Une photographie de Stéphane Popu


Woody Allen et Harry 

 par Lise Willar

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Voici ce que j’écrivais le 6 février 1998[1], une année où se sont accumulées pour moi les découvertes, les joies, les peines et les recommencements :

Décidément les Américains ne me laissent aucun répit mais cette fois-ci c’est pour mon plus grand plaisir. Je viens de voir Harry dans tous ses états : J’ai aimé - comment pourrait-il en être autrement puisque je suis une fan inconditionnelle de Woody Allen - et je suis une fois de plus abasourdie devant ce qui me paraît de l’aberration : les Français ne comprennent pas les Américains, ils ne saisissent pas l’humour juif en général, encore moins l’humour juif de New-York dont Woody Allen est pétri depuis l’enfance et qu’il sait exprimer génialement mais dont Jackie Mason[2], un ancien rabbin que j’ai applaudi à New York il y a deux ou trois ans, est également un spécialiste de choix qui n’aurait aucune chance d’être compris de nos concitoyens. (Il l’est à peine des gens qui ne vivent pas à Manhattan et qui m’ont avoué à l’entracte leur difficulté à saisir à la fois le sel des histoires et le langage typiquement juif new-yorkais de leur auteur.) Alors, qu’on veuille bien me donner la raison pour laquelle Woody Allen ne cesse de répéter dans toutes les interviews qu’il a données depuis des décennies que le public français en général et parisien en particulier l’apprécie cent fois plus que celui de New-York ?

Si tel était le cas véritablement et qui suis-je pour mettre en doute la parole de l’acteur et du metteur en scène, pour quelle raison encore les meilleurs interprètes accepteraient-ils de tourner avec lui, y compris Robin Williams, l’acteur flou, l’un des quatre vingt comédiens du film personnifiant quatre vingt personnages jaillis à la fois du vécu et de l’imagination d’Harry ? A mon humble avis, la majorité d’entre eux est persuadée à juste raison d’être au bon moment dans la meilleure production de l’année,  « Titanic » compris si 1’on accepte le mélange des genres et si l’on peut comparer un  film psychologique  et  intimiste  avec  une  superproduction hollywoodienne. J’ai l’impression que Woody Allen pèche par excès de modestie et que les Juifs de New York qui sont tout de même très nombreux ne peuvent faire la fine bouche devant cette intelligence redoutable, l’homme qui selon moi sait aussi bien que Freud analyser ses fantasmes et sa sexualité, aussi bien que Bernard Henry Lévy fustiger le fanatisme religieux même et surtout quand il naît dans sa propre famille, à se demander (encore une question !) pourquoi l’homme et son double, le héros du film, fréquente un tel nombre de psychanalystes qui  ne  peuvent  rien  lui  apporter  puisqu’ils n’arriveront jamais à saisir sa personnalité aussi bien qu’il le fait lui-même ? Bien sûr, j’ai adoré la fin, l’apothéose : l’écrivain réalise enfin que peu importe si les personnes de son entourage ne l’apprécient guère, détestent ses livres où ils se retrouvent et haïssent leur propre image, lui jettent à la figure des mots orduriers[3], font en un mot de sa vie un cauchemar car les personnages de  ses  livres  existent  presque  physiquement  pour  l’aimer, l’entourer, le fêter, le réconforter et lui apporter toute la joie dont il a besoin pour survivre et continuer à écrire.

 




[1] Ainsi que je l’ai dit à plusieurs reprises, je scanne en ce moment des pages écrites de 1983 à 1999, période durant laquelle je ne disposais pas encore d’un ordinateur mais d’une machine à traitement de textes. J’y retrouve des choses écrites que j’aimerais faire passer chez le lecteur d’aujourd’hui.  

[2]
Je n’ai pas réussi à découvrir si Jackie Mason se produisait encore en 1998. Les dernières informations que j’ai pu me procurer sur lui datent de 1989. Je les ai relevées dans une revue américaine, Comedy Catalog, et je les traduis pour vous : « Jackie Mason est plus populaire que jamais car il combine une satire politique létale avec ses propres observations sur la vie de tous les jours. Il s’est produit pour la première fois sur une scène de Broadway au cours d’un « one man show » qui a tenu les foules en haleine durant deux années et fut un succès phénoménal dans les tours qu’il a donnés en Amérique comme en Europe. Ce « show » de Monsieur Mason a reçu la Tony Award pour sa réussite théâtrale exceptionnelle en 1989 ainsi que d’autres prix des critiques, la Emmy et la Grammy Awards…Une fois par génération un comédien est si extraordinaire et si brillant que si on le compare aux autres comédiens, il apparaît comme le plus grand humoriste de tous les temps. »

Suit le nom de tous les quotidiens, hebdomadaires ou mensuels qui l’acclament mais je n’irai pas jusqu’à les nommer parce que même si je l’ai trouvé extraordinaire, je suis comme mes voisins du théâtre : son langage est new-yorkais à un tel point que j’en ai compris 60% environ, suffisamment toute fois pour rire aux larmes.  

 

[3] A ce propos, une de ses épouses, la première ou la seconde, lui crie dans une colère qu’elle ne peut plus contrôler : « mother fucker » (baiseur de ta mère.) J’ai pensé, au moment même où j’entendais l’insulte, au groupe incriminé par nos « maigrettistes » déchaînés et je me suis dit, comme je l’avais fait il y a un demi-siècle quand j’ai entendu pour la première fois « fils de pute » dans la bouche d’un adolescent du sud-ouest, que les expressions populaires passent dans la langue et qu’on ne doit pas s’en offusquer pour autant.