Une photographie de Stéphane Popu

 

"Cafés Gérontologiques"

 "Cafés des Âges"

 

par Lise Willar   

 

Mots...dits

 

 

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 N’oublions jamais qu’Ingrid Bétancourt est retenue en otage depuis de trop longues années et que nous devons tous nous unir pour obtenir sa libération.

 

Des septuagénaires et des adolescents réunis pour s’initier à l’informatique : cette initiative revient à la maison de retraite Le Foyer du romarin, à Clapiers (Hérault). Après avoir créé dans son établissement un cybercafé ouvert aux habitants du village, Michel Aimonetti, le directeur, s’est lancé dans l’organisation de « cafés des âges. » Celui du 26 novembre lançait le débat avec un film de Marcel Jeanneteau, Grand, petit, qui montre des enfants sur leurs lieux de loisirs (fête foraine, plage) s’exprimant sur les métiers qu’ils aimeraient faire plus tard et, en parallèle, des résidents du Foyer du romarin, évoquant les jeux de leur enfance et les professions qu'ils avaient exercées. L’idée de créer des forums sur le thème du vieillissement est née en Belgique, avec les « cafés gérontologiques » lancés à l'initiative du gouvernement. Les participants de tous âges y débattent de sujets comme l’amélioration de la qualité des maisons de retraite et des services d’aide à domicile, le soutien à apporter aux familles en cas de dépendance de leurs parents...

L’initiative française, d’origine associative, est davantage centrée sur les relations entre les générations. Il s’agit de faire émerger des témoignages, des idées, des projets pour amener les politiques à prendre en compte le fait qu’on vit plus longtemps et qu’être vieux ne signifie pas avoir moins d’exigences qu’à 35 ou 45 ans. « Nous avons préféré l’appellation « café des âges » pour des raisons de convivialité » explique Jean-Michel Caudron, secrétaire général de l’association Vieillir c’est vivre, qui coordonne l’opération. Cette structure a été fondée en avril par Paulette Guinchard-Kunstler, secrétaire d’Etat chargée des personnes âgées dans le gouvernement de Lionel Jospin et députée (PS) du Doubs, et Denis Jacquat, député (UMP) de Moselle. « Après mon passage au gouvernement, j’ai voulu me mobiliser pour qu’on ne considère plus la vieillesse sous le seul angle médical et que la réflexion sur le sujet ne reste pas l’apanage des professionnels » explique Madame Guinchard-Kunstler.

Les « cafés des âges » ne se tiennent pas forcément dans des cafés. Ils sont hébergés par des mairies, des maisons de retraite, des centres sociaux, des associations. En revanche, leur déroulement est codifié : un livre, un film ou un témoignage servent de point de départ à la discussion, qui se clôt sur un verre de l’amitié - sans alcool !

 

Le premier « café » parisien a réuni le 19 juillet une vingtaine de participants appelés à commenter l’appel « Vieillir c’est vivre » et le diaporama qui l’accompagne. Françoise, 70 ans, pharmacienne à la retraite, est interpellée par une image montrant une femme au visage ridé. « Effacer les rides vous effacerait le sourire » dit-elle. Son métier lui a appris que les femmes sont très sensibles aux publicités pour les crèmes anti-âge. « C'est la dictature du jeunisme renchérit Monique, 72 ans. Pour vieillir heureux, il faut savoir redéfinir ses priorités. » Quant à Pierre, médecin gérontologue qui rencontre aussi des adolescents dans les établissements scolaires, il est convaincu que le dialogue abolit la barrière des âges.

Lors du « café des âges » de Clapiers, les aînés se sont montrés préoccupés de l’image qu’ils offrent aux jeunes, l’un d’eux citant même une des Stances à Marquise de Corneille : « Marquise, si mon visage/ A quelques traits un peu vieux,/ Souvenez-vous qu’à mon âge/ Vous ne vaudrez guère mieux. » « On est toujours le vieux de quelqu'un » a relativisé M. Aimonetti, évoquant « un sondage auprès de 400 enfants de 10 à 13 ans, qui montrait qu’un tiers d’entre eux se sentent vieux en quittant la maternelle, en cessant de croire au Père Noël ou en redoublant une classe. »

L’important est de conserver une activité, comme ce retraité allemand qui, dans le film de Marcel Jeanneteau, continuait à pratiquer le vol à voile. « On peut créer à tout âge, quel que soit le domaine, de manière individuelle ou collective » estimait Jacqueline Tamagna qui anime des ateliers intergénérationnels d’écriture. « Et, si possible, produire aussi pour les autres » a ajouté une autre participante, évoquant une retraitée artiste peintre qui avait organisé une exposition de ses oeuvres à la maison de retraite. « Tout cela est réalisable, à condition d’ouvrir vers l’extérieur les structures pour personnes âgées et de ne pas multiplier les obstacles qui les isolent » a conclu un troisième. Ces propositions figureront sans doute en bonne place dans un premier bilan des « cafés des âges » prévu en juin 2006.

