Le contre-sens

 par Anita Beldiman-Moore

Mots...dits

 

Le premier choc passé, une fois que la sensation de vide au creux de l'estomac s'est estompée, j'ai eu le réflexe conditionné par dix ans de métier de documentaliste : j'ai cherché à comprendre, à rassembler l'information pour analyser ce cataclysme impensable.

Et plus je lis, j'écoute, moins je comprends.

On dit : "insécurité".

Je sais mieux que personne la vie de banlieue, là où pas grand chose n'a remplacé l'industrie moribonde. Là où les ouvriers ne se sont pas embourgeoisés. Là où les HLM se sont transformés de chance en ghetto. Là où les "sauvageons" ont un peu plus de poigne qu'ailleurs. Je sais les poubelles incendiées, les lampadaires abattus, les cabines téléphoniques aux vitres réduites en miettes, les terrains de sport dégradés, les salles de quartier saccagées. Je sais cette langue qui enferme au lieu de communiquer.

Je sais aussi le dévouement et l'enthousiasme des équipes d'animateurs et d'enseignants. Je sais les efforts des parents via la coopérative scolaire pour que la maternelle dispose d'une bibliothèque de 2000 ouvrages et de cinq ordinateurs pour les plus grands. Je sais les initiatives surprenantes de jeunes qu'on dit désabusés et qui ont soif en réalité de participer à la vie de leur ville et de leur quartier. Je sais la disponibilité des prêtres de la paroisse qui ouvrent leurs églises et leurs prêches à toutes les composantes de notre mosaïque humaine et cultuelle.

Ce que je ne sais pas en revanche c'est comment l'équilibre dans la balance s'est à ce point inversé. Comment la frustration et la peur ont pu s'avérer aveuglantes au point de jeter près du tiers des électeurs dans les bras de partis qui n'ont jamais exercé le pouvoir (souvent de leur propre chef ou dans des dimensions limitées).

Doublement aveuglantes en ce qui concerne le vote en faveur de l'extrême droite.

Car enfin, ces 20% d'électeurs (que je respecte dans leurs droits de citoyens au point de les tenir responsables de leur vote précisément) ont-ils lu le programme de leurs candidats ? Ces 17% d'électeurs de Le Pen, ont-ils bien réalisé ce que veut dire ce programme ? 

Moi je l'ai lu... mais dans Libération (25/04/02) ce qui n'est pas le meilleur prisme : j'aurais aimé que Le Figaro ou Le Parisien aient une démarche équivalente sans doute moins militante mais susceptible de mieux toucher le coeur de cible de cet électorat.

Parce que là réside le malentendu : moi j'essaye d'exercer ma raison et ma mémoire là où d'autres ne sont que dans l'impulsion, l'émotion présente. Tel cet homme à Envoyé spécial l'autre soir qui à la question du journaliste lui demandant pourquoi il avait voté Le Pen répondait : "Pas de raison particulière. Juste comme ça."

Juste comme ça.

Et c'est là que le divorce m'apparaît consommé. Je peux envisager des motivations, je peux m'expliquer un enchaînement de faits et de frustrations mais que voulez-vous comprendre à "Juste comme ça." ?

C'est vertigineux. C'est comme si une faille spatio-temporelle nous séparait cet homme et moi. Cet homme et d'autres que je croise tous les jours, que je trouve souvent sympathiques, avec qui on se congratule pour ce joli bout de printemps dont nous avons profité ces jours-ci.

C'est comme si mon cerveau entraîné à l'analyse et au débat tournait à vide. Je ne comprends pas. Je ne comprends pas.

Et à défaut de mots, ce sont les larmes qui me viennent quand j'entends cet autre ayant pourtant voté à gauche dire qu'après tout "ce ne serait pas un mal de l'avoir [Le Pen] pendant quatre ans (sic), histoire de remettre de l'ordre".

Et après ?

Parce que quatre ou plutôt cinq ans plus tard, y aura-t-il encore un scrutin ?
La durée du mandat présidentiel n'aura-t-elle pas été portée à 10 ou 15 ans ? Ou à vie ?
Y aura-t-il encore une république... et la quelle ?
Et qui aura le droit de vote?
Et qui sera encore là pour voter ?

