Finalement, sans vouloir trivialiser l'Holocauste,
cette tragédie est aussi une pierre de touche pour catégoriser
les gens (et les juger ; eh oui, savoir juger est important!) D'un
côté, il y a ceux qui disent : "ça suffit
de nous rebattre les oreilles avec cette vieille histoire. On a fait
le tour de la question, allez hop, on passe à autre chose.
" Et puis il y a ceux, j'en suis, qui demeurent fascinés
par ce
sommet de l'horreur. (Les révisionistes, déchets d'une
humanité qui en connaît pas mal sur le chapitre déchets,
tombent hors catégorie.) Ce n'est pourtant pas de gaieté
de coeur, oh que non, que je lis des livres ou vois des films sur
le sujet, mais plutôt par obligation envers ceux qui ont porté
en eux ce concentré de la souffrance humaine, de la déchéance
et de l'humiliation comme nuls avant et nuls après: les conquêtes
barbares, l'Inquisition, les génocides qui se poursuivent de
nos jours, les trente millions de tués de Staline, les victimes
de Pol Pot, Mao et autres Sharon, rien ne se compare à cette
haine froide et à cette précision dans l'extermination
par un peuple hautement civilisé ou considéré
tel.
Au sortir du premier jour de projection sur les écrans de Washington
du film Le pianiste, de Polanski, je me décide
à parler pour Ecrits-vains, non pas des nombreuses oeuvres,
certaines remarquables, lues ces derniers temps précisément
dans le but de les partager avec les internautes visitant le site,
mais du livre de Primo Levi, Si c'est un homme, que
je viens de lire en anglais sous le titre plus banal de Survivre
à Auschwitz.
Cela faisait des ann?es que je tournais autour de ce livre, sans oser
l'aborder. Les circonstances ont fait que je l'ai eu récemment
entre les mains et je me suis lancée. J'ai été
frappée par le fait que l'approche de Primo Levi est très
semblable à celle de Polanski dans son film superbe (le livre,
bien sûr, précédant toutefois le film d'une soixantaine
d'années).
Premièrement, dans les deux cas, il ne s'agit pas d'une épopée
de l'horreur. De même que Polanski décrit la vie et la
mort dans le guetto de Varsovie à travers les yeux d'un seul
homme, avec une précision dans la description de l'absurde
et du criminel qu'une fresque plus ambitieuse ne montrerait peut-être
pas dans ses détails les plus poignants, Primo Levi décrit
le fonctionnement de son camp de la mort (Buna, un camp satellite
d'Auschwitz) seulement pour en dire ce qui l'affecte, lui, directement.
Il ne met aucune emphase à le faire, il étale ses mots
calme sur la page, sans emotion, comme il le ferait d'une serviette
sur la plage ou de la nappe du déjeuner familial à Turin.
Rien ne l'a pourtant marqué émotionnellement que cette
période où il était vidé de toute émotion.
Il l'a dit: dans le film de sa vie, le temps avant Auschwitz comme
le temps après sont en noir et blanc. Seul, ces dix mois passés
dans le camp restent en couleurs. Cela expliquerait que les vétérans
de guerre ne veuillent parler que de cet événement central
de leur existence, que les soldats revenus du Vietnam, comme ceux,
autrefois, revenus de l'une ou l'autre guerre mondiale, que les rescapés
de n'importe quel énorme chambardement, exaspèrent leurs
proches en ne voyant leur propre réalité, finalement,
que dans ce qu'ils ont connu et ne parviennent pas à partager.
Levi, ce grand intellectuel, se livre à peine à des
réflexions métaphysiques ou philosophiques sur le drame
dont il est l'un des pathétiques protagonistes; il s'écarte
rarement du quotidien minutieusement décrit. C'est, bien entendu,
la force de cette oeuvre ; et c'est bien pour cela que, quelques quinze
ans après sa chute mystérieuse dans la cage d'escalier
de son immeuble à Turin, Primo Levi, chimiste sans histoire,
continue à être traduit et lu. Chimiste, c'est aussi
ce que le jeune homme était quand il est happé par la
machine nazie et emmené à Buna où il connaîtra
l'internement, affaibli par une faim terrible (qui devient, pour tous
les prisonniers, la seule réalité et qu'assouvir, même
temporairement, reste le seul espoir). Le manque de nourriture ne
l'empêche pas d'être astreint à des travaux forcés,
absurdes, dont le but semble uniquement être la dégradation
et l'écrasement de ces pauvres êtres que l'effroyable
engeance temporairement maîtresse du monde est décidée
à détruire.
A propos de faim, il faut noter qu'Adrian Brody, l'acteur américain
déjà maigre qui joue dans Le pianiste,
s'est affamé en préparation pour le film. En six semaines,
il a perdu quinze kilos qu'il n'arrive pas à reprendre depuis
un an et plus que le film est terminé. Décrivant sa
collaboration avec Polanski, il décrit cette période
et son propre jeu halluciné mais modeste, en disant que c'est
cette faim le taraudant, lui tordant le ventre, qui lui a permis de
jouer ainsi, de créer cet état permanent de transe.
