N’oublions
jamais qu’Ingrid Bétancourt est retenue en otage depuis de
trop longues années et que nous devons tous nous unir pour
obtenir sa libération.
J’ai recueilli cette semaine deux histoires intéressantes
qui montrent que certains jeunes Américains essaient de
communiquer avec les Irakiens autrement qu’à travers les médias
officiels. J’ai trouvé la première dans le New Yorker :
Un groupe
d’Etudiants du Swarthmore College, Pennsylvanie, parle à
l’Irak
Un groupe d’étudiants du Swarthmore College,
Pennsylavanie, a quelques idées à suggérer aux personnes
qui ont perdu confiance dans les médias : « Si
vous ne trouvez pas adéquat leurs informations sur l’Irak,
décrochez votre téléphone, n’appelez pas le Times ou
CNN ou Rupert Murdoch. Appelez Bagdad. Deux annuaires irakiens
sont en ligne sur Internet et de nombreuses personnes dont la
plupart parlent anglais décemment sont prêtes à partager
leurs histoires directement. Quand votre note de téléphone dépasse
vos possibilités pécuniaires, chargez Skype, un software qui
permet à deux personnes de parler librement de partout dans
le monde, en utilisant des microphones d’ordinateurs et un
casque. »
Amelia templeton, étudiante en histoire, estime
qu’elle a parlé à vingt cinq Irakiens durant l’année
qui vient de s’écouler et maintenant, comme elle l’a dit
l’autre jour : « C’est une mauvaise idée de me
parler de l’Irak à moins que vous ne soyez prêts à m’écouter
pendant un long moment. » L’un des irakiens avec
lequel elle a discuté, un peintre nommé Esam pasha qui est
le petit-fils de l’ancien Premier Ministre Nuri al-Saïd,
l’a même invitée à venir à Bagdad. « Il m’a dit
que si je venais, il viendrait me chercher à l’aéroport »
a-t-elle dit. Sachant combien la route est dangereuse pour
aller à l’aéroport et en revenir, c’est une offre
importante.
Amelia Templeton est une des réalisatrices de War
News Radio, une demi-heure de programme semainier sur l’émetteur
du campus, elle met également ses propos en ligne sur
Internet où elle a au moins trois mille auditeurs
quotidiennement. Le but du programme est de « redécouvrir
les voix des gens véritables » en Irak. Il est supervisé
par Marty Goldensohn, à trente trois ans un vétéran de la
radio publique qui offre aux étudiants ce conseil, essentiel
à ses yeux : « Marmotter avec l’autorité. »
Il dit aussi : « Quand vous appelez le Pentagone,
vous dites seulement, comme si vous étiez le New York Times
‘J’appelle de War News Radio.’ Vous le dites comme
s’ils étaient en faute de n’avoir jamais entendu parler
de vous. »
Les étudiants ont créé un studio il y a deux
semestres. Ils ont obtenu ces dernières semaines des
interviews avec la direction de la nouvelle Bourse irakienne,
un réalisateur de films de Bagdad et le politicien sunnite
Adnan pachachi. Dans une retransmission, un médecin irakien
évoquant les « checkpoints » a dit : »
Tout le monde est terrifié, tout est horrible et vous vous
attendez toujours à être tués à n’importe quel moment. »
(Sa fille a été tuée, a-t-il dit, par des soldats américains.)
Le mois dernier, un Américain expatrié qui dirige
une station FM à Canberra en Australie, a envoyé un e-mail
au studio et demandé la persmission de retransmettre son
programme. Et la semaine dernière Goldensohn se préparait à
envoyer des mails à plus de mille autres écoles pour leur
demander de s’intéresser à ses projets.
« Nous pensions que c’était un désavantage
de ne pas être sur le terrain en Irak » a dit Eva
Barboni, une étudiante junior en sciences politiques « mais
quand vous entendez que les journalistes sur place ne peuvent
même pas quitter leurs hôtels, vous vous mettez à penser. »
La qualité des émissions de Skype est souvent meilleure que
celles émises depuis la zone verte.
« Si vous travaillez pour une grande chaîne américaine,
avec une foule de reporters photographes, vous ne pourrez
jamais parcourir les rues de Bagdad » a dit Wren Elhai,
un étudiant de seconde année. « Nous pouvons faire
beaucoup mieux ici que les chaînes de télévision. »
Elhai a été désigné pour prononcer les noms et les mots
irakiens. « Je suis juste celui qui sait le mieux
prendre l’accent irakien » a-t-il ajouté. « Mon
mot favori, et il est désolant que vous puissiez l’entendre
aussi souvent est celui de ‘corruption.’ Les Irakiens ont
ce merveilleux « r » roulé. » Elhai était
sur le point de réaliser une histoire sur un entrepreneur
irakien, une victime fréquente de la corruption
gouvernementale, avant de rejoindre son groupe de chanteurs
a-capella.
Un des inconvénients de cette approche à longue
distance est naturellement que vous ne pouvez être sûr de la
personne à qui vous parlez. Templeton, tandis qu’elle
travaillait sur une partie consacrée à un irakien typique
d’une dizaine d’années, en vint à discuter avec son père
qu’elle soupçonna plus tard d’être un membre officiel du
parti Baath. Elle tua l’histoire dans l’œuf car ces gens
ne représentent pas la moyenne de la population.
L’offre de Esam Pacha d’accueillir Templeton à
l’aéroport ne s’est pas réalisée. « Je ne veux
pas mettre sa vie en danger a-t-il déclaré. » En
attendant, quand ils ne parlent pas avec des Irakiens, les
membres du groupe occupent leur temps à critiquer les
discours du Président ou interviewent des parents de soldats.
