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Voyages à dos de regard
par Stéphane
Méliade |
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"Quelle est la différence entre
les yeux qui ont un regard et les yeux qui n'en ont pas ?"
*** Notre premier auteur, Philippe Rousseau,
est une sorte de douanier du regard : il ne laisse pas tout passer.
Dans ses yeux se reflète seulement la silhouette de ses personnages,
corps haletants en lumière chinoise dont les ombres tremblantes
se découpent en partie hors de notre champ de vision. * Nous sommes heureux de réentendre ensuite une voix familière,
une de ces voix qui font partie intégrante de nos heures,
mais dont nous percevons de manière sensible le manque lorsqu'elles
se taisent. Les pupilles en rosace d'Aaron
de Najran nous ont, cette fois, offert un bouquet de
trois couleurs. D'abord, "la
nuit n'en croit pas mes yeux" vous offrira un tour
de manège dans un tableau de Marc Chagall. Puis vous écouterez
les battements de mots de "Moi,
mon coeur", tracer, l'air de rien, comme un enfant
qui regarde par la fenêtre de la salle de classe, le pouls
des douleurs primaires. Et à lire ce poème, on se sent vaisseau pirate, esquif en bois d'enfant, navire jeune de nombreux siècles. * "On devine à vos yeux tout un
passé de flocons, de bois mort et de boue. Yves Garnier se sert t-il d'une
longue vue intérieure, pour faire ressortir chaque fibre
d'encre ? A t-il, au bout de sa plume, un stéthoscope pour
rendre audible la pulsation du papier ? On est en droit de se le
demander, en parcourant "J'ignore
toujours le fin mot de nos visages", "Les
saisons, les mouvements lunaires", "Il
faut faire vite en la nuit entamée" et "Lues
les cartes du monde..." les quatre textes que nous
avons choisis de cet auteur. Des textes "avec
des départs qui donnent envie de partir avec. Avec des images
à délice qui remettent en selle de temps en temps.
Avec des surprises."(Aaron de Najran). * De "Première
communion", le texte coup-de-poing de Marta
Curiel, les membres du comité sont revenus avec
des yeux au coeur noir . "Ce poème
en forme de régression mentale arrive à nous plonger
dans les méandres de la mémoire enfantine comme dans
un tremblement obsessionnel." (Joë Ferami) Elle se souvient : * Des battements d'ailes nerveux qui cherchent à recouvrir
les paupières, des grattements de bec qui remontent le long
du corps : toute l'envergure de la peur se trouve déployée
dans le "Passage
des plumes" de Joë Ferami,
le texte qui clôt notre sélection. "Une belle spirale de mots au coeur
des peurs innomables" (Anita Beldiman-Moore). *** C'est peut-être à partir de ce voile même que peut s'ébaucher une réponse à l'interrogation d'Amélie Nothomb. Serait-il possible qu'il en aille des textes comme des yeux ? Ceux qui auraient un regard seraient ceux que l'on a écrits sans ciller, sans baisser les yeux devant l'obscurité qui semble parfois vouloir saisir nos mots et nos vies.
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