Semaine du  10 avril 2000...
 

Chers lecteurs, les mots démontent la mémoire, comme le dit si bien le Jabès de Les mots tracent, et j'ai bien envie de lancer les quatre textes qui font la sélection de cette semaine sous ce signe. Quatre, rien que quatre. Mais des biens, et dont on a parlé.

J'aime ce texte en plusieurs mouvements.  Il a de la densité, de la force, du rythme. Il a une voix qui n'est pas sucrée, comme un baiser qui mord un peu. Les assonances ne sont pas assomances, mais au contraire assone-sens. C'est sans une once de graisse. On sent un parcours. Le texte en suggère d'autres en poupée russe, une partie immergée y respire. J'y trouve une densité. (Stéphane Méliade)

C'est de Train de vie, dont il s'agit, ici. Un texte puissant, une écriture en bloc très compacte, celle de Florence Noël, dont le nom depuis un bon bout n'est plus à faire :

Crissement exténué tiré alourdi
Jusqu'aux confins
Là, brute goutte d'exclamation
Suinte
Sous mille souffrances lacérées.

Un train s'arrête.

Et on reprend son souffle.

Mémoire d'une modification, si j'ose dire.

Le comité cette semaine a retenu également Les neilikkas de Aaron de Narjan, où on aura retrouvé avec plaisir une ironie qui ne phagocite pas le texte, une maîtrise de la forme et du vocabulaire, un rythme unique, presque du Prévert (Anita Beldiman-Moore), épices propres à cette voix. ...Ah puis tant pis, je sais bien que vous voulez tout le texte, que vous allez tout le lire plus tard, quand je me la serai enfin fermée, mais eh, impossible de m'empêcher d'en mettre déjà ici, pour aguicher... et quitte à vendre un peu la mèche, tenez:

”Mais enfin qui sont les neilikkas ?”
me demandait-on à la fin de ma conférence
au XXIIIe Congrès de Métaphysique

Vous imaginez mon embarras
moi qui dans mon exposé venais justement
de leur démontrer l’existence de ces créatures
Une feuille de menthe dans une tasse de thé ?
une goutte de rosée sur la moustache d’un phoque ?
un grain de beauté deviné
sous une chemise de soie négligemment entre-fermée ?

Mémoire d'un indicible-clé.

Pour Wagon d'Étienne Pinat, troisième texte ayant reçu la bénédiction comitéenne cette semaine, je laisserai parler Joë Ferami:

Wagon ou la surprise de se retrouver seul en un lieu
qui pourtant est d'habitude plein. Un poème flash qui
ouvre sur l'absence des hommes dans un espace pourtant
préparé pour eux. J'imagine très bien l'auteur surpris
d'être seul, le visage écrasé contre la vitre du
wagon. Plein/vide alterne avec présence/absence sur le
thème de la solitude.

Mémoire de la présence. Pellicule en négatif.

Enfin avant de me taire, je vous signale que le comité a retenu un deuxième texte de Jean Roussie, Éperon nord, que je placerai tout au terme de la mémoire d'un sillonnage.

Bonne lecture.

Mathieu Boily


Une toile de F. Vignale