De la mercantilisation à la tyrannie

 par Catherine Raucy

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En 1901, dans son Introduction au Quattrocento, Philippe Monnier, poète et essayiste suisse de langue française, écrivait ces lignes qui malgré leurs cent ans d'âge ne sont pas dénuées d'une certaine actualité... Dans les premières pages de son ouvrage, l'auteur décrit, dans une analyse qui rappelle celle d'Alexis de Tocqueville dans De la démocratie en Amérique, la dégradation du système politique de la commune, un système démocratique qui prônait la grandeur de la cité, l'implication des citoyens et la sobriété de leurs moeurs, et dont le modèle par excellence est la cité de Florence au XIVe siècle. Le siècle suivant va voir disparaître cet idéal, à l'issue d'une évolution que l'auteur étudie et dont l'un des moteurs est la paix que la commune s'est assurée, et le goût de la prospérité qu'elle laisse désormais se développer.

"Le commerce remplace la guerre. En temps de paix, c'est dans le commerce qu'on trouve une raison de vivre et un moyen de s'affirmer. La vie publique n'est plus la lutte pour l'indépendance nationale: elle est la lutte pour des intérêts mercantiles nationaux. Les révolutions, les guerres, les alliances de la commune demeurent des événements non plus de citoyens qui combattent pour leur patrie, mais de marchands qui combattent pour leurs maisons. (...)
Or le commerce, lorsqu'il est réduit à lui-même et qu'il n'entre plus au service d'un idéal qui le réhabilite, est un mauvais conseiller. Il met en oeuvre des facultés qui s'accommodent mal des préceptes de la stricte morale. La duplicité, la fourberie, l'art de tromper son prochain dans une mesure qu'il est difficile d'établir, et surtout de conserver, la justesse, sont après tout, des qualités commerciales. Les affaires ont toujours été les affaires. (...)
L'argent flue, et avec l'argent, et les distinctions sociales qu'il opère, et les tentations corruptrices qu'il introduit, et les habitudes de luxe, de mollesse et de volupté qu'il impose, les antiques vertus de sobriété, de droiture et de fraternité de la commune austère ont tôt fait de disparaître. (...)
Qu'on se figure maintenant l'homme nouveau, issu de cet ensemble de circonstances. Il est désigné par le parti, par la faction ou la fraction à laquelle il appartient, où il s'est formé et dont il est l'âme. Il est riche, c'est-à-dire qu'il possède, avec le nerf de la guerre, le moyen ou le désir de la risquer. Il est marchand, c'est-à-dire que, parmi les opérations insidieuses des boutiques, il a appris l'art de connaître les hommes, de s'en servir ou de s'en moquer. Il est condottiere, c'est-à-dire que dans une vie de surprises et d'aventures, il a étudié le jeu savant de l'épée que les marchands lui ont remise et dont eux-mêmes ont oublié l'usage. Il ne possède pas d'idéal bien haut, de morale bien exacte, de scrupule bien rigoureux. Il sait que la patrie est faite de la commune, la commune du parti, le parti de l'individu; il sait que la patrie, c'est lui-même. Il a, pour étayer son ambition, un parti nombreux et tout prêt, formé de ces masses frappées d'ostracisme, évincées de la chose publique, les petits, les paysans, les sujets, à qui il promettra la liberté. Il vit, enfin, dans un état de choses instable, au centre de coteries et de corporations qui se jalousent, se querellent, se détestent et dont la chohésion n'est plus qu'un souvenir ou qu'une habitude. Il semble qu'il n'ait qu'à vouloir. Il voulut. Et le tyran naquit."