VIOLENCE SANS POLITIQUE
(ou Manifestations contre barbarie.)

 par Tang Loaëc

Mots...dits

Un regard en diagonale, au travers les manifestations, sur l’autre phénomène, celui des violences urbaines qui s’y propagent. Il y a là quelque chose de plus inquiétant, plus symptomatique, plus brutal, que la crise presque courtoise sur la question du CPE. La manifestation est un choix de société, les violences qui la bordent sont une question de civilisation.

Il est essentiel, même si elles semblent parfois se succéder de très près dans un rythme de représentation télévisée, de faire une distinction absolue entre les violences qui éclatent parfois entre manifestants et force de l’ordre, et celles du détroussement sauvage, de la casse et du pilage, quand ce n’est pas lynchage gratuit, qui surgissent dans le même cortège.

D’un côté une violence de discours, qui se veut acte politique, clameur poussée plus fort pour faire entendre une voix, un refus. C’est une violence politique… dans le sens où elle exprime une vue sur l’organisation de la cité.

De l’autre une violence érigée en système de vie, acte à la signifiance plus abyssale parce qu’étranger au monde partagé que constitue toute société, acte qui ne partage pas mais prend. Pas même d’anarchisme dans cette violence là, parce qu’elle ne revendique pas un changement, pas même l’abolition de tout système. Le sens de cette violence ne doit être déchiffré à l’aune d’aucune grille politique : elle n’est ni contestataire, ni révolutionnaire, ni anarchiste ou libertaire, elle est brute, primale bien plus que primaire.

Cette violence urbaine, qui prend de l’ampleur dans des flambées soudaines, existe hors toute contestation. Elle ne conteste pas, elle EST.

Si la détresse sociale des uns, l’absence d’issue des autres, la favorise, ils sont sans rapport avec son essence. Certes la bête naît dans le terreau de quart monde intérieur de nos zones urbaines, et en l’absence de leurs disfonctionnement elle eut peut-être été marginalisée. Mais il n’est pas possible de la regarder avec les yeux de l’apitoiement ou de la culpabilité sociale. Cette violence n’est pas révolte, elle est système et le plus impitoyable, le plus totalitaire qui soit.

Même la violence politique, l’histoire l’a illustré, mène trop facilement au totalitarisme, qu’elle soit révolutionnaire ou conservatrice. Mais cette violence sans politique ne cours pas même après un leurre. Elle se justifie au nom de valeurs de barbarie, lesquelles autorisent l’enlèvement d’un homme pour le torturer et le tuer à l’occasion d’une demande de rançon, lesquelles glorifient de tabasser un adolescent à dix contre un, dans le désordre d’une manifestation ou dans un cul de sac de banlieue, lesquelles encore violent en réunion une fille isolée dans un parking ou une cave. Cette violence là n’a pas d’héroïsme, aucun romantisme, n’a rien d’un courage si ce n’est celui des détrousseurs de mourants sur les champs de batailles, si ce n’est celui qui justifie l’attaque en meute au profit d’une force qui n’a rien que de bas.

On n’est pas un « jeune » en crise d’identité, lorsque son rite initiatique est d’aller chercher cinq cousins pour revenir lyncher un homme seul. On est un brutal doublé d’un pleutre. Dans ce système de valeur, on ne se bat pas contre les angles du système mais on rentre dans un autre système, un système qui permet d’oppresser le plus faible, un système auquel on adhère pleinement non pas parce qu’il en combat un autre, que l’on jugerait inique, mais pour la seule raison qu’il est favorable à ses séides, même s’il est barbare, même s’il est immonde.

Là où s’épand ce système, qui ne s’y est pas inséré est menacé par une violence plus grande que toute celle de notre société, dans laquelle la violence n’est pas inexistante mais est résiduelle. Entre un système dans lequel, quand vous perdez, vous avez du mal à trouver du travail mais percevez un RMI, et un autre dans lequel vous avez le choix entre être racketté où cambriolé, et sans garantie contre bien pire, il est facile de distinguer l’imparfait, qui ne fait qu’atténuer la violence sociale, du pire. Le rejet du CPE vise à combattre la menace à la marge contre les protections intégrées au premier système, cette nouvelle violence sans politique le rejette de façon radicale, pour proposer la précarité absolue, entre barbarie et survie.

Dans le monde de la violence sans politique, les leaders ne sont pas en révolte sociale. Ce sont de petites frappes ou des criminels, revendiquant « la haine » mais ignorant la tendresse. Au monde des trafiquants de tous ordres, on paie cash ou vole des voitures de sport, on porte Rolex au poignet, éventuellement par rangées de deux, on a pour idole, pour les plus anciens, Scarface, mythique modèle incarné par Al Pacino, dont on entend bien dépasser la violence. Les suiveurs ne sont pas des « jeunes » qui n’ont pas d’alternative faute d’emploi… mais des qui ne veulent pas (ou plus) d’un travail légal parce qu’il ne rapporterait qu’une fraction de ce que le système basé sur la violence procure.

« La haine », le mot n’est que trop parlant, mais il justifie son application à tous et l’absence de respect envers tous les autres. Cette violence là n’a rien de commun avec le cocktail Molotov spectaculaire mais symbolique de l’acte de résistance militante.

Ne pas confondre les manifestations et les casseurs associés, certes, ce serait un contre-sens de mêler les anti-CPE et ces images de violence sans politique. Malheureusement, c’est peut-être ce visage peu amène, plus violent, qui reste le message le plus signifiant de ces heures de liesse et de barbarie. Entre CPE et résistance, le jeu presque normal de la régulation politique et sociale, bonne chance à la rue. Mais aux marges de ce conflit, le gouffre bien plus significatif d’une rupture de civilisation, à mesure que cette violence, non pas gratuite mais très intéressée, s’étend.

Cette violence très intéressée sert à ses auteurs pour prendre, détrousser, violenter, terrifier ou tuer, dans des buts uniquement égoïstes et matérialistes : pas d’idéal ici bas. Cette barbarie là est trop urbanisée, elle revendique totalement l’argent qui est sa première valeur. Elle est un règne de l’avidité plus extrême que le libre marché, car au lieu qu’il soit régulée par des règles économiques, il l’est par la seule loi du plus violent.

Les discours occasionnels en réponse à des interviews, les revendications anti-sociales parfois évoquées, ne sont que des phrases de perroquet, de vagues déclarations pour se donner contenance, pas même des auto-justifications, mais des slogans facile de personnes qui ne s’interrogent pas beaucoup sur leur signification. Repris par les sociologues, les phrases fétiches sont souvent répétés à contre sens. « Je nique la société » ne signifie pas j’en voudrais une meilleure, mais exprime l’intention d’en tirer le plus de profit possible, c’est un « tout pour moi et rien pour les autres ».

Les manifestant anti-CPE, qui rejettent sous une certaine forme les méfaits du capitalisme, en tant que modèle de concurrence non régulé où prévaut la loi du plus fort, se voient rattrapés à l’intérieur même de leurs manifestations, par une expression extrême de ce principe de libre sauvagerie, une loi de la barbarie avide d’une violence encore plus extrême dont les implications finales, au rythme auquel elle se propage, mériterait un second temps de réflexion et d’effroi… salvateur s’il est possible.