Aux Etats-Unis, toute république bon teint que soit le pays, l’aristocratie des lettres laisse, comme il se doit, la piétaille loin derrière. L’Amérique, nous le savons, est un pays de talents innombrables et les auteurs, tous âges, genres, sexes et races confondues foisonnent. Parmi tous les bons auteurs qui publient inlassablement et arrivent souvent même à damer le pion aux best-sellers et à piquer des lecteurs à tous ces thrillers généralement indigents en qualités littéraires, de grands noms scintillent de mille feux, à l’égal des stars de Broadway. Hélas, les vieux lions se meurent. Saul Bellow a disparu il y a quelques années, Norman Mailer il y a quelques jours, et Gore Vidal ne se porte plus très bien. Reste le plus célèbre de tous, Philip Roth, qui, pour rester dans les métaphores célestes, éclata dans le firmament littéraire avec sa fameuse Complainte de Portnoy et n’en est jamais redescendu d’un cran. C’est
en 1969 que Roth, écrivain déjà établi, au profit aigu et à la plume acerbe, amère, hilarante et souvent pornographique, a fait une entrée des plus fracassantes sur la scène littéraire. A l’occasion de la sortie du dernier Philip Roth, Exit Ghost, contentons-nous, aujourd’hui, de parler de cet écrivain inégalé par le prestige, la gloire, et aussi les rancunes tenaces—et justifiées, paraît-il—qu’il éveille. En 1996, son ex-femme, l’actrice Claire Bloom qui reste dans nos mémoires cinématographiques comme la délicate ballerine du Limelight de Charlie Chaplin, a décortiqué les manquements et les travers de Roth dans un livre de mémoires plein d’amertume. Pour résumer, disons que Philip Roth n’est guère sympathique.
Ainsi, dans ce pays où les auteurs se prêtent de bon gré aux opérations de marketing lancées par leurs éditeurs lors de la parution d’un nouveau livre, il refuse souvent de jouer le jeu. J’ai moi-même assisté à une lecture qu’il faisait où l’organisateur a d’emblée expliquer les règles : Mr. Roth ne fera que lire et quittera les lieux aussitôt sa lecture terminée. Il ne répondra à aucune question et ne signera aucun volume. Bon. C’était Philip Roth après tout, le public, peu habitué à un traitement aussi cavalier, se plia aimablement à ces règles, ne pouvant faire autrement..
Roth n’est plus un jeune homme, il a 74 ans, et son héros, Nathan Zuckerman, que d’aucuns considèrent comme l’alter ego ou le jumeau absolu de Roth (lui-même laisse planer sur la question une ambiguité titillante) prend de l’âge lui aussi. D’ailleurs l’éditeur l’annonce tout de suite dans ce dernier roman qui fait énormément parler de lui , en général en bien: Zuckerman fait là sa dernière apparition. Incontinent et impotent après s’être fait opérer de la prostate, sentant son corps tout entier le lâcher, le personnage fétiche de Philip Roth saisit l’occasion de la rencontre avec un jeune couple et de retrouvailles avec une ancienne flamme pour se livrer à l’exercise futile mais inévitable de se mesurer au temps qui passe en ne laissant derrière lui que des débris. Entre temps, il s’offre le luxe de se prendre d’une rêverie érotique que l’on imagine la dernière pour la jeune femme à qui il serait bien en
peine d’offrir autre chose qu’une amitié platonique, et de colère contre un enquiquineur biographe de l’idole littéraire de Zuckerman, l’écrivain Lonoff. C’est d’ailleurs dans l’ancienne demeure de celui-ci, en Nouvelle Angleterre, que vit depuis onze ans Zuckerman, et seule une nécessité médicale l’a fait revenir à New York, avec des conséquences inattendues.
Il faut découvrir ce roman délicieux, avec certaines longueurs toutefois (particulièrement dans les dialogues imaginés entre le héros et l’objet de tous ses désirs). Nous n’entendrons peut-être plus parler de Zuckerman mais certainement de Roth, tant que le Bon Dieu lui prêtera vie. Un talent aussi étincelant ne se remise pas.
Extrait
" Ce qui m’étonna le plus ces premiers jous où je me promenais à travers la ville, la chose la plus en vue, c’était les portables. Il n’y a pas encore de réception sur ma montagne et en bas, en ville, je voyais rarement des gens déambulant dans les rues et parlant sans inhibition au téléphone. Je me souvenais d’un New York où les seules personnes qu’on voyait remontant Broadway en se parlant à eux-mêmes étaient fous. Que s’était-il passé en dix ans pur qu’il y ait tout d’un coup tant à dire et tant de choses urgentes qu’elles ne pouvaient attendre d’être dites ? Partout où je marchais, quelqu’un venait vers moi en parlant au téléphone et quelqu’un était derrière moi parlant au téléphone. Dans les voitures, les conducteurs étaient au téléphone. Je pris un taxi, le chauffeur était au téléphone. Pour quelqu’un qui passait fréquemment des jours entiers sans adresser la parole à qui que ce soit, je me
demandais ce qui avait soutenu les gens et s’était soudain effondré qui rendait parler incessamment au téléphone préférable à marcher sans surveillance, volontairement solitaire, assimilant momentanément à travers un sens animal et pensant les myriades de pensées inspirées par les activités incessantes d’une ville. Pour moi, cela rendait les rues comiques et les gens ridicules. Pourtant, cela me semblait aussi une tragédie. Effacer l’expérience de la séparation doit inévitablement avoir un effet dramatique. Quelle serait la conséquence ? Vous savez que vous pouvez joindre l’autre personne n’importe quand. Ne pas y arriver doit rendre impatient. Impatient et furieux comme un petit dieu stupide. Je comprenais que partout, dans les restaurants, les ascenseurs, les stadiuims, l’immense solitude des êtres humains se réduisait à ce besoin d’être entendu accompagné d’indifférence pour le fait que l’on puisse surprendre
votre conversation. Ayant vécu surtout à l’époque de la cabine téléphonique où l’on pouvait refermer sur soi de substantielles portes pliantes, j’étais impressionné de trouver en moi une idée pour une histoire où Manhattan aurait été transformé en une collectivité où tout le monde espionnait tout le monde, où tout le monde était suivi à la trace par la personne à l’autre bout du fil, bien que les gens, à travers leur incessant besoin d’appeler des numéros, puissent se croire en train de faire l’expérience d’un maximum de liberté. Je savais qu’en imaginant un tel scénario, je me trouvais en compagnie de tous les grincheux qui ; au début de l’ère industrielle, pensaient que les machines étaient ennemies de l’homme. Mais c’était plus fort que moi. Je ne voyais pas comment quiconque pouvait penser qu’il continuait une existence humaine en marchant et parlant au téléphone. Non, ces gadgets ne promettaient
pas une aubaine qui pouvait promouvoir la réflexion dans le grand public. "
Traduit de l’américain par Saïdeh
Pakravan
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