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Je
me demande si j’aurai terminé à temps de mettre à jour mon “Horizon
2002” d’ici la fin de l’année. J’ai commencé à l’écrire en
1982 quand je n’avais encore qu’une machine à écrire électrique.
J’ai donc dû recopier une première fois cinq cents pages environ sur
une machine à traitement de textes, pensant qu’elle irait avec moi
jusqu’au bout du chemin. Non bien sûr puisque je me suis “mise”
comme tout le monde à l’ordinateur. Seulement voilà, les cinq cents
pages en sont devenues près de mille et je suis si occupée que je ne
suis pas allée sur le dit ordinateur au-delà de la page 111. Dieu sait
quand j’aurai le temps de m’y remettre? Ceci dit, je feuillette de
temps en temps ces souvenirs qui me chavirent le coeur et je suis tombée
aujourd’hui sur quelques lignes dédiées à l’un des plus grands
metteurs-en-scène de notre temps - à mon avis du moins - Yilmaz Gunay.
Je ne veux pas “remettre à jour” car je crois que ce que j’ai alors
écrit perdrait de sa spontanéïté et le modifier pourrait nuire à ma réputation
d’ “impressionniste”:
J’ai
appris avec tristesse la mort à quarante sept ans du grand metteur-en scène
kurde, Yilmaz Gunay, l’admirable auteur du “Troupeau” et de
“Yol”. Entré récemment dans une clinique parisienne, il y est décédé
d’un cancer. Deux années à peine après sa fuite des geôles turques,
c’est un drame de le perdre, à la fois pour le monde du spectacle et
pour nous qui ne l’aurons pas assez connu.
Parce
que je suis passée pour la première fois en 1978 à Diyarbakir et à
Adana où Gunay fut accusé d’avoir tué un juge dans un restaurant puis
condamné à une longue peine de prison, parce que j’ai vu ses films
avant la sortie de “Yol”, parce que “Le Troupeau” a été pour moi
la révélation d’un d’un grand réalisateur et parce que j’ai eu
pour le film le même choc au coeur éprouvé devant les oeuvres de
Satiajit Ray, parce que je connais l’âme turque un peu plus que mes
compatriotes, je sais que la mort de Gunay est une erreur de la nature: il
avait tant de choses à dire, tant d’injustices à combattre, tant de
protégés qui resteront maintenant sans défenseur.
Bien
sûr, il faut comparer Yilmaz Gunay à Satiajit Ray. Leur pays, le
Kurdistan pour le premier, l’Inde pour le second, ils l’ont aimé,
expliqué, raconté dans ses moindres détails. Ils en ont démonté les
rouages afin que nous en pénétrions la nature et nous avons pu écouter
les battements d’un coeur dont ils connaissaient les élans les plus
intimes. La Calcutta de Ray, c’est la Diyarbakir de Gunay, grouillante,
colorée, bruyante, frémissante, pauvre, accueillante aux amis, hostiles
aux ennemis. Le Bengale de Ray, c’est le Kurdistan de Gunay, ses
plateaux arides et rosés de chaleur, ses troupeaux, ses bergers, ses
paysans déshérités et fiers, ses garçons sveltes aux éclatantes
prunelles noires, ses fillettes rieuses aux oripeaux mal ajustés qui vous
courent après, un nourrisson sur le dos.
La
comparaison a toutefois une limite. Pour Satiajit Ray, il y a les bons et
les mauvais riches. “Les Joueurs d’Echecs” ou le châtelain du
“Salon de Musique” sont méchants parfois, raffinés toujours. Leur âme
a des douceurs indiennes que le caractère kurde, violent et passionné,
ne pourrait concevoir. Gunay était, il faut bien quand on est kurde, un révolutionnaire.
Ray, issu d’une grande famille bourgeoise, un esthète cultivé qui
pouvait tout assumer dans son art: les musiques de ses films comme la
direction de ses acteurs. Frédéric Mitterrand dont on doit souligner
l’initiative a eu l’excellente idée de faire projeter après son émission
“Etoiles et Toiles” un documentaire de Patrick Blossier pris sur le
vif durant le dernier tournage de Gunay “Le Mur”, ce film que j’ai
moins aimé en raison de sa violence et de la peinture d’un univers carcéral
plus atroce que nature.
Gunay
avait réuni dans une ancienne abbaye de province des enfants d’immigrés
turcs qu’il avait choisis sciemment dans des familles de réfugiés
politiques en France et en Allemagne. Celles-ci pouvaient en effet
comprendre et accepter le système utilisé par le metteur-en-scène pour
faire “rendre gorge” aux jeunes acteurs, sa seule excuse étant
qu’il ne dépasserait pas la violence des geôliers même en s’efforçant
de les imiter.
