En
1901, dans son Introduction au Quattrocento, Philippe
Monnier, poète et essayiste suisse de langue française,
écrivait ces lignes qui malgré leurs cent ans
d'âge ne sont pas dénuées d'une certaine
actualité... Dans les premières pages de son ouvrage,
l'auteur décrit, dans une analyse qui rappelle celle
d'Alexis de Tocqueville dans De la démocratie en Amérique,
la dégradation du système politique de la commune,
un système démocratique qui prônait la grandeur
de la cité, l'implication des citoyens et la sobriété
de leurs moeurs, et dont le modèle par excellence est
la cité de Florence au XIVe siècle. Le siècle
suivant va voir disparaître cet idéal, à
l'issue d'une évolution que l'auteur étudie et
dont l'un des moteurs est la paix que la commune s'est assurée,
et le goût de la prospérité qu'elle laisse
désormais se développer.
"Le
commerce remplace la guerre. En temps de paix, c'est dans le
commerce qu'on trouve une raison de vivre et un moyen de s'affirmer.
La vie publique n'est plus la lutte pour l'indépendance
nationale: elle est la lutte pour des intérêts
mercantiles nationaux. Les révolutions, les guerres,
les alliances de la commune demeurent des événements
non plus de citoyens qui combattent pour leur patrie, mais de
marchands qui combattent pour leurs maisons. (...)
Or le commerce, lorsqu'il est réduit à lui-même
et qu'il n'entre plus au service d'un idéal qui le réhabilite,
est un mauvais conseiller. Il met en oeuvre des facultés
qui s'accommodent mal des préceptes de la stricte morale.
La duplicité, la fourberie, l'art de tromper son prochain
dans une mesure qu'il est difficile d'établir, et surtout
de conserver, la justesse, sont après tout, des qualités
commerciales. Les affaires ont toujours été les
affaires. (...)
L'argent flue, et avec l'argent, et les distinctions sociales
qu'il opère, et les tentations corruptrices qu'il introduit,
et les habitudes de luxe, de mollesse et de volupté qu'il
impose, les antiques vertus de sobriété, de droiture
et de fraternité de la commune austère ont tôt
fait de disparaître. (...)
Qu'on se figure maintenant l'homme nouveau, issu de cet ensemble
de circonstances. Il est désigné par le parti,
par la faction ou la fraction à laquelle il appartient,
où il s'est formé et dont il est l'âme.
Il est riche, c'est-à-dire qu'il possède, avec
le nerf de la guerre, le moyen ou le désir de la risquer.
Il est marchand, c'est-à-dire que, parmi les opérations
insidieuses des boutiques, il a appris l'art de connaître
les hommes, de s'en servir ou de s'en moquer. Il est condottiere,
c'est-à-dire que dans une vie de surprises et d'aventures,
il a étudié le jeu savant de l'épée
que les marchands lui ont remise et dont eux-mêmes ont
oublié l'usage. Il ne possède pas d'idéal
bien haut, de morale bien exacte, de scrupule bien rigoureux.
Il sait que la patrie est faite de la commune, la commune du
parti, le parti de l'individu; il sait que la patrie, c'est
lui-même. Il a, pour étayer son ambition, un parti
nombreux et tout prêt, formé de ces masses frappées
d'ostracisme, évincées de la chose publique, les
petits, les paysans, les sujets, à qui il promettra la
liberté. Il vit, enfin, dans un état de choses
instable, au centre de coteries et de corporations qui se jalousent,
se querellent, se détestent et dont la chohésion
n'est plus qu'un souvenir ou qu'une habitude. Il semble qu'il
n'ait qu'à vouloir. Il voulut. Et le tyran naquit."