La structure et le fonctionnement du Front National sont d'une opacité redoutable mais ce que l'on en perçoit à travers les enquêtes des journalistes et des chercheurs montre une machine totalitaire vouée à un seul homme, avec un service d'ordre qui s'apparente plus à une milice qu'à des G.O.. Si l'on doit chercher un modèle du régime que Le Pen envisage pour la France, c'est là qu'on peut le trouver.

Et combien d'entre ceux qui ont voté Le Pen, combien d'entre ceux qui glosent ici et là sur les mérites comparés d'un politicien corrompu comme Chirac et d'un chantre du "parler vrai" comme Le Pen, combien d'entre ceux qui dissertent sur les ratés de la démocratie et l'affadissement de la politique, combien d'entre vous savent dans leur chair ce que c'est qu'un régime totalitaire ?

Combien ?

Moi je viens d'un pays où un régime totalitaire s'est installé petit à petit jusque dans l'âme de ses citoyens.
Je viens d'un pays où mes parents, leurs amis leurs voisins étaient fichés (ou s'ils ne l'étaient pas on se débrouillait pour qu'ils en soient persuadés).
Je viens d'un pays où avoir un parent, un grand-parent ayant appartenu au gouvernement d'"avant" ou à un quelconque mouvement syndical, politique voire même social vous valait d'être sans cesse surveillé, limité dans vos choix de carrière, de logement, de déplacement. Vos amis intimidés, vos enfants montrés du doigt à l'école.
Je viens d'un pays où la moitié de la population était plus ou moins forcée à épier l'autre dans un système de délation institutionnalisée.
Je viens d'un pays ou l'intellectuel était considéré comme un danger potentiel et à ce titre étroitement encadré, périodiquement humilié et socialement stigmatisé.
Je viens d'un pays où la logique nationaliste isolationniste poussé à son extrême a rendu l'économie exsangue, les relations extérieures inexistantes, la politique démographique criminelle (l'avortement y étant interdit de même que la contraception, les médecins passaient tous les mois dans les entreprises et les usines inspecter toutes les femmes pour qu'elles ne se dérobent pas à leur devoir... un véritable viol institutionnalisé).
Je viens d'un pays où le tissu économique, social et humain ont été mis en pièce par un régime de ce genre.

Ce n'est pas possible en France ? Ben voyons ! Les Allemands de Weimar étaient des abrutis. Les Roumains d'après guerre des arriérés. Cela ne peut arriver dans le pays éclairé dans lequel nous vivons. Et puis, comme disent certains pas loin d'ici, le programme de Le Pen (à deux ou trois "détails" près) n'est pas si effrayant que ça. 

Sauf qu'il porte en lui les germes de cette évolution : 
Sortie de l'Union européenne, rétablissement des droits de douane
Sortie de l'ONU et de l'OTAN. 
Préférence nationale (donc théorisation de la Nation, de l'"ethnie" française). 
Politique "en faveur de la vie" (interdiction de l'avortement "le corps des femmes appartient à la vie et dans une certaine mesure à la nation" mais rétablissement de la peine de mort pour les crimes "graves").
Interdiction de critiquer la police, la gendarmerie ou l'armée. Reprise en main de la justice (et surtout de la formation des juges).
Interdiction pour un élu ou un fonctionnaire de faire partie d'une société secrète (et comment ils le sauront puisqu'elle est secrète... ?).

Sauf que lorsque Le Pen frappe une candidate du camp adverse au cours d'une campagne électorale ou qu'il dit à un policier qui l'empêche d'accéder à une salle "Je m'en souviendrai", on entrevoit un complément humain effrayant à un programme sur papier déjà inquiétant.

Mais cela les 20% d'électeurs de l'extrême droite ne l'entendent pas. Ou ils l'entendent et ne réalisent pas ce que cela veut dire. Ou bien ils l'entendent, le réalisent et y adhèrent...

Dans tous les cas aucun raisonnement ne semble les atteindre dans l'enfermement de leur frustration.

Et je ne comprends pas comment les mots mêmes n'ont plus la même signification. Comme si tout dialogue n'était plus qu'un immense et effarant contre-sens.