Une photographie de J-P Bredenbac

Les os charmants /
The lovely bones

de Alice Sebold

par Saïdeh Pakravan

Littérature étrangère


Il serait intéressant de faire un rapide survol de tous les livres américains (et de tous les films qu’on en a tiré) où l’explication choc de la fin est l’abus sexuel, le viol, l’inceste, bref, où le protagoniste a subi une violence passée qui l’a fait agir tout au long du récit de telle façon plutôt que de telle autre. Cela doit se chiffrer par douzaines, comme si seuls des sévices subis autrefois devenaient les rouages de ce que nous sommes, à l’exclusion de tout autre facteur.

Plus original est le livre de Alice Sebold, Les os charmants, (pas encore traduit en français, je crois) qui, depuis des mois, fait grand tapage de ce côté de l’Atlantique, avec son pendant, Lucky. De fait, la protagoniste, petite jeune fille de quatorze ans, a été non seulement violentée mais assassinée. Fine observatrice, fûtée, elle revient nous raconter son histoire, nous regarder vivre et nous parler en passant, sans s’y attarder, de la façon dont les choses se passent là-haut, là-bas.

La raison d’être de ce livre est intéressante. L’auteur, elle-même victime d’un viol, a mis très longtemps à se remettre à peu près d’une épreuve dont les séquelles subsistent. Pendant sa longue convalescence physique et psychique, elle s’entendait souvent dire à quel point elle était « lucky, » chanceuse. Le principe de ce commentaire étant sans doute le même que celui que s’entendait rabâcher Pierre Daninos, victime il y a longtemps d’un accident de la route quand un chauffard, prenant une bretelle d’autoroute a contresens, avait embouti la voiture de l’humoriste qui se retrouvait en morceaux à l’hôpital. Comment les gens manifestaient-ils leur sympathie? En répétant bêtement que Daninos avait eu beaucoup de chance de sortir vivant d’un accident aussi grave. Lui, sombrant dans la déprime d’où sortit Le trente-sixième dessous, rétorquait que la chance eut été que l’accident n’arrive pas du tout. 

Donc, à force de s’entendre dire qu’elle était « lucky » de s’être tirée vivante et indemne, si l’on peut dire, de ce viol, Alice Sebold décida d’exorciser son drame personnel en écrivant un livre où elle raconterait son histoire, Lucky.  Parallèlement, commencèrent à s’imposer à elle les personnages du roman qui allait devenir Les os charmants, y compris et surtout la petite fille, Suzy Salmon.   

Malgre un ou deux passages sentimentaux et politiquement corrects à l’américaine (ainsi, on voudrait nous faire éprouver vis-à-vis du meurtrier, sinon de la sympathie, en tout cas un début de compréhension de ce qui l’a rendu tel), l’ histoire est prenante et lestement menée. Frustrante aussi, parce que Suzy voit non seulement la vie et le chagrin de sa propre famille avec laquelle elle n’arrive pas à communiquer, mais peut aussi observer à loisir son assassin qui, loin d’être inquieté ou soupçonné, collabore plus ou moins au travail de la police locale. Suzy tente bien de faire passer un message mais le transit d’un monde à l’autre ne se fait pas, ou à peine; le barrage n’a que d’imperceptibles fissures, pas assez pour laisser passer la communication. Tout au plus un souffle sur la nuque d’un des personnages, une buée sur un champ, quelque chose, enfin, fait se souvenir ou se recueillir les uns ou les autres, l’espace d’un instant qu’on eut dit rêvé. Est-ce Suzy qui manifeste sa présence, ou son souvenir, simplement, qui parfois se fait plus intense, comme cela arrive avec ceux que nous avons perdu? Allez savoir.

Et alors, cet ailleurs, comment se présente-t-il ? Pas très différent de l’ici. Suzy, finalement, ne nous en parle qu’en passant (notre monde l’intéresse beaucoup plus), mais il semblerait qu’il y ait un cadre, une discipline, des réglements, qui ressemblent en fait assez à  ceux de son lycée, en mieux. De Dieu ou de ses anges, nulle trace, mais de vagues figures d’autorité, des interdictions pas vraiment respectées.

Pendant les mois qui suivent sa mort brutale, Suzy fait le voyage du détachement, au départ se préoccupant énormément de ceux qu’elle laisse derrière elle, famille, voisins, assassin. Mais l’intérêt s’estompe, ceux qu’elle aimait perdent peu à peu leurs couleurs, comme elle-même se réduit à une photo dans un cadre, une voix dont on oublie les intonations. On frissonne un peu en refermant ce joli petit livre, on se dit que c’est sans doute ainsi que ça se passe quand nous partons, dans des circonstances, on le souhaite, moins dramatiques.

 

Les années passèrent. Dans notre jardin, les arbres devinrent plus hauts. J’observais ma famille et mes amis, mes voisins et les professeurs que j’avais eu ou avais imaginé avoir un jour, le lycée dont j’avais rêvé. Assise sous la tonnelle, j’imaginais que j’étais plutôt perchée sur la plus haute branche de l’érable sous lequel mon frère avait avalé une brindille et que je jouais encore à cache-cache avec Nate, ou bien je me hissais sur la rampe d’un escalier à New York et j’attendais que Ruth passe par là. J’étudiais avec Ray. Je roulais le long de l’autoroute du Pacific Coast par une chaude après-midi à l’air salé, avec ma mère. Mais je terminais chaque jour avec mon père, dans son living.

Je posais ces photos à plat dans mon esprit, celles accumulées par mon observation constante. Je pouvais suivre ainsi à quel point un événement—ma mort—reliait ces images à une source unique. Personne n’aurait pu prédire de quelle façon ma mort changerait de petits moments sur la Terre. Mais je me raccrochais à ces moments là, je les serrais précieusement comme je l’aurais fait d’un magot. Pas un seul ne serait perdu tant que je serais là, à regarder.

Traduit de l’américain par Saïdeh Pakravan