Le
premier choc passé, une fois que la sensation de vide au creux
de l'estomac s'est estompée, j'ai eu le réflexe conditionné
par dix ans de métier de documentaliste : j'ai cherché à comprendre,
à rassembler l'information pour analyser ce cataclysme impensable.
Et
plus je lis, j'écoute, moins je comprends.
On
dit : "insécurité".
Je
sais mieux que personne la vie de banlieue, là où pas grand
chose n'a remplacé l'industrie moribonde. Là où les ouvriers
ne se sont pas embourgeoisés. Là où les HLM se sont transformés
de chance en ghetto. Là où les "sauvageons" ont un
peu plus de poigne qu'ailleurs. Je sais les poubelles incendiées,
les lampadaires abattus, les cabines téléphoniques aux vitres
réduites en miettes, les terrains de sport dégradés, les salles
de quartier saccagées. Je sais cette langue qui enferme au lieu
de communiquer.
Je
sais aussi le dévouement et l'enthousiasme des équipes d'animateurs
et d'enseignants. Je sais les efforts des parents via la coopérative
scolaire pour que la maternelle dispose d'une bibliothèque de
2000 ouvrages et de cinq ordinateurs pour les plus grands. Je
sais les initiatives surprenantes de jeunes qu'on dit désabusés
et qui ont soif en réalité de participer à la vie de leur ville
et de leur quartier. Je sais la disponibilité des prêtres de
la paroisse qui ouvrent leurs églises et leurs prêches à toutes
les composantes de notre mosaïque humaine et cultuelle.
Ce
que je ne sais pas en revanche c'est comment l'équilibre dans
la balance s'est à ce point inversé. Comment la frustration
et la peur ont pu s'avérer aveuglantes au point de jeter près
du tiers des électeurs dans les bras de partis qui n'ont jamais
exercé le pouvoir (souvent de leur propre chef ou dans des dimensions
limitées).
Doublement
aveuglantes en ce qui concerne le vote en faveur de l'extrême
droite.
Car
enfin, ces 20% d'électeurs (que je respecte dans leurs droits
de citoyens au point de les tenir responsables de leur vote
précisément) ont-ils lu le programme de leurs candidats ? Ces
17% d'électeurs de Le Pen, ont-ils bien réalisé ce que veut
dire ce programme ?
Moi
je l'ai lu... mais dans Libération (25/04/02)
ce qui n'est pas le meilleur prisme : j'aurais aimé que Le
Figaro ou Le Parisien aient une démarche
équivalente sans doute moins militante mais susceptible de mieux
toucher le coeur de cible de cet électorat.
Parce
que là réside le malentendu : moi j'essaye d'exercer ma raison
et ma mémoire là où d'autres ne sont que dans l'impulsion, l'émotion
présente. Tel cet homme à Envoyé spécial l'autre
soir qui à la question du journaliste lui demandant pourquoi
il avait voté Le Pen répondait : "Pas de raison particulière.
Juste comme ça."
Juste
comme ça.
Et
c'est là que le divorce m'apparaît consommé. Je peux envisager
des motivations, je peux m'expliquer un enchaînement de faits
et de frustrations mais que voulez-vous comprendre à "Juste
comme ça." ?
C'est
vertigineux. C'est comme si une faille spatio-temporelle nous
séparait cet homme et moi. Cet homme et d'autres que je croise
tous les jours, que je trouve souvent sympathiques, avec qui
on se congratule pour ce joli bout de printemps dont nous avons
profité ces jours-ci.
C'est
comme si mon cerveau entraîné à l'analyse et au débat tournait
à vide. Je ne comprends pas. Je ne comprends pas.
Et
à défaut de mots, ce sont les larmes qui me viennent quand j'entends
cet autre ayant pourtant voté à gauche dire qu'après tout "ce
ne serait pas un mal de l'avoir [Le Pen] pendant quatre ans
(sic), histoire de remettre de l'ordre".
Et
après ?
Parce
que quatre ou plutôt cinq ans plus tard, y aura-t-il encore
un scrutin ?
La durée du mandat présidentiel n'aura-t-elle pas été portée
à 10 ou 15 ans ? Ou à vie ?
Y aura-t-il encore une république... et la quelle ?
Et qui aura le droit de vote?
Et qui sera encore là pour voter ?
