Personnages
Désespérés :
L'art du désespoir tranquille
Paula
Fox, Personnages Désespérés
traduit de l'américain par Hélène Dumas
Joëlle Losfeld ed. 209 p.
par
Aristie Trendel
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Littérature
étrangère
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Locke l'appela uneasiness, cette inquiétude qui hante notre
existence et le mot moderne qui désigne ce sentiment d'insécurité
indéfinissable est l'angoisse. On le doit à Kierkegaard
qui a aussi décrit le stade supérieur de l'angoisse
: le désespoir. Il n'y a pas de salut possible pour les personnages
de l'écrivain américain Paula Fox. Ils se sont jetés
au monde pour y mourir. Ce n'est que l'acte de grâce de son
compatriote Jonathan Franzen qui les a sauvés de l'oubli. Écrit
en 1970 ce roman réédité jouit d'une attention
critique tardive. Paula Fox a une plume qui séduit, lorsqu'elle
fait couler l'encre noire de la mélancolie. Personnages désespérés
est un joyau de densité et d'économie. La description
d'un week-end dans la vie d'un couple bourgeois new-yorkais, dans
les années soixante, suffit pour dépeindre toute une
vie. Cadres, intellectuels ou artistes, ces personnages souffrent
du même mal, conscient ou inconscient : l'inassouvissement.
Leurs liens matrimoniaux, professionnels ou d'amitié, liens
d'amour ou de haine se font et se défont, mais leur affinité
profonde, sombre et permanente, élective ou non, reste le désespoir,
révélation de l'existence.
Tout commence par une morsure de chat errant qui attaque Sophie, le
personnage principal, pendant qu'elle est en train de le nourrir.
Le chat est-il enragé? La question se pose tout au long du
récit et entretient la peur, l'anxiété, le dégoût,
et accompagne l'insécurité ambiante. La main souffrante
devient le symbole d'une blessure invisible, d'une douleur sourde,
d'un mal souterrain. Dans ce chant de Maldoror étouffé,
Sophie cherche désespérément les mots pour le
dire. Les épiphanies foisonnent: " Elle jeta un coup d'il
à Otto. Francis ne l'avait pas seulement privée de lui.
Il lui avait volé la certitude qu'elle avait toujours éprouvée
à propos d'Otto. " (p. 154) Mais à quoi bon? Le
ver est dans le fruit. Dans le cur du roman trône la citation
célèbre de Thoreau : " Tu te souviens, il y a des
années, de ces citations de Thoreau qu'on énonçait
pour un oui ou un non et de celle qui parlait du désespoir
tranquille de la plupart des existences humaines? " (p.150) Charlie,
frappé par la mort imminente de son amitié avec Otto,
le mari de Sophie, y médite. Il n'est pas le seul à
être aux prises avec ce vide malin. A la fin du roman, leur
amitié détruite, Otto refuse de lui parler, arrache
l'encrier à sa femme, sur le point d'écrire, le fracasse
contre le mur. L'existence est terne à la vie et à la
mort. Il rêve à l'éclatement, à l'explosion.
Par désespoir il a fait l'amour à Sophie à moitié
endormie, froide et indifférente : " Quand il se retira,
après un orgasme d'une intensité à laquelle il
ne s'attendait pas, la pensée que son élan soudain n'avait
pas grand-chose à faire avec la sensualité lui traversa
l'esprit. " (p.181) Chacun a sa manière. Quant à
Sophie, elle semble, finalement, avoir trouvé les mots pour
le dire:
" Elle devait écrire à sa mère avant que
l'impulsion s'éteigne (...) Elle lui parlerait du chat; sa
mère aimerait ça. Elle décrirait l'incident de
manière à faire résonner la note exacte qui provoquerait
le dédain et l'hilarité de la veille dame. " (192)
Le lecteur connaît déjà l'histoire. Elle se transforme
en cette tache d'encre qui coule en " lignes noires " telle
un test de Rorschach que le lecteur de Paula Fox , son ami, son semblable,
aura à décoder.
Aristie
Trendel
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