Semaine du  22 mai 2000...
 

Chers lecteurs, les textes de cette fournée ont cette particularité qui fait l'ensemble unanime : ils ont fait plaisir.

Tout d'abord, de Stéphane Méliade, qui nous donne deux textes cette semaine, Derrière le soleil et Levers de murs, notre comité s'est tout simplement délecté du premier :

 

J'invente
Un grand escalier de coups de sifflets
Et je monte l'arc-en-ciel quatre à quatre

Et si la vie est la farce cruelle à jouer par tous (j'ai déjà entendu ça quelque part, moi...), Stéphane Méliade nous rappelle, le temps d'un de ces clins d'oeil bien à lui, qui arrivent à vous faire oublier la douleur commune, à cette intuition fondamentale que ce qui nous hêle de derrière le grand projo, de derrière ce magistral aveuglement, irrésistiblement, donne à espérer que peut-être, enfin, justice nous sera... fête.

C'est une douce mélancolie qui draine le beau texte de Mireille Seassau, Naissance :

 

J'avale la nuit dans un café
Ma tasse résonne de ton éclat
Je sais brûler à corps absent
Remonter
Flamme le courant
Mais [...]

...cruel, hein, de pas tout citer? J'ai délibérément suspendu à l'attaque de ce "Mais..." pour vous donner un avant-goût du serrement de gorge qui nous vient à la lecture de ce texte. Et tout d'abord un peu parce qu'on se laisse entraîner par ces lueurs de berceuse, comme des bribes d'espoir lucidement vain, bribes momentanées dans la nuit de l'absence, qui tiennent le souvenir et le désir éveillés.

Juliette Schweisguth a dit, à propos de Substrats d'absences de Florence Noël, « que tout [y] est en touches de temps, d'espace, de sens. En toucher de vie. », et elle n'a pas tort :

Un vieux pain se craquelle priant qu'on vienne manger
Il a un goût très doux, un touché de montagne.
Dehors l'hiver racole les derniers survivants
d'un drame shakespearien.
Tu rengaines ta lame.
Ton son nous est enlevé.

À travers cette écriture lente, très exigeante, qui détaille patiemment les indices de l'absence, les images percent comme des petits diamants qu'on ramasse avec précaution.

Vous trouverez également Mémoire parmi les feuillles, canal St-Martin, un de ces instantanés poétiques auxquels Étienne Pinat nous a depuis quelque temps habitués par lequel se laisse entrevoir, mais très fugitivement, ce moment où la lumière pointue bascule et replie le poète sur lui-même. Il émane de ce texte ce qui semble être deux attentions chères à l'auteur, soit d'une part un mouvement spéculatif qui fraie avec l'existentialiste parmi lequel sourd, d'autre part, un lyrisme très sensuel qui fait ressortir, dirait-on, la chair des mots.

Et on boucle un peu la boucle, enfin, avec le dernier texte de cette semaine, Fronteras, de Michel Barrios, où l'auteur réveille le souvenir d'un pays, tout un arrière-pays de douleurs dans la lumière du seul regard de l'exilé, dont la puissance est peut-être justement celle d'avoir été à lui seul un pays, pour le poète:

Il avait des yeux gris et son regard mourait.
Un regard qui mourait d'un pays étranger.
Agrafé à sa peau.
Un regard qui disait les montagnes nouvelles
où l'homme plante son exil.
Exil-hiver.
Exil qui s'asphyxie au soleil refusé,
qui s'atrophie à coups d'épines, à coups de mots.
Ordinaires à briser un dos.

Mathieu Boily


Une toile de F. Vignale