L’histoire
se déroule dans une prison d’enfants, quelque part en Turquie. Pour
nous, Français, le film que j’ai vu dès sa sortie était plus
insoutenable que “Yol” et je ne connaissais pas alors les détails du
tournage. Bien qu’on ait pu se faire une idée des méthodes employées
dans les prisons turques par des films tels que “Pacific Express”, il
était pratique de penser que c’était de la fiction ou que des sévices
aussi atroces (sans qu’ils fussent excusables) pouvaient s’exercer sur
des adultes et pas sur des gosses de dix à quinze ans. Gunay affirme dans
le documentaire de Patrick Blossier que la réalité dépasse de loin sa
fiction ou tout-au-moins qu’il n’entre pas une seconde de fiction dans
la terrible réalité de son film. Les geôliers turcs martyrisent les
jeunes délinquants qui ne sont parfois que des orphelins ramassés dans
la rue. Gunay l’affirme et nous devons le croire. Il le crie, le jette
à la figure de ses assistants, de ses techniciens, du public, d’Elia
Kazan venu assister au tournage, de ses jeunes interprètes réunis dans
une salle de l’abbaye et comme médusés par tant de violence verbale.
Il
le crie, il nous le crie et nous ne pouvons le supporter parce que pour
faire passer le message à travers ses jeunes acteurs, il les violente, il
les bat, il les blesse comme il terrorise le personnel français venu là
par admiration mais qui en arrive à se demander ce qu’il fait dans une
telle galère où l’on trime de huit heures du matin à neuf heures le
soir, où toutes les journées sont exceptionnelles et où le
metteur-en-scène se fout complètement des revendications des
travailleurs syndiqués!
En
bon Kurde qu’il est (qu’il était), Gunay se calme aussi rapidement
qu’il s’est mis en colère. Nous l’avons vu s’en prendre
physiquement à un assistant avec une telle violence qu’un des interprètes,
apparemment son ami, a dû les séparer quand ils en sont venus aux mains
puis s’excuser, le calme revenu. Après le tournage, il gave les enfants
de bonbons et de gâteaux, il les embrasse, les caresse, les porte dans
ses bras, leur confie la caméra, leur demande des conseils, use de son
charme le plus magique pour se les gagner à coup sûr. Et les petits
tombent dans le piège, même ceux qui ont eu les plus gros coups, même
l’adolescent qu’on a dû ranimer en lui frottant un oignon sous les
narines (comme à l’épileptique du “Troupeau”) et qui avait décidé
dans un premier temps de dire son fait au metteur-en-scène.
Gunay,
révolutionnaire anarchiste, aimait le peuple qu’il tyrannisait et
tyrannisait le peuple qu’il aimait. Et le peuple qui savait bien d’où
venait tout cet amour et toute cette tyrannie les acceptait en bloc. Mais
nous, les Français, pensons qu’il y a quelque part un point de rupture
et nous souffrons pour ces acteurs en herbe malmenés. Nous évoquons les
jeunes Américains du “show business” protégés par la loi et payés
à prix d’or. Nous nous demandons alors ce que les enfants turcs ont reçu
pour leur peine et s’ils ont seulement perçu un salaire en dehors des
friandises et des cigarettes dont l’usage chez de si jeunes garçons
remplissait d’émoi le directeur de l’école voisine. On imagine aisément
les réactions des pays occidentaux et les millions de francs qu’ils
n’hésiteraient pas à réclamer si leur progéniture était soumise à
la volonté absolue du metteur-en-scène en subissant le millième des
outrages dont nous avons été les témoins. Je pense aux associations de
vieilles filles américaines qui n’admettent pas la moindre atteinte à
l’intégrité physique d’un animal et entament des poursuites immédiates
si un cheval est blessé au cours d’un tournage.
Nous
ne vivons pas dans le même monde, dans la même civilisation. Nous
voulons croire qu’on ne combat pas la violence par la violence même
dans un but humanitaire puisqu’il s’agit dans le film de stigmatiser
les sévices commis contre des enfants. Nous n’avons pas esthétiquement
les mêmes buts et les mêmes motivations et nous avons peur quand nous
assistons à une forme de lutte qui nous échappe. Mais pour autant
avons-nous le droit de juger Gunay et ses méthodes? Et puis disons-nous
qu’il a été un grand acteur avant d’être un grand metteur-en-scène:
il peut donc y avoir une petite part de cabotinage dans ses colères comme
dans ses marques de tendresse.
Malgré
toutes les réticences que je peux avoir en ce qui concerne le dernier
tournage de Gunay, je répète qu’il est un grand réalisateur, l’égal
de Satiajit Ray ou de John Huston, et certainement un grand rassembleur
d’hommes. Emanant lui-même d’un peuple pauvre et désarmé, d’une
nation divisée par la volonté des plus forts, il s’était donné pour
mission de défendre le Kurdistan de toutes les manières qui lui
semblaient bonnes et dans son cas la fin justifiait les moyens.
D’ailleurs les autorités turques étaient au fait de l’ascendant
qu’il exerçait sur l’ensemble des prisonniers politiques ou de droit
commun puisqu’il fut changé vingt cinq fois de prison avant de
s’enfuir du pays au cours d’une “yol” (permission), pays où il prétendait
pouvoir retourner quand il le voudrait pour soulever le peuple et
organiser la révolution.
Yilmaz
Gunay, d’un autre monde, d’une autre planète, maître après Dieu sur
son plateau, ne retournera plus en Turquie. Il ne reverra pas le Kurdistan
de son enfance où il ne pourra même pas dormir de son dernier sommeil.
Tel d’autres poètes bannis, tel Heinrich Heine, il reposera au Père
Lachaise. Il est mort à quarante sept ans victime d’un cancer mais
aussi de toute cette passion extrême qui lui permettait de survivre mais
qui le poussait inexorablement vers une fin précoce.
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