Fury
de Salman Rushdie

 

 

par Lise Willar

       J'ai essayé d'aller jusqu'au bout de "Fury". Je n'y suis parvenue qu'avec la plus grandes difficulté à laquelle s'est ajouté un manque de passion. Si je compare l'écriture même des "Versets Sataniques" et de tous les romans de Salman Rushdie juqu'à "The Moore's last sight" (non compris), je la trouvais non pas simple, elle est bien trop intellectuelle pour cela, mais en tout cas lumineuse. Je suis entièrement de l'avis d'une critique du Monde qui, lisant la version française, a tout d'abord pensé que la traduction était mauvaise. Reprenant la version originale, elle s'est alors dit que la traduction était loin d'être en cause sinon l'écriture de l'auteur. "Fury" est véritablement un des cas que pourraient citer les partisans de la forme et du style et de leur impact sur la signification d'un ouvrage. Pour aimer la pensée d'un auteur il faut, comme l'a dit un de nos grands classiques, qu'il s'exprime clairement. Rushdie ne l'a pas fait une seule fois et il s'est cantonné dans un style que je traiterai d'hermétique. Je n'arrive pas à comprendre qu'une critique américaine ait pu écrire dans "The Hartford Currant": "Rushdie is the kind of master craftsman who always makes what he has done seem like no big deal, but don't let that fool you. His latest work contains all the linguistic virtuosity of his earlier books, and layer upon layer of sociopolitical observations that only an outsider as brilliant as Rushdie could make" (Rushdie est le genre d'orfèvre qui semble ne pas réaliser la grandeur de son oeuvre, mais ne vous y méprenez pas: son dernier livre fait preuve de la virtuosité linguistique de ses livres précédents et contient page après page des remarques sociopolitiques que seul un observateur aussi brillant que Rushdie peut se permettre de faire).

        Pour aider ceux qui seraient tentés de lire le dernier ouvrage de Salman Rushdie, je vais essayer d'en faire le compte-rendu:

       "Fury" est autobiographique et ne l'est pas. Le roman est narré par un homme qui, comme Rushdie, est natif de Bombay, a divorcé, est un auteur d'âge moyen, un exilé de sa terre natale qui vit maintenant à New York. Et comme son protagoniste, Rushdie vit avec une éclatante jeune femme, un modèle nommé Padma Lakshmi auquel il a dédié son livre (
1)(1)). Padma, on peut l'assumer sans prendre de risques, a inspiré la création de la superbe femme qui capture le coeur du Professeur Solanka. Comme ce caractère, Padma est certainement capable de stopper le trafic et d'entraîner les hommes à se heurter contre des réverbères quand ils la croisent.

      Le protagoniste lunatique de "Fury" est Malik Solanka, un professeur de cinquante cinq ans marié deux fois qui a démissionné de son poste universitaire pour exploiter une invention qui l'a rendu à la fois riche et misérable: Little Brain (Cervelette), d'abord une poupée puis une marionnette, un dessin animé, une actrice ou quelquefois un animateur de "talk-show", un gymnaste, une ballerine, un modèle qui portent tous la tenue de "Little Brain". La poupée que Solanka a créée des années auparavant ne ressemblait en rien à ce qu'elle est devenue: une production de masse, une superstar internationalement reconnue. Il est horrifié en constatant qu'il a peu à peu perdu le contrôle de sa création et choqué de voir que le succès de "Little Brain" n'en finit pas d'augmenter. Bien que le film tourné sur "Little brain" ait été un four, "le premier volume de ses mémoires (!) atteint le top des bestsellers d'"Amazon" écrit Rushdie. Elle est devenue la Maya Angelou
(2) du monde des poupées et sa vie un modèle pour des millions d'enfants (au même titre que Barbie).

        L'histoire commence durant l'été 2000 à New York. Rushdie encombre les pages de son roman de références clinquantes aux designers de mode, aux restaurants les plus chics de Manhattan, aux nouvelles et à la culture pop: le virus West Nile, Anne et Ellen, Elian Gonzalez, le Cirque 2000, Gisèle, Tony Soprano, J-Lo, J.Crew et "George W. Gush et Al Bore" comme il appelle les candidats à la présidence.