Je vis depuis peu dans une résidence hôtelière de Vincennes où mes nouveaux amis et amies ont environ de 70 à 90 ans. Certains ont des problèmes physiques ou psychosomatiques, d’autres sont tout à fait aptes à tenir des conversations, jouer au bridge, au scrabble, au gin et à d’autres jeux que je ne connais pas moi-même. Nous disposons d’un bar où prendre le café en bavardant est notre plaisir quotidien. C’est principalement là que nous apprenons la vie des uns et des autres et nous intéressons à un passé souvent plein de rebondissements et d’aventures. Nous disposons d’une salle de jeux, d’une salle de billard, d’une salle de musculation et de salons accueillants. Des films sont donnés plusieurs fois par semaine, des concerts et des conférences également. Des sorties accompagnées nous sont proposées au théâtre, au musée ou à l’occasion d’évènements plus prestigieux comme celui du Cadre Noir de Saumur…

Nous vivons sans aucune contrainte dans nos appartements qui donnent sur des jardins où s’ébattent de nombreux petits oiseaux, nous déjeunons et dînons à notre aise dans un joli restaurant, servis avec convivialité par des jeunes femmes et des jeunes gens qu’envieraient de nombreux établissements et ceci sans mesurer leur sourire au montant du pourboire qu’ils seraient en droit d’espérer. Sabine qui préside à nos destinées est toujours disponible pour nous entendre et nous conseiller. Comme un de mes livres vient d’être accepté par L’Harmattan, elle m’a même proposé de faire la signature ici-même et je suis entrain de considérer son offre avec reconnaissance et plaisir. 

Je ne dis pas que je nage tous les jours dans la joie, pas plus que les autres résidants d’ailleurs car nous avons comme tout le monde nos joies et nos peines : Je vais être arrière-grand-mère d’une petite fille dans quelques jours, ce qui est le présage d’un grand bonheur mais ma famille est dispersée de par le monde - mon fils cadet vit à San Francisco - et si je l’ai vu il y a trois semaines environ, ce n’est pas un plaisir qui m’est souvent donné. Je me fais beaucoup de souci pour mon frère cardiaque et plus âgé que moi de trois ans. Je ne suis pas toujours moi-même en pleine forme mais quand je me retrouve à midi entre deux amies dont l’une a des problèmes de dos et l’autre mange si peu que je me penche parfois vers elle pour l’encourager à vider un peu plus son assiette, je crois que je serais bien ingrate de me plaindre.

En tout cas, songeant à ces « cafés des Ages », je vais peut-être suggérer à Sabine d’en organiser un parmi nous. Ainsi, nous pourrions parler de nos problèmes, de nos idées, de nos familles, de nos enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants, des livres que nous lisons, des émissions et des programmes que nous écoutons… Je suppose néanmoins que le risque de telles rencontres est qu’elles dégénèrent et que certains dénigrent leurs voisins, ce qui ne serait pas de bon augure dans une telle entreprise. Un exemple de la déroute psychosomatique de certains résidants : une dame se plaint d’être assaillie par les avances d’un Monsieur Victor et un jour ils en sont pratiquement venus aux mains. Je supposais que le lendemain la dame irait s’asseoir à une autre place puisque la scène l’avait plongée dans les larmes et les tremblements… Mais non, elle a depuis l’incident conservé la même place et je crois qu’elle se plaît dans cette situation équivoque. Le problème est que nous vivons ensemble et que peut-être certains d’entre nous se connaissent un peu trop ! De toutes façons, j’ai pu ainsi évoquer notre « maison » qui est suffisamment conviviale pour qu’au bout de peu de temps, je m’y sente presque comme chez moi. Allons, quelques semaines de plus et les problèmes que j’ai plus ou moins bien assumés s’estomperont dans le ciel qui regarde mes arbres et mes oiseaux.