Tintin
en Irak
L’odyssée d'un jeune étudiant en journalisme américain,
en visite en Irak.
C’est un Noël que Farris Hassan, un Américain de 16 ans
et sa famille d’origine irakienne ne sont pas près
d’oublier : le jeune étudiant en journalisme a tout
bonnement décidé d'aller passer les Fêtes à Bagdad pour y
«étudier» la réalité de près.
A
l’ambassade des États-Unis qui l’a récupéré un peu
paumé dans la capitale irakienne, on estime que le jeune
aventurier qui ne parle pas arabe a vraiment eu beaucoup de
chance. Farris vit en Floride. A Fort Lauderdale, il suit une
classe préparatoire de journalisme, ce qui lui a donné
l’occasion de lire The New Journalism, un ouvrage consacré
au journalisme dit d’immersion dont un certain John McPhee
s’est fait le chantre et qui consiste à partager la vie des
sujets dont on veut faire le portrait.
Ce
Tintin en herbe, qui dit ne pas être pratiquant, a commencé
par aller passer une nuit entière dans une mosquée à parler
politique et à refaire le monde avec des compatriotes
musulmans. Au trimestre suivant, il fallait choisir un sujet
international, et il s'est dit que c'était l’occasion de découvrir
le pays de ses parents, installés depuis 35 ans en Amérique.
Rassemblant ses économies, il achète un billet d’avion
pour Bagdad qu’il paye 900 $. Il s’envole le 11 décembre,
une semaine avant le début des vacances de Noël. Destination :
Bagdad. Grâce à son ascendance irakienne, il a obtenu un
visa sans difficulté.
Physiquement,
ce garçon de 1,80 m ne détonne pas au Moyen-Orient, à la
condition expresse de ne pas ouvrir la bouche. Sa barbe
naissante ajoute la touche idéale pour se fondre dans la
masse. Pour l’habillement, c’est moins évident, à moins
peut-être d’appartenir à la classe aisée :
chaussures Nike, blue-jeans dernier cri. Et chacun sait que
Washington déconseille formellement tout voyage en Irak, pays
classé « très dangereux » par le département
d’Etat.
Farris
fait donc l’école buissonnière le 11 décembre en prenant
un vol Miami-Koweït via Amsterdam. Les autorités scolaires
ont d’ailleurs menacé ses parents de l’exclure. Il
atterrit le 12 à minuit dans la capitale de l’émirat. Il
prend aussitôt un taxi pour la frontière, soit un trajet
d’une centaine de kilomètres pour s’y casser le nez :
on est en effet à deux jours des élections irakiennes et la
frontière est fermée. Retour à Koweït avec des taxis qui
ne sont pas d'humeur à plaisanter sur leurs tarifs : «
En une journée, j’ai probablement dépensé quelque chose
comme 250 $ [210 euros] de taxi. » Mais dans le fond, ç'aurait
pu être pire : la frontière aurait pu être ouverte...
« S’ils m’avaient laissé entrer depuis le Koweït, je
n’aurais probablement pas survécu », dit-il aujourd’hui.
C’est
de Koweït qu’il prévient ses parents de sa « fugue. »
Ils tombent des nues. Sa mère, Chatha Atiya, psychologue,
raconte qu’elle a été à la fois « choquée et terrifiée. »
Elle lui avait promis de l’emmener en Irak mais une fois que
son pays d’origine se serait stabilisé. « Il pense
pouvoir être un ambassadeur de la démocratie dans le monde.
C’est admirable et angoissant pour un parent »
soupire-t-elle.
Son père, Redha Hassan, médecin de profession, lui demande
de rentrer et, devant le refus de son fils, lui donne les
coordonnées d’amis au Liban. Farris reprend l'avion pour
Beyrouth où il passera une dizaine de jours.
Dans
l’intervalle, les amis libanais organisent son arrivée à
Bagdad, le 25 décembre, où il se fait déposer dans un hôtel
international. Il ne sortira qu’une seule fois de l'établissement
pour s’acheter à manger. Là, il tente de se faire
comprendre, sort son manuel de conversation anglais-arabe, ce
qui ne manque pas d’attirer l'attention : « Et je me
dis quelque chose comme : « Bon, je ferais peut-être
mieux de battre en retraite, ce n’est pas un endroit sûr. »
La façon dont on me regardait m’a fait peur. »
Mardi
27, dans l’après-midi, il a l’idée d’aller au bureau
de l’agence de presse américaine Associated Press. Là, il
explique qu’il effectue un voyage d'études et se dit en quête
d’un travail humanitaire. Les journalistes n’en reviennent
pas : c'est bien la première fois qu’un adolescent américain
non accompagné met le pied dans leur bureau gardé comme une
forteresse. « Ça m’aurait moins surpris de voir entrer des
petits hommes verts » raconte un d’entre eux, Patrick
Quinn. Outre son blue-jeans et ses baskets, le jeune homme est
vêtu d’une chemise bleue à manches longues. Il apparaît
enthousiaste, désireux de faire des choses, sans toutefois
trop se vanter de l’odyssée qui l’a conduit à Bagdad.
Les journalistes appellent aussitôt l’ambassade des États-Unis.
Les diplomates, prévenus par les parents, étaient déjà à
la recherche du jeune aventurier. Des soldats viennent le
chercher et le conduisent dans la fameuse « zone verte »,
enclave fortifiée au coeur de Bagdad. On prévient aussitôt
ses parents.
Farris Hassan
a repris l’avion. Avant de partir, il a reconnu avoir pris
énormément de risques en entreprenant ce voyage. De retour
en Floride, il dit qu'il « baisera le sol » et qu’il
« serrera tout le monde dans ses bras. »