Voici ce que j’écrivais le 6 février 1998,
une année où se sont accumulées pour moi les découvertes, les
joies, les peines et les recommencements :
Décidément les Américains ne me laissent aucun répit
mais cette fois-ci c’est pour mon plus grand plaisir. Je viens
de voir Harry dans tous ses états : J’ai aimé
- comment pourrait-il en être autrement puisque je suis une fan
inconditionnelle de Woody Allen - et je suis une fois de plus
abasourdie devant ce qui me paraît de l’aberration : les Français
ne comprennent pas les Américains, ils ne saisissent pas
l’humour juif en général, encore moins l’humour juif de
New-York dont Woody Allen est pétri depuis l’enfance et qu’il
sait exprimer génialement mais dont Jackie Mason,
un ancien rabbin que j’ai applaudi à New York il y a deux ou
trois ans, est également un spécialiste de choix qui n’aurait
aucune chance d’être compris de nos concitoyens. (Il l’est à
peine des gens qui ne vivent pas à Manhattan et qui m’ont avoué
à l’entracte leur difficulté à saisir à la fois le sel des
histoires et le langage typiquement juif new-yorkais de leur
auteur.) Alors, qu’on veuille bien me donner la raison pour
laquelle Woody Allen ne cesse de répéter dans toutes les
interviews qu’il a données depuis des décennies que le public
français en général et parisien en particulier l’apprécie
cent fois plus que celui de New-York ?
Si tel était le cas véritablement et qui suis-je
pour mettre en doute la parole de l’acteur et du metteur en scène,
pour quelle raison encore les meilleurs interprètes
accepteraient-ils de tourner avec lui, y compris Robin Williams,
l’acteur flou, l’un des quatre vingt comédiens du film
personnifiant quatre vingt personnages jaillis à la fois du vécu
et de l’imagination d’Harry ? A mon humble avis, la majorité
d’entre eux est persuadée à juste raison d’être au bon
moment dans la meilleure production de l’année,
« Titanic » compris si 1’on accepte le mélange
des genres et si l’on peut comparer un
film psychologique et intimiste
avec une
superproduction hollywoodienne. J’ai l’impression que
Woody Allen pèche par excès de modestie et que les Juifs de New
York qui sont tout de même très nombreux ne peuvent faire la
fine bouche devant cette intelligence redoutable, l’homme qui
selon moi sait aussi bien que Freud analyser ses fantasmes et sa
sexualité, aussi bien que Bernard Henry Lévy fustiger le
fanatisme religieux même et surtout quand il naît dans sa propre
famille, à se demander (encore une question !) pourquoi l’homme
et son double, le héros du film, fréquente un tel nombre de
psychanalystes qui ne
peuvent rien
lui apporter
puisqu’ils n’arriveront jamais à saisir sa personnalité
aussi bien qu’il le fait lui-même ? Bien sûr, j’ai adoré
la fin, l’apothéose : l’écrivain réalise enfin que peu
importe si les personnes de son entourage ne l’apprécient guère,
détestent ses livres où ils se retrouvent et haïssent leur
propre image, lui jettent à la figure des mots orduriers,
font en un mot de sa vie un cauchemar car les personnages de
ses livres
existent presque
physiquement pour
l’aimer, l’entourer, le fêter, le réconforter et lui
apporter toute la joie dont il a besoin pour survivre et continuer
à écrire.