Deux types de scènes sur lesquelles l’écrivain, même chévronné, bute facilement, sont les scènes
de sexe et les scènes de guerre. Dans Expiation, Ian McEwan,
qui se tire remarquablement d’affaire dans le premier cas, est
plus maladroit dans le second. Ce qui explique qu’après une entrée en matière extraordinaire, la tension se relâche singulièrement dans la deuxième moitié du roman qui n’est plus
qu’un amalgame de vignettes de champs de bataille et d’hôpitaux militaires, mille fois décrits ailleurs, souvent
avec plus de bonheur. Mais que Ian McEwan ne soit dans ce domaine
ni Céline, ni Hemingway, n’empêche que l’écrivain irlandais (que serait donc la litérature sans l’Irlande ?) démontre encore une fois
brillamment les nombreuses facettes de son talent exceptionnel.
Avec son style incomparable, sa perception aigue des ressorts
des actions humaines et des malentendus—que dans certains cas,
comme celui-ci, il n’y aura pas trop d’une vie pour expier—McEwan
nous donne à lire une aventure passionnante.
Là ou il pèche, c’est quand il cède à ce travers
des auteurs trop sûrs d’eux : sortir de leur
propre domaine pour en explorer un ou ils n’ont plus vraiment
pied. Mais le véritable artiste est quand
même celui qui ose prendre des risques.
L’histoire d’Expiation débute dans une de des grandes maisons en Angleterre, une de ces maisons
que les films de James Ivory, ou, plus récemment le Gosford
Park de Robert Altman, nous ont rendues familières. La famille se prépare à l’arrivée du frère aîné et d’autres convives. Une adolescente rêvant, comme
tant d’autres, de laisser sa marque sur le monde du théâtre et de la litérature veut faire donner
une représentation
par des enfants de la famille d’une pièce qu’elle a écrite pour l’occasion. Dans la même journée (car presque tout, au
départ,
se passe en une journée unique, en un procédé
proche du Mrs. Dalloway
de Virginia Woolf, entre autres), Briony, c’est son nom, est témoin d’une scène qu’elle ne comprend
pas du tout entre sa sœur aînée et le fils d’une servante. Quelques
heures plus tard, elle entrevoît une autre
scène,
criminelle celle-là, qu’elle ne comprend pas davantage. Son imagination
lui fait interpréter et décrire avec certitude ce qu’elle fait semblant de croire avoir vu. Ce mensonge
(c’en est un et elle en est consciente) va détruire plusieurs vies, à commencer par la sienne, car elle ne se pardonnera jamais les conséquences terribles de ce
témoignage
trop vite prononcé.
Si Expiation s’était arrêté là, McEwan nous aurait donné un roman mince mais parfait. Les personnages sont si bien tracés qu’ils palpitent de vie
sous nos yeux. La prose ample, riche, semble tourner voluptueusement
à des niveaux différents de compréhension qui se dégagent peu à peu. Le faux geste du début et la réalité de la deuxième scène dont Briony est témoin sont ramenés comme autant de poissons
frétillants
au bout d’une ligne qu’un pêcheur enroulerait d’une main sûre. L’unique scène de sexe est remarquable dans l’extraordinaire passion qu’elle parvient
à transmettre dans un comble de retenue. D’ailleurs,
McEwan reprend cette scène et certaines autres, plusieurs fois, avec décalage, avec tant de maîtrise qu’on se rend à peine compte du procédé. Car qu’on ne s’y trompe pas,
McEwan est un maître, célèbre
non seulement dans les Iles Britanniques mais traduit en
de nombreuses langues et best-seller aux Etats-Unis. Sa réputation d’écrivain hors pair n’est pas usurpée
comme le démontre
cette brillante première partie. Si la deuxième, qui serait excellente chez un auteur de moindre importance, déçoît, c’est
seulement parce que nous connaissons trop les horreurs de la guerre,
même pour ceux d’entre nous qui ont la chance de ne pas en avoir connue.
Nous en portons tous des images trop nombreuses et le râle des
mourants ne nous est pas étranger.
L’expiation à laquelle Briony vouera le reste de ses jours n’en est pas vraiment une.
Elle travaille avec les blessés de guerre, puis retourne à sa plume—sans doute, pour
elle, la seule réalité. Finalement, ce personnage garde ses distances, sans doute un trait de
caractère
commun des écrivains:
On se moque assez des touristes qui ne savent voir qu’à travers
l’objectif de leur appareil photo ou de leur camera vidéo; ne pourrait-on faire le même reproche aux écrivains qui, souvent, ne voient du monde que ce qu’ils font surgir de
leur plume ou sur l’écran de leur ordinateur?
Extrait
« Les
répétitions gênaient aussi son [note du traducteur : il s’agit de Briony]sens
de l’ordre. Le monde contenu qu’elle avait défini avec des lignes nettes et
parfaites avaient été
défiguré par les gribouillis d’autres
esprits, d’autres besoins ; et le temps lui-même, si facilement divisé sur papier en actes et en scènes, s’écoulait à présent de facon incontrôlable. Sans doute qu’elle n’aurait plus Jackson jusqu’après le déjeuner. Léon et ses amis devaient
arriver tôt dans la soirée, peut-être même plus tôt, et la représentation devait avoir lieu à sept heures. Et il n’y avait pas encore eu de vraie répétition et les jumeaux ne savaient
pas jouer, ni même énoncer, et Lola avait volé le role qui revenait de
droit à Briony, et rien ne pouvait être organisé, et il faisait chaud,
ridiculement chaud. Opprimée, la jeune fille s’agita et se leva. La poussière des planches avait sali ses
mains et le dos de sa robe. Perdue dans ses pensées, elle s’essuya les paumes sur
le devant de sa robe tout en allant vers la fenêtre. La
facon la plus simple d’impressionner Léon aurait été d’écrire
pour lui une nouvelle, de la lui remettre elle-même entre
les mains, et de l’observer pendant qu’il la lisait. Les lettres
du titre, la couvertures illustrées, les pages reliées—dans ce mot même, elle
ressentit l’attrait du format net, limité, et contrôlable qu’elle
avait abandonné en décidant d’écrire une pièce. Une nouvelle était directe et simple, n’autorisant rien à s’interposer
entre elle-même et son lecteur—pas d’intermédiaires avec leurs ambitions
personnelles et leur incompétence, pas de pression de temps, pas de limites
de ressources. Dans une nouvelle, vous n’aviez qu’à souhaiter,
vous n’aviez qu’à mettre sur papier, et vous pouviez
posséder le monde ; dans une pièce, vous deviez vous débrouiller avec ce qui se présentait : pas de chevaux,
pas de rues de village, pas de bord de mer. Pas de rideau. Cela
semblait si évident à présent qu’il était trop tard : une nouvelle était une forme de télépathie. En inscrivant des symboles
sur une page, elle pouvait envoyer des pensées et des sentiments depuis son
propre esprit jusqu’à celui de son lecteur. C’ était un procédé magique, si ordinaire que personne
ne s’était penché dessus pour s’en émerveiller. Lire une phrase et la comprendre étaient une seule et même chose; comme en faisant un signe du doigt, il n’y avait rien entre
eux. Il n’y avait pas d’intervalle pendant lequel les symboles
étaient interprétés. Vous disiez le mot château, et le château surgissait, à une certaine distance, avec des
bois de plein été
étalés devant, l’air bleuâtre et doux avec de la fumée s’élevant de l’atelier du forgeron; et une route pavée se déroulant dans l’ombre verte. . . »
Traduit de l’anglais par Saïdeh Pakravan
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