Semaine du 16 avril 2001

 

une toile de Laurence de Sainte Mareville

 

 

 

Voyages à dos de regard

                     par Stéphane Méliade

 

 

"Quelle est la différence entre les yeux qui ont un regard et les yeux qui n'en ont pas ?"
Ce n'est pas une question anodine que nous pose Amélie Nothomb.

Au comité poésie, nous nous posons exactement la même à chaque fois qu'un poème arrive sous nos yeux. Amélie Nothomb est une auteure pour qui le thème du choix est essentiel. Il l'est pour nous aussi. Et si nous avons la hardiesse de vous présenter certains textes plutôt que d'autres, c'est bien qu'ils ont su faire une différence. Peut-être, les poèmes que nous avons choisi cette fois-ci sont ceux dont le regard a fait voyager le nôtre ? Embarquer pour les pays au bout des
cils, risquer la traversée des pupilles, puis écoper nos iris avec des haussements de sourcils : les textes de notre sélection sont des voyages dont on ne revient pas indemne. Nous avons été sensibles à leur capacité de faire trébucher notre vision, de nous étonner, comme des yeux dans lesquels on aime se perdre pour mieux se retrouver.

 

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Notre premier auteur, Philippe Rousseau, est une sorte de douanier du regard : il ne laisse pas tout passer. Dans ses yeux se reflète seulement la silhouette de ses personnages, corps haletants en lumière chinoise dont les ombres tremblantes se découpent en partie hors de notre champ de vision.
Le comité a retenu "Mon ombre", poème-marelle aux mots de cache-cache, avec "cette sorte d'humour des têtes de mort en sucre qu'on déguste au Mexique" (Stéphane Méliade) ainsi que "Tendresse de bar", long soupir au
bord d'une table un peu sale où se profile -gravée au canif dans le bois terne- la forme lumineuse de l'aimée, celle qui était assise en face, hier, jadis, toujours.

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Nous sommes heureux de réentendre ensuite une voix familière, une de ces voix qui font partie intégrante de nos heures, mais dont nous percevons de manière sensible le manque lorsqu'elles se taisent. Les pupilles en rosace d'Aaron de Najran nous ont, cette fois, offert un bouquet de trois couleurs. D'abord, "la nuit n'en croit pas mes yeux" vous offrira un tour de manège dans un tableau de Marc Chagall. Puis vous écouterez les battements de mots de "Moi, mon coeur", tracer, l'air de rien, comme un enfant qui regarde par la fenêtre de la salle de classe, le pouls des douleurs primaires.
Et enfin, vous serez près pour le voyage en haute mer, à bord du piano de grand large de "La saga chromatique".
"De ce poème cosmique et visionnaire, musical et marin, inscrit entre le crépuscule et l'aube, émane pourtant une grande douceur, une impression d'intimité" (Anne Epo)

Aaron écrit :
"il jouait à la lueur des mots
d'où venaient les notes, où allaient-elles ?
il ne savait pas
il ouvrait la musique avec les doigts
enlevait la cicatrice"

Et à lire ce poème, on se sent vaisseau pirate, esquif en bois d'enfant, navire jeune de nombreux siècles.

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"On devine à vos yeux tout un passé de flocons, de bois mort et de boue.
Vous arboriez vos yeux du dimanche, on vous a délivré les cernes
" (Lues les cartes du monde).

Yves Garnier se sert t-il d'une longue vue intérieure, pour faire ressortir chaque fibre d'encre ? A t-il, au bout de sa plume, un stéthoscope pour rendre audible la pulsation du papier ? On est en droit de se le demander, en parcourant "J'ignore toujours le fin mot de nos visages", "Les saisons, les mouvements lunaires", "Il faut faire vite en la nuit entamée" et "Lues les cartes du monde..." les quatre textes que nous avons choisis de cet auteur. Des textes "avec des départs qui donnent envie de partir avec. Avec des images à délice qui remettent en selle de temps en temps. Avec des surprises."(Aaron de Najran).

Cette écriture sensitive et animée, même s'il en émane une étrange sensation de mesure, n'est toute fois pas faite pour les yeux d'eau douce, pour peu qu'on regarde, au revers de ses enluminures, le dessous des mots.

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De "Première communion", le texte coup-de-poing de Marta Curiel, les membres du comité sont revenus avec des yeux au coeur noir . "Ce poème en forme de régression mentale arrive à nous plonger dans les méandres de la mémoire enfantine comme dans un tremblement obsessionnel." (Joë Ferami)
Une ancienne petite fille s'adresse au souvenir de sa mère, lui raconte le rouge du sang, nage entre les rives des cicatrices, les lambeaux de sa robe sont ses cailloux de Petit Poucet sur le chemin de l'école.

Elle se souvient :
"Un enfant est venu cette nuit pour me demander l'heure
une heure bonne pour se réveiller le matin."

Puis elle marche, sa robe de première communiante pas tout à fait blanche, mais de l'exacte couleur des os des morts. Ce texte en prose poétique laisse une sensation étrange, comme un nuage noir qui resterait imprimé sur le blanc des yeux.

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Des battements d'ailes nerveux qui cherchent à recouvrir les paupières, des grattements de bec qui remontent le long du corps : toute l'envergure de la peur se trouve déployée dans le "Passage des plumes" de Joë Ferami, le texte qui clôt notre sélection.

"Une belle spirale de mots au coeur des peurs innomables" (Anita Beldiman-Moore).
Dans ce texte, Joë Ferami semble escalader un essouflement et chercher le point aveugle de nos émotions, là où tout devient hors de contrôle, là où ne reste de la vie qu'une mince pellicule collante, voilant le regard.

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C'est peut-être à partir de ce voile même que peut s'ébaucher une réponse à l'interrogation d'Amélie Nothomb. Serait-il possible qu'il en aille des textes comme des yeux ? Ceux qui auraient un regard seraient ceux que l'on a écrits sans ciller, sans baisser les yeux devant l'obscurité qui semble parfois vouloir saisir nos mots et nos vies.


Stéphane Méliade, pour le comité poésie.

 

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