Salman Rushdie est-il l’écrivain le plus célèbre du monde (à défaut d’être le plus vendu, cette palme revenant haut la main à C. K. Rawlings, l’auteur des Harry Potter)? C’est bien possible. Pour nous autres obscurs gratte-papier que notre éditeur appelle au bout de deux ans de ventes stationnaires et même inexistantes, pour nous donner le choix entre racheter les invendus de notre livre à bas prix ou les voir passer au pilon, c’est une grande consolation que de constater que le premier doit sa gloire à un fatwa lancé contre lui dans les premiers temps de la révolution islamique en Iran et la seconde à un pacte avec le diable (thèse que j’ai entendu soutenir sans rire par des chrétiens évangéliques persuadés de sentir des relents de souffre dans les aventures du jeune magicien anglais).
Mais alors, le talent dans tout cela, la langue, le style, l’intelligence, le don de créer des personnages qui restent avec vous un temps une fois le livre refermé? Je n’ai pas d’avis au sujet des Harry Potter, n’en ayant jamais lu, mais de Rushdie je peux dire que fatwa ou pas, il est un maître et son dernier roman, Le clown Shalimar,en est une nouvelledémonstration éclatante. Là où ses deux derniers romans et particulièrement Furie avaient déçu, nous assistons à un rétablissement spectaculaire de l’auteur sur le piédestal ou il avait été juché par ses admirateurs dès la parution des Enfants de minuit.
Dans Le clown Shalimar, Rushdie revient à ce qu’il fait le mieux, le roman comme prétexte à une diatribe historique-politique. Il revient aussi à ses sources, ce magnifique Cachemire de son enfance, ce paradis perdu qu’il n’a jamais cessé de pleurer. Il en fait le cadre des amours idylliques de Shalimar, à present chauffeur (et assassin dès les premières pages de l’ambassadeur américain, nommé , hélas, Max Ophüls, note gratuite et plutôt ridicule ; on parle aussi d’un Pabst quelque part !) et de la belle Boonyi. La toile de fonds de l’histoire est l’évolution du conflit frontalier sanglant et apparemment insoluble entre l’Inde et le Pakistan.
L’histoire, donc. D’entrée de jeu, Rushdie nous donne Los Angeles où la belle India, enfant illégitime de l’ambassadeur et de Boonyi assiste quasiment en direct à l’assassinat de son père par son chauffeur Shalimar. Le récit nous ramène ensuite le long des décennies précédentes, offrant des portraits saisissants : Celui de Noman-Shalimar tout d’abord. Dans des interviews accordées à l’occasion de la sortie du roman, Rushdie avoue être fasciné par l’évolution de ce genre de personnage, un adolescent plein de joie de vivre et de talent (Noman est funambule) qui part du «vert paradis des amours enfantines » pour devenir un fanatique de la sorte qui hante trop souvent nos quotidiens et notre quotidien depuis quelques années. Puis Boonyi, jeune fille de rêve qui se donne à Noman auquel elle est promise pour se jeter ensuite, sur un coup de tête, dans les bras d’Ophüls, sans tenir compte de l’avertissement de son amant qui lui promet le châtiment suprême si elle le trompe—menace qu’elle trouve romantique à souhait. India, qui, à travers le meurtre de son père, se découvre un attachement tardif et violent pour ses racines, pour la terre où elle a été conçue, pour cette mère qu’elle n’a pas connu et dont elle ne sait rien. Et surtout, la fresque de fonds qu’est cette histoire non résolue, celle du Cachemire, d’autant plus terrible qu’elle se joue entre frères ennemis divisés par le fanatisme religieux.
