"Visage volé", 
Avoir vingt ans à Kaboul
par Latifa

un article de Lise Willar

Littérature étrangère

Latifa, jeune Afghane de vingt ans, a dicté ce livre à Chekeba Hachemi, présidente de l’Association “Afghanistan Libre” qui l’a rédigé en français. La vie de Latifa, cadette de cinq enfants, deux garçons et trois filles, s’est en fait déroulée à Kaboul sous deux occupations, la soviétique et celle des taliban avec une courte interruption de 1992 à 1996 quand les moudjahidin du Commandant Massoud sont entrés dans la ville et ont proclamé l’Etat Islamique d’Afghanistan.

L’intérêt du livre vient peut-être plus de ce que la jeune fille raconte sur l’occupation soviétique (la nation afghane était-elle alors au centre de nos pensées?) que de son témoignage sur les taliban: nous avons eu en effet non seulement d’amples informations sur leurs crimes (surtout après la destruction des Bouddhas de Bamiyan) mais discuté nous-mêmes abondamment sur la vie des habitants de Kaboul et plus particulièrement sur la condition féminine.

 Sous l’occupation soviétique qui a duré de 1979 à 1989 ou, selon la formule consacrée, suite à l’intervention militaire de l’URSS pour soutenir le gouvernement communiste (proclamé en 1978)[1]  contre les moudjahidin, le meilleur semblait cohabiter avec le pire. Latifa est née à cette époque et elle appartenait à une famille aisée, la mère Tadjik, infirmière puis gynécologue, les autorités soviétiques l’ayant encouragée à poursuivre ses études médicales, le père Pashtoun, commerçant. Latifa est allée à l’école primaire puis à l’école secondaire, ses soeurs sont devenues, l’une journaliste, l’autre hôtesse de l’Air. Son frère Daoud a également poursuivi des études d’économie à Douchaube, dans la République du Tadjikistan, parce que, n’étant pas membre du parti, il n’a pas été accepté à Moscou.

Ceci pour le meilleur. Le pire c’est d’une part que les habitants étaient constamment soumis à la pluie de rockets envoyés sur la ville par les moudjahidin et que l’approvisionnement se faisait selon le bon vouloir des Soviétiques, d’autre part c’est que dans la famille même de Latifa, le frère aîné Wahid, un batailleur, après s’être engagé dans les troupes afghanes soumises aux troupes d’occupation, a milité clandestinement pour les moudjahidin. Il a été arrêté, jugé, condamné à vingt ans de prison puis envoyé en détention à la prison militaire de Pol-e-Tcharki, si terrible que presque tous les prisonniers mouraient sous les tortures ou étaient achevé par un co-détenu payé pour faire le sale travail. C’est à l’entrée du Commandant Massoud à Kaboul que Wahid a été libéré. Il s’est expatrié en Inde et réside aujourd’hui en Russie où il est marié avec une jeune fille russe.

Tout ce que Latifa décrit à partir de l’évacuation des troupes soviétiques en 1989 nous est mieux connu: la guerre civile entre les moudjahidin d’ethnies différentes, notamment le Tadjik Ahmed Shah Massoud et le Pachtoun Gulbuddin Hekmatyar (terrible selon Latifa), la prise de Kaboul par les moudjahidin de Massoud, la recrudescence de la guerre civile entre le Commandant Massoud et les extrémistes islamistes soutenus par le Pakistan, la prise de Kandahar, Herat, Jalalabad, Kaboul par les taliban...

La jeune fille insiste à longueur de pages sur la responsabilité du Pakistan, son aide inconditionnelle aux taliban et de cela aussi nous sommes conscients. C’est bien ce qui nous a rendus perplexes quant à sa “volonté” de rejoindre les Etats-Unis après les évènements du 11 Septembre. Comm j’écris ces lignes en ce dernier jour de mon passage à Jérusalem (il fait bien trop froid pour mettre le nez dehors), j’avoue que je n’ai pas été à l’écoute des journaux télévisés mais j’ai l’impression (je peux bien sûr me tromper) que la reprise des joutes avec l’Inde est une façon pour le Pakistan de se défouler.