La
structure et le fonctionnement du Front National sont d'une
opacité redoutable mais ce que l'on en perçoit à travers les
enquêtes des journalistes et des chercheurs montre une machine
totalitaire vouée à un seul homme, avec un service d'ordre qui
s'apparente plus à une milice qu'à des G.O.. Si l'on doit chercher
un modèle du régime que Le Pen envisage pour la France, c'est
là qu'on peut le trouver.
Et
combien d'entre ceux qui ont voté Le Pen, combien d'entre ceux
qui glosent ici et là sur les mérites comparés d'un politicien
corrompu comme Chirac et d'un chantre du "parler vrai"
comme Le Pen, combien d'entre ceux qui dissertent sur les ratés
de la démocratie et l'affadissement de la politique, combien
d'entre vous savent dans leur chair ce que c'est qu'un régime
totalitaire ?
Combien
?
Moi
je viens d'un pays où un régime totalitaire s'est installé petit
à petit jusque dans l'âme de ses citoyens.
Je viens d'un pays où mes parents, leurs amis leurs voisins
étaient fichés (ou s'ils ne l'étaient pas on se débrouillait
pour qu'ils en soient persuadés).
Je viens d'un pays où avoir un parent, un grand-parent ayant
appartenu au gouvernement d'"avant" ou à un quelconque
mouvement syndical, politique voire même social vous valait
d'être sans cesse surveillé, limité dans vos choix de carrière,
de logement, de déplacement. Vos amis intimidés, vos enfants
montrés du doigt à l'école.
Je viens d'un pays où la moitié de la population était plus
ou moins forcée à épier l'autre dans un système de délation
institutionnalisée.
Je viens d'un pays ou l'intellectuel était considéré comme un
danger potentiel et à ce titre étroitement encadré, périodiquement
humilié et socialement stigmatisé.
Je viens d'un pays où la logique nationaliste isolationniste
poussé à son extrême a rendu l'économie exsangue, les relations
extérieures inexistantes, la politique démographique criminelle
(l'avortement y étant interdit de même que la contraception,
les médecins passaient tous les mois dans les entreprises et
les usines inspecter toutes les femmes pour qu'elles ne se dérobent
pas à leur devoir... un véritable viol institutionnalisé).
Je viens d'un pays où le tissu économique, social et humain
ont été mis en pièce par un régime de ce genre.
Ce
n'est pas possible en France ? Ben voyons ! Les Allemands de
Weimar étaient des abrutis. Les Roumains d'après guerre des
arriérés. Cela ne peut arriver dans le pays éclairé dans lequel
nous vivons. Et puis, comme disent certains pas loin d'ici,
le programme de Le Pen (à deux ou trois "détails"
près) n'est pas si effrayant que ça.
Sauf
qu'il porte en lui les germes de cette évolution :
Sortie de l'Union européenne, rétablissement des droits de douane
Sortie de l'ONU et de l'OTAN.
Préférence nationale (donc théorisation de la Nation, de l'"ethnie"
française).
Politique "en faveur de la vie" (interdiction de l'avortement
"le corps des femmes appartient à la vie et dans une certaine
mesure à la nation" mais rétablissement de la peine de
mort pour les crimes "graves").
Interdiction de critiquer la police, la gendarmerie ou l'armée.
Reprise en main de la justice (et surtout de la formation des
juges).
Interdiction pour un élu ou un fonctionnaire de faire partie
d'une société secrète (et comment ils le sauront puisqu'elle
est secrète... ?).
Sauf
que lorsque Le Pen frappe une candidate du camp adverse au cours
d'une campagne électorale ou qu'il dit à un policier qui l'empêche
d'accéder à une salle "Je m'en souviendrai", on entrevoit
un complément humain effrayant à un programme sur papier déjà
inquiétant.
Mais
cela les 20% d'électeurs de l'extrême droite ne l'entendent
pas. Ou ils l'entendent et ne réalisent pas ce que cela veut
dire. Ou bien ils l'entendent, le réalisent et y adhèrent...
Dans
tous les cas aucun raisonnement ne semble les atteindre dans
l'enfermement de leur frustration.
Et
je ne comprends pas comment les mots mêmes n'ont plus la même
signification. Comme si tout dialogue n'était plus qu'un immense
et effarant contre-sens.