Une photographie de Stéphane Popu

 

D'autres nouvelles de l’Irak

par Lise Willar   

 

Mots...dits

 

 

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 N’oublions jamais qu’Ingrid Bétancourt est retenue en otage depuis de trop longues années et que nous devons tous nous unir pour obtenir sa libération.

 

J’ai recueilli cette semaine deux histoires intéressantes qui montrent que certains jeunes Américains essaient de communiquer avec les Irakiens autrement qu’à travers les médias officiels. J’ai trouvé la première dans le New Yorker :               

 

           Un groupe d’Etudiants du Swarthmore College, Pennsylvanie, parle à l’Irak

 

Un groupe d’étudiants du Swarthmore College, Pennsylavanie, a quelques idées à suggérer aux personnes qui ont perdu confiance dans les médias  : « Si vous ne trouvez pas adéquat leurs informations sur l’Irak, décrochez votre téléphone, n’appelez pas le Times ou CNN ou Rupert Murdoch. Appelez Bagdad. Deux annuaires irakiens sont en ligne sur Internet et de nombreuses personnes dont la plupart parlent anglais décemment sont prêtes à partager leurs histoires directement. Quand votre note de téléphone dépasse vos possibilités pécuniaires, chargez Skype, un software qui permet à deux personnes de parler librement de partout dans le monde, en utilisant des microphones d’ordinateurs et un casque. »

Amelia templeton, étudiante en histoire, estime qu’elle a parlé à vingt cinq Irakiens durant l’année qui vient de s’écouler et maintenant, comme elle l’a dit l’autre jour : « C’est une mauvaise idée de me parler de l’Irak à moins que vous ne soyez prêts à m’écouter pendant un long moment. » L’un des irakiens avec lequel elle a discuté, un peintre nommé Esam pasha qui est le petit-fils de l’ancien Premier Ministre Nuri al-Saïd, l’a même invitée à venir à Bagdad. « Il m’a dit que si je venais, il viendrait me chercher à l’aéroport » a-t-elle dit. Sachant combien la route est dangereuse pour aller à l’aéroport et en revenir, c’est une offre importante.

Amelia Templeton est une des réalisatrices de War News Radio, une demi-heure de programme semainier sur l’émetteur du campus, elle met également ses propos en ligne sur Internet où elle a au moins trois mille auditeurs quotidiennement. Le but du programme est de « redécouvrir les voix des gens véritables » en Irak. Il est supervisé par Marty Goldensohn, à trente trois ans un vétéran de la radio publique qui offre aux étudiants ce conseil, essentiel à ses yeux : « Marmotter avec l’autorité. » Il dit aussi : « Quand vous appelez le Pentagone, vous dites seulement, comme si vous étiez le New York Times ‘J’appelle de War News Radio.’ Vous le dites comme s’ils étaient en faute de n’avoir jamais entendu parler de vous. »

Les étudiants ont créé un studio il y a deux semestres. Ils ont obtenu ces dernières semaines des interviews avec la direction de la nouvelle Bourse irakienne, un réalisateur de films de Bagdad et le politicien sunnite Adnan pachachi. Dans une retransmission, un médecin irakien évoquant les « checkpoints » a dit : » Tout le monde est terrifié, tout est horrible et vous vous attendez toujours à être tués à n’importe quel moment. » (Sa fille a été tuée, a-t-il dit, par des soldats américains.)

Le mois dernier, un Américain expatrié qui dirige une station FM à Canberra en Australie, a envoyé un e-mail au studio et demandé la persmission de retransmettre son programme. Et la semaine dernière Goldensohn se préparait à envoyer des mails à plus de mille autres écoles pour leur demander de s’intéresser à ses projets.

« Nous pensions que c’était un désavantage de ne pas être sur le terrain en Irak » a dit Eva Barboni, une étudiante junior en sciences politiques « mais quand vous entendez que les journalistes sur place ne peuvent même pas quitter leurs hôtels, vous vous mettez à penser. » La qualité des émissions de Skype est souvent meilleure que celles émises depuis la zone verte.

« Si vous travaillez pour une grande chaîne américaine, avec une foule de reporters photographes, vous ne pourrez jamais parcourir les rues de Bagdad » a dit Wren Elhai, un étudiant de seconde année. « Nous pouvons faire beaucoup mieux ici que les chaînes de télévision. » Elhai a été désigné pour prononcer les noms et les mots irakiens. « Je suis juste celui qui sait le mieux prendre l’accent irakien » a-t-il ajouté. « Mon mot favori, et il est désolant que vous puissiez l’entendre aussi souvent est celui de ‘corruption.’ Les Irakiens ont ce merveilleux « r » roulé. » Elhai était sur le point de réaliser une histoire sur un entrepreneur irakien, une victime fréquente de la corruption gouvernementale, avant de rejoindre son groupe de chanteurs a-capella.

Un des inconvénients de cette approche à longue distance est naturellement que vous ne pouvez être sûr de la personne à qui vous parlez. Templeton, tandis qu’elle travaillait sur une partie consacrée à un irakien typique d’une dizaine d’années, en vint à discuter avec son père qu’elle soupçonna plus tard d’être un membre officiel du parti Baath. Elle tua l’histoire dans l’œuf car ces gens ne représentent pas la moyenne de la population.

L’offre de Esam Pacha d’accueillir Templeton à l’aéroport ne s’est pas réalisée. « Je ne veux pas mettre sa vie en danger a-t-il déclaré. » En attendant, quand ils ne parlent pas avec des Irakiens, les membres du groupe occupent leur temps à critiquer les discours du Président ou interviewent des parents de soldats.