De tous les bombardement, la peur, les destructions (les entrepôts du père de Latifa ont été à plusieurs reprises détruits ou pillés), la famine, la mendicité, la défense pour les femmes de travailler, pour les filles d’aller en classe (imaginez la jeune fille prête à intégrer l’Université puis soudain forcée par les évènements à rester chez elle sans pratiquement sortir durant plusieurs années!), pour tous de rire ou de jouer (Latifa mentionne la disparition des cerfs-volants dans le ciel de Kaboul), les écoles clandestines, les soins donnés en cachette aux femmes et aux petites filles souffrantes, battues, violées, le port du tchadri ou du burka, les costumes distincts pour les non-musulmans et les Juifs, les proclamations de Ben Laden et du mollah Omar, les constructions de mosquées, la prière obligatoire dans la rue, les mutilation de doigts ou de toute la main, les exécutions publiques... de tout cela nous sommes conscients comme nous le sommes du désintérêt de l’Occident pour l’Afghanistan et l’Armée du Nord dont se plaint Latifa et qui dura jusqu’à la destruction des Bouddhas de Bamiyan et surtout jusqu’au jour où les Américains furent personnellement concernés.

Ceci dit, pourquoi Latifa ne raconterait-elle pas son aventure, celle des siens, de ses concitoyens, l’histoire de son arrivée en France avec sa mère pour témoigner de la grande détresse des Afghanes et de l’espoir qu’elles ont de recouvrer leur liberté et leur dignité? Et puis de livre est également une façon d’aider l’Association “Afghanistan Libre”, 80 Avenue Aristide-Briand, 92160 Antony. Ne serait-ce que pour cette raison, c’est bien que les Editions Anne Carrière aient accepté de le publier.

 



[1] Pour montrer combien gouverner l’Afghanistan a toujours été une affaire compliquée, je donne ci-après les dates marquantes de l’Histoire afghane contemporaine jusqu’à l’avènement des régimes communistes avant l’intervention soviétique:

           1919 Déclaration d’indépendance de l’Afghanistan

           1921 Le traité de Kaboul met fin à l’ingérence britannique*

    1933-1973 Règne de Mohammed Zaher Shah

           1959 Le port du voile devient facultatif

        1973 Renversement de la monarchie par Mohammed Daoud qui met en place la 1ère république dont il devient le Président

  27/04/1978 Coup d’état du PDPA (People’s Democratic Party of Afghanistan) et assassinat de Daoud. Muhammad Taraki (1917-1979), leader de la faction radicale “Khalq” (Parti du peuple, équivalent du parti communiste dans les pays arabes) devient Président de la nouvelle République démocratique d’Afghanistan (pro soviétique)

       05/1978 Mise en place d’un programme de réformes d’inspiration “kemaliste”

    14/09/1978 Coup d’état d’Hafizullah Amin, assorti de l’assassinat de Muhammad Taraki

   05/12/1978 Signature à Moscou d’un traité d’amitié avec le “Grand Frère” Soviétique

   25/12/1979 Entrée des Soviétiques en Afghanistan

 

* La première guerre anglo-afghane a débuté en 1838, la seconde en 1878. En fait, les rivalités entre les tribus pashtouns restaient vivaces et pour protéger l’Empire des Indes, les Britanniques ont profité de ces dissensions. Ils ont affaibli l’Afghanistan pour en faire une zône tampon face aux ambitions russes. Après les guerres anglo-afghanes, perdues par les Britanniques, ces derniers ont vu d’un bon oeil l’action d’Abdour Rahman. Il obtint l’”indépendance intérieure” car Londres recherchait surtout un pays qui fût stable. Pour les Russes, l’Afghanistan était autrement stratégique. Leur conquête de l’Asie centrale s’expliquait par une nécessité vitale: les Russes avaient besoin d’un accès aux mers chaudes dont l’Afghanistan est la porte d’entrée.

   Je me permets de rappeler ces faits qui remontent à la deuxième moitié du 19ème siècle pour montrer combien l’Afghanistan a toujours excité non seulement la convoitise des différentes ethnies en présence mais également celle de son voisin, le Pakistan, et de puissances colonialistes telles que la Grande-Bretagne, la Russie et l’Union Soviétique. 

 


“Visage Volé”, Avoir vingt ans à Kaboul, par Latifa (Nov. 2001)