Une photographie de Stéphane Popu

 

Caricatures de Mahomet

 

par Lise Willar   

 

Mots...dits

 

 

Retrouvez les écrits de Lise Willar 
sur son site

 

             N’oublions jamais qu’Ingrid Bétancourt est retenue par les FARQ en Colombie

  

La querelle internationale née de la parution dans la presse de caricatures du prophète Mahomet a pris de l’ampleur, de nouveaux quotidiens européens reproduisant ces dessins et les musulmans laissant éclater leur colère.

L’affaire est partie du Danemark où le quotidien Jyllands-Posten a publié pour la première fois ces caricatures en septembre. Le Premier ministre danois, Anders Fogh Rasmussen, estime que l’on est déjà bien au-delà d'une crise entre Copenhague et le monde musulman et que les enjeux sont désormais la liberté d’expression en Occident et les tabous de l’islam, la deuxième religion dans de nombreux pays européens.

Rasmussen et son ministre des Affaires étrangères Per Stig Moeller ont convoqué les ambassadeurs en poste à Copenhague à une réunion, vendredi 3 janvier pour discuter de la crise. « Lors de la réunion, le Premier ministre et le ministre des Affaires étrangères feront le point de l’état des réactions internationales aux publications des dessins (...), y compris des positions et les mesures du gouvernement dans cette affaire » a fait savoir le cabinet du Premier ministre danois. « Il s’agit d'une affaire d’une importance fondamentale concernant la façon dont fonctionnent les démocraties » a déclaré Rasmussen au quotidien danois Politiken.

 Dans une autre interview, accordée à la chaîne Al Arabia, il s’est voulu conciliant : « Nous ne pouvons pas contrôler ce qui est publié dans les médias. Le gouvernement et la population du Danemark ne peuvent être tenus responsables de ce qui est publié dans la presse. » « Bien sûr, nous avons tous la responsabilité de ne pas laisser cette affaire connaître une escalade. Nous avons aussi des responsabilités envers les sentiments religieux. Nous avons une importante communauté musulmane au Danemark » a-t-il expliqué.

En France où le quotidien France Soir est au nombre des journaux européens qui ont reproduit des caricatures du Jyllands-Posten, l’ambassadeur du Danemark a rencontré des musulmans français, a remis une lettre de regrets de Rasmussen, écrite en arabe, et les excuses du directeur du Jyllands-Posten. « Libé » a publié vendredi 3 février des caricatures de Mahomet.

A Gaza et en Indonésie, les manifestations continuent. A Gaza, des groupes armés ont menacé de s’en prendre à des journalistes occidentaux et déclaré « fermée jusqu’à nouvel ordre »  la représentation de l’Union Européenne. Une grenade a par ailleurs été jetée dans la nuit de jeudi à vendredi sur le complexe du centre culturel français dans la bande de Gaza mais elle n’a fait aucune victime, ont rapporté des responsables de la sécurité. Toujours dans la bande de Gaza, une douzaine d’hommes armés ont pris position pendant un moment autour de locaux de l’Union européenne, pour exiger des excuses. Un autre groupe armé, les Brigades Abou al Rich, a indiqué que les ressortissants norvégiens, danois, français et allemands ne seraient plus en sécurité dans la bande de Gaza si leurs gouvernements ne présentaient pas leurs excuses dans les dix heures. La Norvège, dont un journal a reproduit des caricatures du Jyllands-Posten il y a un mois, a fermé sa représentation en Cisjordanie à la suite de menaces. En Indonésie, des musulmans fondamentalistes ont manifesté  vendredi devant les locaux de l’ambassade du Danemark à Jakarta pour protester  contre la publication des caricatures de Mahomet  au Danemark. Plusieurs membres d’une organisation radicale musulmane indonésienne, le  Front des défenseurs de l’Islam (FPI), ont brièvement réussi à occuper le hall du  bâtiment avant d’être évincés par la sécurité.

Le grand rabbin de France, Joseph Sitruk, a déclaré partager l’émotion des musulmans. « La liberté d’expression connaît des limites qui sont très souvent dépassées » a-t-il dit. Du côté catholique, l’archevêque de Lyon, le cardinal Philippe Barbarin, a approuvé la réaction des musulmans qui dénoncent de telles caricatures.

Cette réaction des représentants des religions monothéistes ne diffère en rien de celle qu’ils ont eue à l’annonce de la publication des « Versets Sataniques » et de la fatwa lancée par l’islam contre son auteur, Salman Rushdie. Le problème est là, en réalité : Jusqu’où doit ou peut aller la liberté d’expression ? Et l’on constate qu’on ne peut même pas établir une différence fondamentale entre les agnostiques d’une part et les religieux d’autre part. En effet, je me base pour écrire ces quelques mots sur les réactions qu’ont eues les membres de l’équipe de Laurent Ruquier le jeudi 2 Février, dans son émission : « On a tout essayé. » Il est évident que Gérard Miller a immédiatement protesté contre les actions entreprises par les islamistes contre le Danemark ou la France, estimant pour sa part que la liberté de la presse ne devait en aucun cas être remise en cause, sur n’importe quel sujet. D’autres membres de l’équipe n’ont pas eu les mêmes arguments et ont dit que le dessin montrant Mahomet coiffé d’un turban cachant une bombe était insoutenable non seulement pour les musulmans mais pour toute personne sensible, quelles que soient ses convictions religieuses.