La faim étant aussi un des sujets principaux de Si c'est un
homme, je me suis rendue compte à quel point, malgrè
les documentaires et les photos montrant les corps squelettiques découverts
dans les camps, nous n'avons peut-être jamais bien compris que,
plus même que la mort toujours possible, la faim était
la seule réalité et manger la seule pensée. Une
autre révélation que m'a donné le livre est ceci,
que j'ignorais : les cerveaux des hommes et des femmes internés
dans les camps étaient vidés de tout contenu. Il n'y
avait pas de souvenirs, pas de pensées d'avant, et aucune idée
d'avenir. Quand on interroge ces documents, les regards éteints
des rescapés des camps, on peut imaginer, comme on le fait
devant ces visages de bébés africains mourant de faim,
devant toutes ces horreurs que nous voyons quotidiennement, que la
souffrance ennoblit, que ces yeux vides voient en fait au-delà
de la vie, que ces êtres martyrisés atteignent à
une sagesse universelle, une sacralisation de la souffrance devant
laquelle, cherchant notre propre rédemption, nous ne pouvons
que nous incliner. Et bien, non. Levi nous dit : j'avais faim.
Malgré
l'horreur de cet univers, on se prend à rire, tant l'absurde
parfois dépasse l'ntendement et tant aussi l'être humain
reste fidèle, en toutes circonstances, à sa nature.
Ainsi, ce passage:
" Tous les soirs, près des
portes du Tagesraüme, le groupe des fournisseurs attend patiemment.
Debout pendant des heures et des heures sous la pluie ou la neige,
ils discutent avec excitation de questions relatives à la
fluctuation des prix et la valeur des coupons. De temps à
autre, l'un d'entre eux quittent le groupe, visite rapidement le
Marché, et revient avec les dernières nouvelles.
A part les articles déjà décrits, il y en a
d'innombrables autres que l'on peut trouver à Buna, qui peuvent
être utiles au Bloc ou bien accueillis par le Blockältester,
ou peuvent exciter l'intérêt ou la curiosité
des éminents : ampoules électriques, savon ordinaire
ou à raser, limes, pinces, clous, alcool méthylique
qui sert à faire des boissons, et l'essence, utilisés
dans les briquets rudimentaires qui sont les prodiges de l'industrie
secrète des artisans du Lager.
Dans ce réseau complexe de vols et contre-vols, nourri par
l'hostilité secrète entre le commandement SS et les
autorités civiles du Buna, le Ka-Be (note du traducteur:
abbréviation de Krankenbau, l'infirmerie) joue un rôle
de première importance. Ka-Be est le point de moindre résistance,
là où les règles peuvent le plus facilement
être évitées et la surveillance des kapos déjouée.
Chacun sait que ce sont les infirmiers eux-mêmes qui renvoient
sur le marché, à bas prix, les vêtements et
les chaussures des morts et des sélectionnés qui partent
nus pour Birkenau, que ce sont les infirmiers et les médecins
qui exportent vers Buna les sulphamides restreints, les vendant
aux civils contre des articles de nourriture.
Les infirmiers se font aussi d'énormes profits avec le commerce
de cuillères. Le Lager ne procure pas de cuillère
aux nouveaux arrivants, bien que la soupe, semi-liquide, ne puisse
être consommée sans cuillère. Celles-ci sont
fabriquées à Buna, secrètement et à
des moments perdus, par les Häftlinge qui travaillent comme
spécialistes dans les commandos du fer et du fer-blanc: ce
sont des outils grossiers et peu pratiques, travaillés à
partir de plaques de fer martelées, souvent avec un manche-bord
aiguisé pouvant servir également de couteau pour le
pain. Les fabricants eux-mêmes les vendent directement aux
nouveaux arrivants: une cuillère ordinaire vaut une demi-ration
de pain et une cuillère-couteau trois-quarts de ration. La
règle veut aussi que si l'on peut entrer au Ka-Be avec une
cuillère, on ne peut l'emporter en partant. Au moment de
la sortie, avant que les vêtements ne soient rendus, les infirmiers
confisquent la cuillère du patient bien-portant et la mettent
en vente sur le Marché. Si l'on ajoute les cuillères
des patients sur le point de sortir à celles des morts et
des sélectionnés, les infirmiers reçoivent
un profit sur la vente d'environ cinquante cuillères par
jour. De l'autre côté, les patients relâchés
sont obligés de travailler à nouveau, avec le désavantage
initial d'une demi-ration de pain en moins qu'ils doivent mettre
de côté pour acquérir une nouvelle cuillère.
"
Traduit depuis une version américaine par Saïdeh
Pakravan
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