Semaine du  18 septembre  2000...

                           Les puits profonds

                     par Mathieu Boily

        

C’est lentement que tous les puits profonds vivent leur expérience ; longtemps leur faut attendre pour savoir ce qui au fond d’eux est tombé.  Malgré tout ce que Nietzsche aura pu filtrer d’ambiguïté entre les dents de son Zarathoustra pour parler à travers lui du poète, n’empêche que j’ai toujours trouvé cette phrase profondément accordée à la motion d’existence, si je puis dire, que suppose toute poésie qui se respecte, c’est-à-dire une patiente accueillance soustraite, par absolue nécessité, à toute forme de convention temporelle.  Évidemment, c’est ma petite association à moi et rien ne vous empêche de m’y suivre.

Bien.  En attendant, donc, soit que la mini équation ci-haut bruisse dans la profondeur de vos esprits de lecteurs assidus ou alors qu’une espèce de « mais il a rien compris à rien, lui » ou autre pensée d’eau comparable vous arrive, pourquoi pas, histoire aussi un peu que vous ne vous y attardiez pas trop, je vous invite de suite à passer plutôt au menu que le comité poésie vous a réservé pour cette semaine.

Tout d’abord, dans les profondeurs de ses filets le comité a découvert un nouvel auteur, Jean Boisjoli, qui nous présente ici un texte à saveur de nostalgie et d’amour réel, d’amour du réel également, où l’écriture dessine un lyrisme bien pesé, aux images lucides et lentement percutantes :

tes traces essoufflées
grouillent
          chaudron de misère     rue des Miracles
          pourquoi Carrefour?
          Cité-Soleil?

ici tout grenouille
rien ne vit
les promesses en sursis
au seuil de la maison hantée

De la profondeur quotidienne de la capitale déchue, on passe ensuite aux altitudes fantastiques d’un genre qu’il nous est rarement donné de goûter, à Écrits… Vains ? – mais aussi pas seulement à Écrits… Vains ? –, avec « Ying-Sha », un conte-poème de Claude Gauthier qui, peut-on dire, récidive (on se souviendra de ses Deux grenouilles).  Admirablement ficelé, quand même, vous avouerez :

Elle ira tout un jour dans sa marche forcée,
Brûlante de douleurs, d'angoisse, de soleil,
Pour que ses pas, enfin, la transportent brisée
Chez le savant. Tout dort. -
Dois-je sonner l'éveil?
Attendre est impossible.. il ne se peut.. j'appelle
!
Elle bat le chambranle et fait vibrer le gong,
Un vol de cygnes blancs s'éloigne à tire-d'aile.
-
Seigneur, pour mon secours, je demande pardon!
Souvenez vous de moi, de ma terrible audace.
Je haïssais ma mère et la voulais tuer!
Vous devez du poison en délier la nasse,
Tout comme j'ai changé, faites-le transmuer
!

Et quoi encore ?  Le comité a trouvé aussi, ou retrouvé serait plus exact, l’écriture fine et légère, mais dans le bon sens, de Yann Venner.  Voici l’air par lequel commence à jouer « Pas encore sec… », avant qu’un vent plus prompt ne sévisse… (vous faudra donc aller voir) :

Il fait très beau
le long du fil à linge.
Je caresse les draps
qui sèchent et puis mon singe
que maman a lavé;
il n’est pas encore sec.

Une fois lancé, difficile de freiner.  Cette semaine également, Antoine Loth avec « L’aube sous la terre », autre redécouverte.  Le comité commence à prendre goût à cette écriture bien scandée, à la voix qui marche lentement.

Enfin, enfin, autre joie, autre nouvel auteur.  Nous accueillons Alex, dont la candeur réfléchie et un peu humide de « Tu pleurais sur tes crayons » a charmé le comité.

Bonne lecture.


Une
photographie de Jim Hayes.