Pour ma part, je me demande si les médias français ont eu raison d’attendre cinq mois avant de publier les photos incriminées qui ne semblaient pas avoir fait de vagues jusque là. Nous sommes dans une période très dangereuse au Moyen-Orient depuis la maladie d’Ariel Sharon et, tout en demeurant extrêmement attachée à la liberté de la presse et à la liberté d’expression, je me demande s’il fallait justement tomber dans le panneau, publier les photos et mettre le feu aux poudres ? Dans un tout autre contexte, les musulmans qui se jugent victimes d’une attaque à leurs principes religieux, pouvaient tout simplement attaquer les journaux par les voies légales. Dans le contexte actuel, il est sûr que les plus extrémistes d’entre eux allaient profiter de l’aubaine pour exercer des ripostes fortes sinon sanglantes. En fait, je sens bien que ma position est ambiguë. La presse a le droit de tout dire mais jusqu’où ne doit-elle pas aller trop loin quand elle sait pertinemment les risques encourus par les pays dans lesquels paraissent les articles incriminés à une époque bien déterminée ? Disons qu’à une époque telle que la nôtre, et j’ai presque honte de m’exprimer ainsi, les journalistes doivent faire preuve de diplomatie et c’est bien ce qu’essaient de faire les représentants de toue les pays de l’Union Européenne.  

En visite en Turquie, le ministre français des Affaires étrangères, Philippe Douste-Blazy, a défendu la liberté de la presse : « Nous pensons que le principe de la liberté de la presse, que les autorités françaises défendent partout dans le monde, ne peut pas être mis en cause.  Cependant, il faut que ce principe de liberté s’exerce dans un esprit de tolérance, de respect des croyances, de respect des religions qui est à la base même du principe de laïcité en vigueur dans notre pays. »

Au plan européen, la commissaire aux Relations extérieures, Benita Ferrero-Waldener, a lancé un appel à la retenue après avoir eu un entretien jeudi à Bruxelles avec le secrétaire général du CCG (Conseil de coopération du Golfe), Abdoul-Rahman al Attiyah.

La Commission européenne et des députés de l’UE ont défendu la liberté de la presse et se sont élevés contre les appels au boycott de produits européens dans des pays musulmans. Le vice-président de l’exécutif européen, Franco Frattini, a toutefois jugé « peu opportune » la publication des dessins à l’origine de la crise.

Celle-ci a gagné en intensité avec la publication des caricatures danoises par d’autres journaux. De même que France Soir, dont le directeur Jacques Lefranc a été limogé par le propriétaire du titre, des journaux d'Allemagne (Die Welt), de Suisse (Le Temps) et de Hongrie (Magyar Hirlap) ont publié certaines des caricatures.

La fureur des musulmans dont la religion juge blasphématoire toute représentation du prophète, n’a fait que croître. La Tunisie et le Maroc ont interdit l’édition du 1er février de France Soir. Des entreprises danoises ont signalé une chute de leurs ventes au Proche-Orient. Dans l’émirat du Qatar, un supermarché Carrefour a arrêté de vendre des produits danois.

Le président égyptien, Hosni Moubarak, et son homologue iranien, Mahmoud Ahmadinejad, ont joint leurs voix au choeur d’indignation. Le ministre saoudien de l’Intérieur, le prince Naïef, a fait savoir que Ryad voyait dans les caricatures une insulte au prophète et à l’ensemble des musulmans. Le Premier ministre turc, l’ islamiste modéré Recep Tayyip Erdogan, a estimé que l’affaire des caricatures montrait la nécessité d'imposer des limites à la liberté de la presse.

La question reste ouverte et je ne saurais y répondre de façon péremptoire. Je répète que la liberté d’expression est une nécessité vitale dans nos pays occidentaux et démocrates. Je m’élevais profondément contre le fait que naguère on ne pût toucher en France à « l’armée ou au goupillon » sans se faire taper sur les doigts ou même censurer. Je sais que l’église catholique ne s’est pas gênée pour abattre tous les opposants à la « vraie foi », je me souviens de tous les sévices exercés par l’Inquisition mais le fait est là : un musulman encourt une fatwa s’il parle des « versets sataniques », un caricaturiste met en danger des milliers de personnes s’il s’en prend à la personne même de Mahomet. Que faut-il faire ? Continuer certainement à s’élever contre les extrémistes de tous bords tout en respectant peut-être la personne d’un prophète qui, lui, n’était certainement pas un islamiste et se serait élevé contre tous les crimes exécutés en son nom.