Austerlitz, le protagoniste éponyme du dernier roman de l’Allemand W.G. Sebald, a un sens aigu de l’absurde et de l’inexplicable. Il aurait donc apprécié l’ironie qui a fait que son créateur, tenant enfin un franc succès de librairie
après plusieurs succès d’estime (Les émigrants, Les anneaux de
Saturne), soit terrassé par une crise cardiaque mi-décembre, alors qu’il était au volant de sa voiture, et se fasse tuer ainsi, bêtement, dans un accident où sa fille qui l’accompagnait fut
grièvement blessée.
Oui, le destin a ainsi de ces fatalités. Prenez Austerlitz lui-même, un personnage qui revient à différentes reprises, et presque toujours de facon inattendue, dans la vie du narrateur, à partir de la première rencontre datant des années soixante, dans la Salle des pas perdus de la gare d’Anvers. Il a de quoi intriguer, cet homme au nom de bataille, décrit comme
“paraissant presque jeune, avec des cheveux clairs, curieusement ondulés, d’une sorte que je n’avais vu ailleurs qui sur le héros Sigfried dans le film de Fritz Lang sur ‘l’anneau du Nibelung.’ Ce jour-là à Anvers, comme lors de toutes nos rencontres ultérieures, Austerlitz portait de lourdes bottes de marche et des pantalons d’ouvrier tailles dans un calico bleu délavé, avec une veste de complet, faite sur mesure mais depuis longtemps demodée. [. . .] Il différait aussi des autres voyageurs en étant le seul qui ne regardait pas avec apathie dans le vide mais tait au contraire occupé à prendre des notes et faire des esquisses évidemment relatives a la salle ou nous nous
trouvions.”
Austerlitz a de quoi fasciner. Le passage suivant, décrivant cette première conversation, explique le comment de cette fascination que le narrateur ne cessera d’éprouver a chaque retrouvaille, même quand de nombreuses années s’écoulent sans le moindre contact avec cet homme qu’il ne saurait vraiment appeler un ami mais qui lui devient proche comme seule parfois notre conscience peut l’être.
“Les mouvements de tous les voyages pouvaient être observés depuis la position centrale qu’occupait l’horloge de la gare d’Anvers, de même que tous les voyageurs devaient regarder cette horloge et ajuster leurs activivités selon ses indications. En fait, dit Austerlitz, jusqu’à l’arrivée des indicateurs horaires des chemins de fer, les horloges de Lille et de Liège n’indiquaient pas la même heure que celles de Gand et d’Anvers, et ce ne fut pas avant qu’elles ne soient toutes standardisées, vers le milieu du dix-neuvième siècle, que le temps régna enfin en maître. C’était seulement en suivant le cours prescrit par le temps que nous pouvons nous hâter à travers les espaces immenses qui nous séparent les uns des autres. Et en fait, dit Austerlitz après un moment, à ce jour il y a quelque chose d’illusoire dans les rapports entre le temps et l’espace comme nous les ressentons en voyageant, ce qui explique pourquoi quand nous rentrons chez nous venant d’ailleurs, nous ne sommes jamais sûrs que nous avons été à l’étranger. Dès le départ, j’etais stupéfait par la facon dont Austerlitz rassemblait ses idées en parlant, formant des phrases parfaitement équilibrées sur n’importe quel sujet qui lui passait par la tête, pour ainsi dire, et la facon don’t, dans son esprit, le transfert de son savoir semblait devenir une approche graduelle d’une sorte de métaphysique historique, ramenant à la vie les événements remémorés. Je n’oublierai jamais comment, sur le point du départ, il termina ses commentaires sur la fabrication des hauts mirroirs de la salle d’attente en se demandant, jetant un dernier coup d’oeil sur leur surface scintillant faiblement, combien d’ouvriers périrent lors de la manufacture de tels miroirs, de malignes et fatales affectations à la suite de l’inhalation de vapeurs de mercure et de cyanide. (En français dans le texte.)”
Cet étonnement devant le monde dans les innombrables facettes qu’il offre à l’observation, ce passage aisé et quasi serein entre époques diverses, bref, ce temps aboli que Sebald nous donne à la manière d’un Proust, Austerlitz, un historien d’architecture, les doit a une personnalité complexe et
à un passé qu’il ne découvrit que graduellement. Rien ne pouvant être banal chez lui, ce n’est que par un hasard du souvenir que nous ne décrirons pas ici pour ne pas en
gâcher la primeur qu’il apprend que le sévère couple gallois qu’il appelait ses parents n’était, en réalite, que ses gardiens. Austerlitz, trop jeune pour en avoir gardé le souvenir, avait fait partie des convois du kindertransport, ces trains de la dernière heure amenant les enfants juifs en Angleterre, les sauvant in extremis des abattoirs de Hitler.
De ce premier voyage, de l’exil, du dépaysement et de la mémoire, découlent tous les autres. Du besoin de savoir d’ou il vient nous arrive cette méditation extraordinaire sur l’identité, sur le souvenir, sur l’importance de ce qui a ét oublié autant que celle de ce qui reste. Sebald, né en Allemagne 1944, n’a connu l’horreur du nazisme que par les autres, et pourtant, ce qu’il reconstitue, en page dense apres page dense, sans paragraphe, sans chapitre, sans nous donner le temps de reprendre notre souffle, nous submerge dans ce temps tout relatif cité plus haut. Rien ne cesse d’exister, chaque être humain porte l’humanité entière. Heureux les Austerlitz qui en prennent conscience. Le fardeau est lourd mais le voyage magnifique, et Sebald, trop tot parti (mais son éditeurs, paraît-il, tient quand même deux manuscrits inédits), nous laisse pantelants et reconnaissants de l’avoir fait.
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