Si Rushdie tombe parfois dans le langage le plus mièvre, s’il date dans certaines expressions et descriptions, voulant trop faire cool (un peu comme Bertolucci qui, avec Les rêveurs, avait réussi un film de vieux à force de chercher le contraire) ce sont là des fautes de goût ou de jugement qui ne déparent pas trop ce roman magistral. L’écrivain sait porter ce récit lourd du poids de l’Histoire et de tous les destins. Avec des sabots qu’on souhaiterait parfois moins gros, il nous transmet les violentes émotions de ses protagonistes, et surtout, surtout, il continue à se mouvoir dans l’anglais avec l’aisance parfaite, l’élégance, la grâce qui caractérisaient les ballets aquatiques qui faisaient les beaux jours de Hollywood quand Maximilien Ophüls était encore jeune et son assassin pas encore né.
Extrait de Shalimar le clown:
A ce moment, le plus beau garçon du monde faisait ce qu’il faisait chaque fois qu’il devait se calmer et se concentrer sur ce qui était rééllement important : il grimpait à un arbre. Les arbres avaient figuré éminemment à la fois dans son éducation professionnelle et dans sa vie intérieure : Une nuit, à l’âge de onze ans, Noman n’avait pu dormir à cause de ses incertitudes sur la nature de l’univers, sujet sur lequel ses parents avaient des discussions si spectaculaires que le village entier se rassemblait devant leur maison pour écouter et prendre parti, des discussions sur l’emplacement précis du paradis terrestre et si dans l’avenir les humains s’y rendraient par vaisseau spatial et sur la probabilité ou l’improbabilité de l’existence de prophètes et de livres sacrés sur d’autres planètes et, par conséquent, s’il était ou non blasphématoire d’émettre des hypothèses sur l’existence théorique de petits prophètes à la peau verte et aux yeux d’insectes recevant des écrits sacrés dans le langage incompréhensible de Mars ou des créatures vivant sur le versant le plus éloigné et invisible de la lune. Noman ne savait comment choisir entre l’ouverture d’esprit moderne de son père et les menaces occultistes de sa mère qui, d’ordinaire, se rapportaient à des sortilèges de serpent, de sorte que même si un orage se préparait, il s’enfuyait par la porte de derrière et montait sur le plus haut chinar du district de Pachigam pour réfléchir. Il n’était pas stupide au point de grimper sur la corde cette nuit là. Il restait accroché là follement dans le vent et la pluie tandis que tout autour de lui des branches étaient secouées et se brisaient. L’univers se faisait les muscles et démontrait son total manque d’intérêt pour les querelles sur sa nature. L’univers était tout à la fois, science et sorcellerie, ce qui était occulte et ce qui était connu, et il s’en souciait comme d’une guigne. La fureur de l’orage augmenta. Il vit des mains d’hommes morts voler au-delà de son visage, l’attrapant depuis leurs tombes aériennes. Le vent hurlait avec l’intention de le tuer mais il hurla en retour et le maudit et le vent ne put lui ôter la vie. Quand, des années plus tard, il devint un assassin, il dirait qu’il aurait mieux valu pour lui ne pas vivre, mieux valu si sa vie avait pris fin ce jour là dans les dents pourries de la bourrasque.
Juste en dehors du village se trouvait un bosquet de chinars anciens griffant gracieusement le ciel. Une corde était tendue entre deux des arbres les plus vieux et à présent, se préparant pour son rendez-vous avec Boonyi, Shalimar le clown déambulait dessus, culbutant, pirouettant, sautillant si légèrement qu’on eut dit qu’il marchait sur l’air. Il avait neuf ans quand il avait appris le secret de marcher sur l’air. Dans cette clairière verte sous un dôme de feuilles percé par le soleil, il sortit pied-nus des bras de son père et s’envola. Lors de ce premier vol, la corde était à peine à quarante centimètres du sol mais son exaltationétait aussi grande que tout ce qu’il put éprouver plus tard dans sa vie professionnelle quand il s’avança de sur une haute branche et regarda vingt pieds plus bas où ses admirateurs béats applaudissaient, haletants. Traduit de l’anglais par Saïdeh
Pakravan
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