Une photographie de Stéphane Popu


La culture et la recherche: parole de poète...

 par Catherine Raucy

Mots...dits

 

A l'heure où le budget du Ministère de la Culture est revu à la baisse, où le système de cotisations et d'indemnités des intermittents du spectacle est remis en question, où le Sénat pense voter la suppression du budget de financement de l'archéologie prospective, il peut être opportun d'écouter un poète qui s'exprimait il y a plus de cent cinquante ans. Il évoquait alors les poètes, mais ce discours peut concerner tous les artistes, et tous les chercheurs:

"On dira... que tout homme jeune et rêveur n'est pas poète pour cela; que des essais ne sont pas des preuves; que quelques vers ne donnent pas des droits. -- Et qu'en savons-nous? Qui donc nous donne à nous-mêmes le droit d'étouffer le gland en disant qu'il ne sera pas chêne?

Je dis, moi, que quelques vers suffiraient à les faire reconnaître de leur vivant, si l'on savait y regarder. (...) Les beaux vers, il faut dire le mot, sont une marchandise qui ne plaît pas au commun des hommes. Or la multitude seule multiplie le salaire; et, dans les plus belles des nations, la multitude ne cesse qu'à la longue d'être commune dans ses goûts et d'aimer ce qui est commun . Elle ne peut arriver qu'après une lente instruction donnée par des esprits d'élite; et, en attendant, elle écrase sous tous ses pieds les talents naissants, dont elle n'entend même pas les cris de détresse. (...)

Eh quoi! les nations manquent-elles à ce point de superflu? Ne prendrons-nous pas, sur les palais et les milliards que nous donnons, une mansarde et un pain pour ceux qui tentent sans cesse d'idéaliser leur nation malgré elle? Cesserons-nous de leur dire: "Désespère et meurs; despair and die"? -- C'est au législateur à guérir cette plaie, l'une des plus vives et des plus profondes de notre corps social; c'est à lui qu'il appartient de réaliser dans le présent une partie des jugements meilleurs de l'avenir, en assurant quelques années d'existence seulement à tout homme qui aurait donné un seul gage du talent divin. Il ne lui faut que deux choses: la vie et la rêverie; le PAIN et le TEMPS."

Alfred de Vigny, Préface de Chatterton (1835)

Il faut sans doute faire la part de l'emphase romantique, et reconnaître bien sûr que le législateur s'est depuis conformé au voeu de Vigny. Mais ce privilège de la sécurité matérielle et surtout du temps accordé à la recherche et à la création ne doit pas être remis en cause, même si d'autres urgences attirent l'attention. Comme le cinéma et la chanson, le théâtre, l'écriture, la danse, l'art et toutes les formes de recherche ont besoin d'être protégés, d'avoir leur place dans la cité, d'avoir le temps et l'argent qui leur sont nécessaires, parce que leur existence elle-même est nécessaire, même si nous ne nous en doutons pas toujours.