêmes arguments et ont dit que le dessin
montrant Mahomet coiffé d’un turban cachant une bombe était
insoutenable non seulement pour les musulmans mais pour toute
personne sensible, quelles que soient ses convictions
religieuses.
Pour
ma part, je me demande si les médias français ont eu raison
d’attendre cinq mois avant de publier les photos incriminées
qui ne semblaient pas avoir fait de vagues jusque là. Nous
sommes dans une période très dangereuse au Moyen-Orient
depuis la maladie d’Ariel Sharon et, tout en demeurant extrêmement
attachée à la liberté de la presse et à la liberté
d’expression, je me demande s’il fallait justement tomber
dans le panneau, publier les photos et mettre le feu aux
poudres ? Dans un tout autre contexte, les musulmans qui
se jugent victimes d’une attaque à leurs principes
religieux, pouvaient tout simplement attaquer les journaux par
les voies légales. Dans le contexte actuel, il est sûr que
les plus extrémistes d’entre eux allaient profiter de
l’aubaine pour exercer des ripostes fortes sinon sanglantes.
En fait, je sens bien que ma position est ambiguë. La presse
a le droit de tout dire mais jusqu’où ne doit-elle pas
aller trop loin quand elle sait pertinemment les risques
encourus par les pays dans lesquels paraissent les articles
incriminés à une époque bien déterminée ? Disons
qu’à une époque telle que la nôtre, et j’ai presque
honte de m’exprimer ainsi, les journalistes doivent faire
preuve de diplomatie et c’est bien ce qu’essaient de faire
les représentants de toue les pays de l’Union Européenne.
En
visite en Turquie, le ministre français
des Affaires étrangères, Philippe Douste-Blazy, a défendu
la liberté de la presse : « Nous pensons que le
principe de la liberté de la presse, que les autorités françaises
défendent partout dans le monde, ne peut pas être mis en
cause. Cependant, il faut que ce principe de liberté
s’exerce dans un esprit de tolérance, de respect des
croyances, de respect des religions qui est à la base même
du principe de laïcité en vigueur dans notre pays. »
Au
plan européen, la commissaire aux Relations extérieures,
Benita Ferrero-Waldener, a lancé un appel à la retenue après
avoir eu un entretien jeudi à Bruxelles avec le secrétaire général
du CCG (Conseil de coopération du Golfe), Abdoul-Rahman al
Attiyah.
La
Commission européenne et des députés de l’UE ont défendu
la liberté de la presse et se sont élevés contre les appels
au boycott de produits européens dans des pays musulmans. Le
vice-président de l’exécutif européen, Franco Frattini, a
toutefois jugé « peu opportune » la publication
des dessins à l’origine de la crise.
Celle-ci
a gagné en intensité avec la publication des caricatures
danoises par d’autres journaux. De même que France
Soir, dont le directeur Jacques Lefranc a été
limogé par le propriétaire du titre, des journaux
d'Allemagne (Die Welt), de Suisse (Le Temps) et de
Hongrie (Magyar Hirlap) ont publié certaines des caricatures.
La
fureur des musulmans dont la religion
juge blasphématoire toute représentation du prophète, n’a
fait que croître. La Tunisie et le Maroc ont interdit l’édition
du 1er février de France
Soir. Des entreprises danoises ont signalé une
chute de leurs ventes au Proche-Orient. Dans l’émirat
du Qatar, un supermarché Carrefour a arrêté de vendre des
produits danois.
Le
président égyptien, Hosni Moubarak, et son homologue
iranien, Mahmoud Ahmadinejad, ont
joint leurs voix au choeur d’indignation. Le ministre
saoudien de l’Intérieur, le prince Naïef, a fait savoir
que Ryad voyait dans les caricatures une insulte au prophète
et à l’ensemble des musulmans. Le Premier ministre turc,
l’ islamiste modéré Recep Tayyip Erdogan, a estimé
que l’affaire des caricatures montrait la nécessité
d'imposer des limites à la liberté de la presse.
La
question reste ouverte et je ne saurais y répondre de façon
péremptoire. Je répète que la liberté d’expression est
une nécessité vitale dans nos pays occidentaux et démocrates.
Je m’élevais profondément contre le fait que naguère on
ne pût toucher en France à « l’armée ou au
goupillon » sans se faire taper sur les doigts ou même
censurer. Je sais que l’église catholique ne s’est pas gênée
pour abattre tous les opposants à la « vraie foi »,
je me souviens de tous les sévices exercés par
l’Inquisition mais le fait est là : un musulman
encourt une fatwa s’il parle des « versets sataniques »,
un caricaturiste met en danger des milliers de personnes
s’il s’en prend à la personne même de Mahomet. Que
faut-il faire ? Continuer certainement à s’élever
contre les extrémistes de tous bords tout en respectant peut-être
la personne d’un prophète qui, lui, n’était certainement
pas un islamiste et se serait élevé contre tous les crimes
exécutés en son nom.