…Quelques semaines ont passé mais je n’ai pu effacer complètement le fait que je ne vivais pas véritablement, qu’en fait je survivais même si la naissance d’une adorable petite Esther est venue me rappeler que j’étais maintenant à la tête de quatre générations. Je me souviens dans les instants de spleen que jusqu’à quatre-vingts ans j’ai beaucoup voyagé, en voiture surtout, afin de ne rien perdre du paysage que ce soit en France dans mes chères Cévennes, en Bretagne quand les genêts sont en fleurs, en Corse où les langoustes de Bonifacio enchantèrent mon palais de gourmette, en Dordogne dont les eaux reflètent l’image des châteaux qui les surplombent… aux Etats-Unis où j’aimais regarder les pêcheurs de la rivière Maine et leurs lignes argentées ou admirer les canyons du Colorado, en Anatolie où je retrouvais chaque année le jardin de Nevzyie, à la Pointe de Bic sur le Saint-Laurent où je regardais au loin les bélugas et leur dos blanc qui se détachaient sur la mer, à Rimouski dans la presqu’île de Gaspésie où je jouais au scrabble avec les religieuses de l’abbaye, en Acadie où je me souvenais du « Grand dérangement » voulu par les Anglais qui exilèrent en masse les habitants vers la Louisiane, en Egypte où par deux fois je fus prise dans une tempête : de sable à Assouan, sur le Nil à Louxor… J’ai tant aimé la neige et fait avec le chef des guides de Chamonix toutes les variantes des Grands Montets, skié en Colombie britannique ainsi qu’à travers les sommets du Colorado, joué au golf en France, en Espagne, au Portugal, en Ecosse, au Québec, en Acadie et aux Etats-Unis, en Floride comme en Californie. Oui, il y a deux ans à peine, j’étais encore une adulte à part entière, je décidais de mon avenir et j’assumais tous les actes de ma vie, qu’ils fussent bons ou mauvais. J’observais le monde qui aujourd’hui doit venir à moi par le biais des médias qui évidemment sont riches en informations mais ne sont pas la réalité que j’appréhendais chaque jour.

Comme les autres résidents, je me sens assistée, protégée par d’autres personnes alors que naguère je ne devais compter que sur moi-même. Et puis j’ai déjà ressenti quelque amertume à voir partir des gens qui, pour fugace qu’ait été leur passage dans mon existence, m’avaient attendrie telle cette Madame Denoyel qui, ne pouvant plus vivre sans aide, est soudain partie pour une résidence médicalisée. Elle était assise à côté de moi au restaurant et - comme je l’ai dit - je l’encourageais à manger un peu plus quand soudain elle s’arrêtait, n’ayant plus faim ou ne sachant plus très bien ce qu’elle faisait là, assise au milieu des ces personnes qu’elle ne reconnaissait plus. Je lui découpais sa viande ou lui préparais son poisson et elle avait une jolie parole pour me remercier. Je suis sûre que dans sa nouvelle résidence, elle recevra une aide quotidienne et n’aura plus un sens quelconque des responsabilités qui nous incombent encore pour combien de temps…

Le plus dur pour moi, ce sont les après-midi. Le matin, je m’installe devant mon ordinateur et les mots sont encore là pour m’aider à me souvenir d’autrefois, de naguère, d’aujourd’hui tout en n’oubliant pas que demain est rempli d’incertitudes qui me hantent parfois. Que va-t-il arriver en Irak après les élections ? L’Iran dont le président, à l’instar de le Pen, a nié la Shoah, prépare-t-elle un mauvais coup contre Israël ? Gare à Téhéran dans ce cas ! Le sida va-t-il croître encore en Afrique ? Les enfants pakistanais vont-ils mourir cet hiver dans leur montagne faute de soins, de victuailles et de couvertures ? Les villages détruits par le tsunami vont-ils être reconstruits avant les grands hôtels touristiques ? L’indisposition de Sharon aura-t-elle un impact sur les évènements du Moyen Orient ? Les Allemands qui ont obtenu la libération de l’archéologue Susanne Osthoff font-ils mieux que les Français qui n’ont pas encore obtenu d’informations sur l’enlèvement de l’ingénieur Planche ?…  Le matin, je suis à peu près la même personne qu’autrefois mais quand arrive l’heure du déjeuner, je bascule dans un autre monde et j’observe autour de moi les messieurs et les dames âgés qui souvent ne feront rien de plus que d’écouter la radio, attendre les films et les conférences jusqu’au dîner du soir. Pour ma part, je joue au bridge et au scrabble dans un club mais je le fais sans joie et pense à l’inutilité de ma vie présente. C’est alors que la résidence ne m’apparaît plus comme un havre mais comme une préparation que je ne puis situer dans le temps à un au-delà auquel je ne crois pas. Je me dis que Sabine et toutes ces gentilles serveuses, qu’Ernesto, le factotum qui m’a aidée à mettre en place mes nouveaux appareils, ne sont que des « pré-anges » et que je ne suis plus dans le monde mais entre deux mondes, l’un qui m’est trop familier dans lequel j’ai vécu trop d’aventures, l’autre, cet inconnu qui ne me dit rien qui vaille. Je n’éprouve plus la joie de simplement vivre sans penser aux lendemains qui, pour moi, ne chanteront plus.