A
l'heure où le budget du Ministère
de la Culture est revu à la baisse, où
le système de cotisations et d'indemnités
des intermittents du spectacle est remis en question,
où le Sénat pense voter la suppression
du budget de financement de l'archéologie
prospective, il peut être opportun d'écouter
un poète qui s'exprimait il y a plus de cent
cinquante ans. Il évoquait alors les poètes,
mais ce discours peut concerner tous les artistes,
et tous les chercheurs:
"On
dira... que tout homme jeune et rêveur n'est
pas poète pour cela; que des essais ne sont
pas des preuves; que quelques vers ne donnent pas
des droits. -- Et qu'en savons-nous? Qui donc nous
donne à nous-mêmes le droit d'étouffer
le gland en disant qu'il ne sera pas chêne?
Je
dis, moi, que quelques vers suffiraient à
les faire reconnaître de leur vivant, si l'on
savait y regarder. (...) Les beaux vers, il faut
dire le mot, sont une marchandise qui ne plaît
pas au commun des hommes. Or la multitude seule
multiplie le salaire; et, dans les plus belles des
nations, la multitude ne cesse qu'à la longue
d'être commune dans ses goûts et d'aimer
ce qui est commun . Elle ne peut arriver qu'après
une lente instruction donnée par des esprits
d'élite; et, en attendant, elle écrase
sous tous ses pieds les talents naissants, dont
elle n'entend même pas les cris de détresse.
(...)
Eh
quoi! les nations manquent-elles à ce point
de superflu? Ne prendrons-nous pas, sur les palais
et les milliards que nous donnons, une mansarde
et un pain pour ceux qui tentent sans cesse d'idéaliser
leur nation malgré elle? Cesserons-nous de
leur dire: "Désespère et meurs;
despair and die"? -- C'est au législateur
à guérir cette plaie, l'une des plus
vives et des plus profondes de notre corps social;
c'est à lui qu'il appartient de réaliser
dans le présent une partie des jugements
meilleurs de l'avenir, en assurant quelques années
d'existence seulement à tout homme qui aurait
donné un seul gage du talent divin. Il ne
lui faut que deux choses: la vie et la rêverie;
le PAIN et le TEMPS."
Alfred de Vigny, Préface
de Chatterton (1835)
Il
faut sans doute faire la part de l'emphase romantique,
et reconnaître bien sûr que le législateur
s'est depuis conformé au voeu de Vigny. Mais
ce privilège de la sécurité
matérielle et surtout du temps accordé
à la recherche et à la création
ne doit pas être remis en cause, même
si d'autres urgences attirent l'attention. Comme
le cinéma et la chanson, le théâtre,
l'écriture, la danse, l'art et toutes les
formes de recherche ont besoin d'être protégés,
d'avoir leur place dans la cité, d'avoir
le temps et l'argent qui leur sont nécessaires,
parce que leur existence elle-même est nécessaire,
même si nous ne nous en doutons pas toujours.