 

                                    Tintin en Irak

 

L’odyssée d'un jeune étudiant en journalisme américain, en visite en Irak.

C’est un Noël que Farris Hassan, un Américain de 16 ans et sa famille d’origine irakienne ne sont pas près d’oublier : le jeune étudiant en journalisme a tout bonnement décidé d'aller passer les Fêtes à Bagdad pour y «étudier» la réalité de près.

A l’ambassade des États-Unis qui l’a récupéré un peu paumé dans la capitale irakienne, on estime que le jeune aventurier qui ne parle pas arabe a vraiment eu beaucoup de chance. Farris vit en Floride. A Fort Lauderdale, il suit une classe préparatoire de journalisme, ce qui lui a donné l’occasion de lire The New Journalism, un ouvrage consacré au journalisme dit d’immersion dont un certain John McPhee s’est fait le chantre et qui consiste à partager la vie des sujets dont on veut faire le portrait.

Ce Tintin en herbe, qui dit ne pas être pratiquant, a commencé par aller passer une nuit entière dans une mosquée à parler politique et à refaire le monde avec des compatriotes musulmans. Au trimestre suivant, il fallait choisir un sujet international, et il s'est dit que c'était l’occasion de découvrir le pays de ses parents, installés depuis 35 ans en Amérique. Rassemblant ses économies, il achète un billet d’avion pour Bagdad qu’il paye 900 $. Il s’envole le 11 décembre, une semaine avant le début des vacances de Noël. Destination : Bagdad. Grâce à son ascendance irakienne, il a obtenu un visa sans difficulté.

Physiquement, ce garçon de 1,80 m ne détonne pas au Moyen-Orient, à la condition expresse de ne pas ouvrir la bouche. Sa barbe naissante ajoute la touche idéale pour se fondre dans la masse. Pour l’habillement, c’est moins évident, à moins peut-être d’appartenir à la classe aisée : chaussures Nike, blue-jeans dernier cri. Et chacun sait que Washington déconseille formellement tout voyage en Irak, pays classé « très dangereux » par le département d’Etat.

Farris fait donc l’école buissonnière le 11 décembre en prenant un vol Miami-Koweït via Amsterdam. Les autorités scolaires ont d’ailleurs menacé ses parents de l’exclure. Il atterrit le 12 à minuit dans la capitale de l’émirat. Il prend aussitôt un taxi pour la frontière, soit un trajet d’une centaine de kilomètres pour s’y casser le nez : on est en effet à deux jours des élections irakiennes et la frontière est fermée. Retour à Koweït avec des taxis qui ne sont pas d'humeur à plaisanter sur leurs tarifs : « En une journée, j’ai probablement dépensé quelque chose comme 250 $ [210 euros] de taxi. » Mais dans le fond, ç'aurait pu être pire : la frontière aurait pu être ouverte... « S’ils m’avaient laissé entrer depuis le Koweït, je n’aurais probablement pas survécu », dit-il aujourd’hui.

C’est de Koweït qu’il prévient ses parents de sa « fugue. » Ils tombent des nues. Sa mère, Chatha Atiya, psychologue, raconte qu’elle a été à la fois « choquée et terrifiée. » Elle lui avait promis de l’emmener en Irak mais une fois que son pays d’origine se serait stabilisé. « Il pense pouvoir être un ambassadeur de la démocratie dans le monde. C’est admirable et angoissant pour un parent » soupire-t-elle.
Son père, Redha Hassan, médecin de profession, lui demande de rentrer et, devant le refus de son fils, lui donne les coordonnées d’amis au Liban. Farris reprend l'avion pour Beyrouth où il passera une dizaine de jours.

Dans l’intervalle, les amis libanais organisent son arrivée à Bagdad, le 25 décembre, où il se fait déposer dans un hôtel international. Il ne sortira qu’une seule fois de l'établissement pour s’acheter à manger. Là, il tente de se faire comprendre, sort son manuel de conversation anglais-arabe, ce qui ne manque pas d’attirer l'attention : « Et je me dis quelque chose comme : « Bon, je ferais peut-être mieux de battre en retraite, ce n’est pas un endroit sûr. » La façon dont on me regardait m’a fait peur. »

Mardi 27, dans l’après-midi, il a l’idée d’aller au bureau de l’agence de presse américaine Associated Press. Là, il explique qu’il effectue un voyage d'études et se dit en quête d’un travail humanitaire. Les journalistes n’en reviennent pas : c'est bien la première fois qu’un adolescent américain non accompagné met le pied dans leur bureau gardé comme une forteresse. « Ça m’aurait moins surpris de voir entrer des petits hommes verts » raconte un d’entre eux, Patrick Quinn. Outre son blue-jeans et ses baskets, le jeune homme est vêtu d’une chemise bleue à manches longues. Il apparaît enthousiaste, désireux de faire des choses, sans toutefois trop se vanter de l’odyssée qui l’a conduit à Bagdad. Les journalistes appellent aussitôt l’ambassade des États-Unis. Les diplomates, prévenus par les parents, étaient déjà à la recherche du jeune aventurier. Des soldats viennent le chercher et le conduisent dans la fameuse « zone verte », enclave fortifiée au coeur de Bagdad. On prévient aussitôt ses parents.

Farris Hassan a repris l’avion. Avant de partir, il a reconnu avoir pris énormément de risques en entreprenant ce voyage. De retour en Floride, il dit qu'il « baisera le sol » et qu’il « serrera tout le monde dans ses bras. »