         Malik Solanka mène une vie solitaire dans une sous-location de l'Upper West Side, après avoir abandonné sa seconde femme, Eleanor Masters, et son petit garçon de trois ans, Asmaan, à Londres. La raison pour laquelle il les a quittés est suggérée par le titre du livre "Fury": une rage inexplicable, profonde qu'il ressent en lui-même."La vie est furie, pensait-il. La Furie sexuelle, oedipienne, politique, magique, brutale, nous poussent vers les sommets les plus magnifiques ou vers les abysses les plus profonds" écrit Rushdie. "De la furia naît la création, inspiration, l'originalité, la passion mais aussi la violence, la douleur, l'idée de destruction systématique, les escarmouches dont nous ne nous relevons jamais." Les Furies qui obsèdent Solanka ne sont pas celles de la mythologie grecque mais les démons personnels qui le hantent jour et nuit.

       Un soir dans sa maison de Londres, ils sont devenus trop lourds à supporter. "Il s'était assis dans sa cuisine au milieu de la nuit avec une idée de meurtre en tête, pas une idée un véritable meurtre, pas une métaphorie de meurtre. Il s'était emparé d'un couteau, était monté dans la chambre et s'était tenu pour une minute terrible devant le corps de sa femme endormie." Terrifié de son acte, il saute dans le prochain avion pour New York, ne laissant aucune explication à Eleanor ou Asmaan. "Il avait besoin de mettre un océan, au moins un océan, entre lui-même et ce qu'il avait presque accompli."

       Le professeur se retrouve à Manhattan où il mène une vie très solitaire, souffrant d'insomnies et de pertes de mémoire qui l'effraient. Il craint d'avoir été l'auteur de trois meurtres - un suspect inconnu a assassiné trois belles jeunes femmes en plusieurs points de la cité. Ses Furies pourraient-elle avoir eu raison de lui durant ses transes?

      Solanka trouve quelque réconfort à errer dans les rues de cette ville cacophonique et passe un peu de temps avec son meilleur ami; Jack Rhinehart, un Afro-Américain qui a été autrefois un célèbre correspondant de guerre mais qui écrit aujourd'hui dans des magazines les histoires de fabuleux riches blancs. (Rhinehart doit également faire face à ses propres rages avortées). Solanka se prend également de sympathie pour une jeune expatriée serbe du nom de Mila. Il y a une tension sexuelle entre eux mais également une relation père-fille. Solanka n'est pas sûre s'il privilégie l'une au l'autre. Il apprend que Mila a été sexuellement abusée par son propre père, un écrivain nobelisable. Elle sert également de muse à son projet: une collection de poupées "science-fiction" et des histoires qu'il appelle les Puppet Kings (les Rois des Marionnettes), une sorte de revanche à "Little Brain". Les Rois des Marionnettes deviennent un succès plus grand que ce qu'il avait pu imaginer mais reviennent plus tard comme une présence horrifiante dans sa vie, plus désastreuse que Little Brain ne l'avait jamais été.

       La relation de Solanka et de Mila devient progressivement malsaine et ils décident de se séparer "à l'amiable". Il rencontre alors une femme appelée Neela Mahendra (une transposition de Padma) qui est la plus belle femme qu'il ait jamais rencontrée et dont il espère qu'elle est la dernière grande émorion de sa vie. En présence de Neela, il se sent calme et heureux, peut-être parce que "tout devenait dicible et était dit, tout était admissible et autorisé". C'est à travers Neela que Solanka découvre les sources de son angoisse dont il n'exclut pas les liens avec les abus sexuels auxquels il a lui-même été soumis dans son enfance. Elle lui apporte ce réconfort qu'il a espéré toute sa vie. "Faites vos malles, Furies" dit-il. "Vous n'avez plus droit de cité auprès de moi."

            Rusdie permet à son protagoniste d'expérimenter un sens de rédemption à travers son nouvel amour, mais la situation est compliquée: Neela (qui fut la jeune femme capable d'arrêter le trafic) vient de rompre avec Jack Rhinehart qui a dévoilé un côté sombre qui l'a effrayée et elle doit aussi quitter New York pour tourner un documentaire sur sa terre natale, Lilliput-Blefuscu, une île imaginaire du Sud-Pacifique qui se débat au milieu de terribles conflits politiques. Solenka décide de la rejoindre mais, à son arrivée, en dépit de ses protestations et vu le peu d'empressement que met la jeune femme à le défendre durant l'interrogatoire qu'il subit (elle est apparemment la maîtresse du commandant Babur), le professeur est jeté en prison dans une cellule abjecte où il rumine ses anciens démons. Neela le fait libérer et parvient à faire décoller un avion de l'île en "distrayant" Babur". Solanka repart avec d'autres otages et le cameraman de Neela qui lui remet un mot où la jeune femme dit: "Professor Sahib, I know the answer to your question: The earth moves. The earth goes around the sun." (Monsieur le Professeur, je connais la réponse à votre question. La terre bouge. La terre tourne autour du soleil."

       Solanka se remémore Athènes et son cortège des Furies dont on pensait qu'elles étaient les soeurs d'Aphrodite, "les Furies nées de la Terre et de l'Air dont les avatars étaient la Terreur, le Conflit, les Mensonges, la Vengeance, l'Intempérance, l'Altercation, la Peur et la Bataille." Il se retrouve en Angleterre et il observe depuis une chênaie son fils Asmaan qui vient d'avoir quatre ans et roule sur son tricycle. L'éditeur Morgen Franz l'a remplacé auprès d'Eleanor. Le professeur hurle de douleur et appelle son fils en se projetant toujours plus haut vers le ciel.

J'ai raconté du mieux que j'ai pu ce roman si plein de caractères fictifs ou réels, de villes, d'allégories, de songes, de réalités, de transes, de prémonitions, de douleurs, d'amours malheureuses, de frustrations, de colères, de Furies... que le mélange est pour le moins détonnant. J'ai lu nombre de critiques parues en dépit de la nouveauté du livre et de sa publication: chacune est différente qu'elle soit pour ou contre le roman et les mettre bout à bout constituerait peut-être une expérience surprenante. Je ne peux toutefois résister au plaisir (satanique) que j'ai ressenti en lisant le compte-rendu fait par un certain Asundar de Bombay, compte-rendu qu'il s'est donné le mal d'envoyer de Bombay à "Amazon":

Un autre roman glorieusement pompeux, ennuyeux de Rushdie

Je possède la plupart des livres de Rushdie - Les Enfants de Minuit, Les Versets Sataniques, Haroun... - et celui-ci. Pour vous dire la vérité, je n'en ai pas terminé un seul. Je me bats en général à travers les trois ou quatre premières pages et puis je les mets sur mon étagère où personne ne les touchera jusqu'à ce que je déménage. Néenmoins, je ressens un stupide sentiment d'orgueil à savoir que Rushdie est originaire du même sous-continent que moi. Alors, j'achète ses livres même si je m'étonne énormément de sa renommée. Qui, doué d'un esprit sain voudrait perdre son temps à explorer ce charabia? Mais tout de même, je suis fier d'appartenir à une classe indienne suffisamment aisée pour avoir les livres de Rushdie sur son étagère.
(3)

(1) J’ai lu de nombreuses critiques anglaises ou américaines sur le livre et sur l’auteur. L’une d’entre elles vaut la peine d’être traduite: “J’ai eu l’occasion de rencontrer Salman Rushdie pendant qu’il était entrain d’écrire son dernier roman. C’était à une conférence internationale à Los Angeles sur “La fiction britannique en l’an 2000”... Le grand écrivain est arrivé, vêtu d’une façon exquise, accompagné d’une femme superbe, mince, Indienne et, comme l’a dit quelqu’un derrière moi, ‘moitié moins âgée que lui, sacré veinard!’. Tandis que les caméras se déclanchaient  toutes ensemble, il y eut des chuchotements venimeux: ‘Chaque fois qu’il écrit un roman, chacun tremble de faire une mauvaise critique’. John Sutherland. The Guardian.

(2) Poète, écrivaine et interprète afro-américaine, Maya Angelou est une des figures les plus importantes de la littérature américaine du XXème siècle. Elle a eu une enfance difficile en Arkansas, ce qui rend d’autant plus émouvante son ascension dans le monde des Lettres.  

(3) Titre original: “Another gloriously pompous, boring novel from Rushdie”.